Concentration des multinationales et mutation des pouvoirs de l'Etat

BAUCHET Pierre

L'OUVRAGE

Par cet ouvrage, Pierre Bauchet offre des perspectives nouvelles sur les relations entre Etats et multinationales et réfute la vision schématique d'un choc frontal et fatal entre pouvoirs publics et puissances privées. La mondialisation, que P. Bauchet présente comme une conséquence de la "densification de l'humanité", se manifeste par "la multiplication des relations volontaires et organisées entre les agents de l'économie". Loin de décrire la mondialisation en marche comme la réalisation du modèle économique libéral au sens classique du terme, tel que l'entendait Adam Smith lorsqu'il évoquait une "main invisible" propre à équilibrer le jeu économique, l'auteur appelle de ses vœux une mondialisation régulée. La régulation n'est pas seulement possible, elle est nécessaire pour compenser déséquilibres et dérèglements du marché. Faute de réguler la mondialisation, les Etats et leurs citoyens en seraient réduits à subir la globalisation que l'auteur voit comme "la tendance inéluctable des désordres à devenir planétaires".  

Pour une mondialisation régulée

"Au lieu de décider des paramètres d'activités, comme les investissements, les prix, les quantités produites, l'Etat régulateur en fixe seulement le cadre référant. " Or, cette régulation est appelée aujourd'hui à s'exercer dans la perspective d'un nouveau partage des pouvoirs. Ce nouveau partage concerne d'abord les relations entre les Etats et les plus grandes entreprises, particulièrement les multinationales ; mais il intéresse aussi les relations entre les Etats et des instances politiques ou administratives émergences : les collectivités locales à l'échelon infranational via la décentralisation, les autorités administratives indépendantes à l'échelon d'un secteur d'activités particulier et enfin, à l'échelon supranational, les institutions internationales dont la vocation peut être planétaire (Organisation mondiale du commerce par exemple) ou régionale (Union européenne notamment).  

La concentration des multinationales est à la fin du XX° siècle un processus inéluctable et rapide. Pierre Bauchet mentionne parmi d'autres indicateurs de cette concentration la masse croissante des investissements étrangers directs : 6 600 milliards de dollars en 2001 contre 1 600 milliards de dollars en 1990. Elle est inhérente au développement industriel post-fordiste tel qu'il s'est mis en place à partir du milieu du siècle dernier avec la hausse du niveau de vie et la diversification des produits proposés à des consommateurs issus de classes moyennes en expansion. Les contraintes d'économie d'échelle (notamment le maintien de séries de production suffisamment longues malgré la segmentation de l'offre), la concurrence, la tendance à une saturation de la demande, les besoins de financement de la R & D poussent inéluctablement à la concentration, par fusion, acquisition ou coopérations diverses. L'avènement des technologies de l'information et de la communication ayant encore dans les années récentes accentué ce mouvement en permettant la coordination de ces vastes ensembles organisés en réseau que sont aujourd'hui les multinationales.

Coalition des Etats et des multinationales

Face aux multinationales, l'Etat n'a pas, loin s'en faut, perdu toute capacité d'agir. Il conserve des leviers d'action et d'influence exclusifs, la puissance militaire notamment. Surtout, le nouveau partage des pouvoirs à l'œuvre aujourd'hui ne peut être réduit à un choc frontal entre d'un côté la puissance publique et de l'autre les puissances privées en général et les entreprises multinationales en particulier. Pour servir leurs propres intérêts, certains Etats sont appelés à faire cause commune avec des multinationales et inversement. De sorte que se forment de véritables coalitions Etat-multinationales. Ainsi, les Etats auront intérêt à faire appel aux moyens des multinationales pour co-financer la très coûteuse R & D de secteurs tels que l'agroalimentaire, la chimie, l'informatique, le nucléaire ou la pharmacie. En outre, le retrait apparent des Etats au profit d'instances nouvelles, en particulier les regroupements régionaux comme l'Union européenne, est souvent un moyen de recouvrer des moyens d'agir, indirects mais efficaces, à l'intérieur même de leurs frontières. Particulièrement lorsqu'il s'agit de promouvoir des mesures impopulaires mais nécessaires.

