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Un nouveau monde économique

Eloi Laurent ; Jacques Le Cacheux
janvier 2015
Odile Jacob
Selon Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux, nous vivons dans un monde économique forgé par un indicateur clé de la comptabilité nationale créé par l’économiste Simon Kuznets à l’orée des années 1930 : le Produit intérieur brut (PIB). En tant qu’instrument de mesure de l’activité économique et du niveau de vie, le PIB est devenu l’étalon suprême de la réussite des nations. Pourtant il demeure un indicateur très imparfait de mesure du bien-être, car ce dernier a une dimension nécessairement subjective pour les individus, et il se heurte aujourd’hui aux limites de l’accumulation de biens matériels, et à celles liées à la soutenabilité environnementale de la croissance sur le long terme, face à la dégradation des écosystèmes et au changement climatique. Dès lors, développer des indicateurs « au-delà du PIB » peut éclairer utilement le débat public.

L'ouvrage 

Evoquant le risque que les crises écologiques balaient le bien-être humain, les auteurs citent ainsi les propos du ministre de l’Environnement chinois en 2011 : « si notre terre est dévastée et que notre santé est anéantie, quel bienfait nous procure notre développement ? » Ils font valoir qu’aujourd’hui on constate un divorce entre la reprise de la croissance du PIB, enregistrée récemment aux Etats-Unis (et en France depuis quelques mois), et la réalité quotidienne vécue par l’immense majorité des ménages américains et français, dans la mesure où la répartition très inégalitaire des fruits de cette croissance conduit à une déception politique forte des classes moyennes (dont le niveau de vie n’a absolument pas progressé depuis 2010). Pour améliorer la qualité du débat public, il devient urgent d’améliorer les indicateurs du bien-être disponibles pour guider les choix des citoyens. Ils défendent en particulier l’idée que le creusement des inégalités a un impact incontestable à la baisse sur le bien-être : ainsi, les Etats-Unis sont confrontés de manière croissante à un hiatus entre la très faible mobilité sociale réelle dans le pays, et l’idéal méritocratique sur lequel la nation est fondée.

Les auteurs critiquent ensuite la relation entre la croissance du PIB et le taux de chômage : en effet, ce lien est régulièrement évoqué par les médias aujourd’hui, puisqu’on considère généralement que le taux de croissance du PIB minimum nécessaire pour réduire le chômage en France est de 1,5%. Or, cet indicateur du taux de chômage fait souvent l’impasse sur un point essentiel : la qualité de l’emploi. Là aussi, il s’agirait de développer une nouvelle boussole pour tenir compte de la précarité du travail et du droit à avoir un travail décent (rémunérations, conditions de sécurité, avantages en termes de protection sociale). A cette aune, la baisse du taux de chômage en Allemagne et aux Etats-Unis masque le creusement de certaines inégalités et notamment la progression du nombre de travailleurs pauvres. La politique économique ne peut se donner comme seul et unique objectif la hausse quantitative de l’emploi, mais dans la mesure où l’emploi est indispensable à l’insertion sociale, elle doit viser également la qualité de l’emploi, sous toutes ses formes.

Il en de même pour la santé : il demeure dans le monde de très importants écarts en termes d’espérance de vie à la naissance entre les pays de l’OCDE et le reste du monde. Tout l’enjeu sera d’augmenter à l’avenir le nombre « d’années de vie en bonne santé », ou d’« espérance de vie sans incapacité » (c’est-à-dire dans des conditions sanitaires favorables).

En matière éducative, l’accumulation de capital humain est également décisive pour la richesse des nations (en 2013 les résultats de la grande enquête PISA de l’OCDE a placé la France à une peu glorieuse 25ème place sur 64, en recul de deux places depuis l’enquête de 2009). Pourtant dans le monde, les progrès de l’éducation ont été fulgurants, mais très inégaux : les taux de scolarisation avoisinent les 