Les multinationales, elles, n'ignorent pas le poids des dépenses publiques et les ressources qu'elles peuvent le cas échéant représenter en termes de commandes ou de pouvoir d'achat. Le jeu même des multinationales qui cherchent via des groupes de pression et la communication à influencer le cours des processus législatifs et réglementaires démontre, fût-ce a contrario , que les pouvoirs publics, exécutif ou législatif, conservent une part significative de leur capacité à agir.

Le rôle des institutions internationales

L'issue de la nouvelle compétition, non plus au sein des entités nationales mais à l'échelon planétaire entre coalitions Etat-multinationales, apparaît cependant incertaine. Sa nécessaire régulation est aujourd'hui confiée à des institutions internationales dont la légitimité, l'organisation et les fondements démocratiques et juridiques demeurent hétérogènes et mal assurés. Pour Pierre Bauchet, " Un pouvoir mondial n'existera pas aussi longtemps qu'une Constitution ne définira pas les tâches des diverses institutions publiques internationales, leurs relations, ainsi que les principes de leurs interventions. " Au plan économique, l'auteur souhaiterait qu'une telle constitution observe trois principes : -    le principe de subsidiarité -    le principe de régulation -    le principe de gestion consensuelle D'ores et déjà adopté par l'Union européenne, le principe de subsidiarité permettrait d'éviter " l'asphyxie des organismes internationaux à vocation universelle. " Le principe de régulation viserait lui à encadrer les marchés tout en " laissant à la concurrence le soin de fixer automatiquement prix et quantités à l'équilibre ". Les dispositions contre la constitution de monopoles ou pour garantir le libre-échange relèvent de ce principe. Condition d'existence du principe de régulation précédemment évoqué, le principe de gestion consensuelle réclamerait la concertation non seulement des Etats entre eux mais également des Etats avec les organisations privées, dont les multinationales.

Le respect de ces trois principes conditionne la capacité des organisations internationales existantes ou à venir à encadrer les marchés mondiaux. Au-delà, elle ouvre la possibilité que la concurrence joue à l'échelon international le rôle régulateur qu'elle peut jouer à l'échelon national.

MOTS-CLES 

décentralisation, globalisation, institutions internationales, mondialisation, multinationales

QUATRIEME DE COUVERTURE (EXTRAIT) 

"De puissantes multinationales, telles les Compagnies des Indes et la Compagnie d'Occident de John Law (1717) ont existé jadis, dans la banque, le commerce et les transports maritimes. Mais elles se sont multipliées à la fin du XX° siècle dans tous les domaines de l'activité économique et ont atteint une taille inconnue jusqu'alors sur de vastes marchés, affichant parfois des ambitions mondialistes. Daimler-Chrysler, Exxon, General Electric ont aujourd'hui une importance égale à celle de certains Etats comme le Chili, le Nigeria et le Pakistan.

Ces grandes multinationales, pour se développer et conquérir de nouveaux marchés mondiaux, ont besoin d'espace. Leur activité dépasse les frontières nationales, ce qui conduit à une certaine redistribution des pouvoirs entre les institutions publiques. Les Etats paraissent avoir perdu beaucoup des leurs au profit des collectivités locales et des organisations internationales. Mais à y regarder de plus près, on constate qu'ils ont pu s'adapter au nouveau contexte en changeant leurs modes d'intervention, même s'ils ne l'ont pas toujours fait. Ils détiennent aussi, ensemble, la clef d'un développement harmonieux de l'économie de la planète, la stabilisation de l'environnement des marchés mondiaux."

L'AUTEUR 

  • Agrégé d'économie, Pierre Bauchet a consacré sa thèse à  "la politique des prix dans les services publics et son contrôle" (1949) avant de partager sa carrière entre le CNRS, l'Université (notamment Paris I dont il fut président) ou encore l'Ecole nationale d'administration dont il a été directeur des études. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages relatifs en particulier au développement des transports internationaux et à leur économie.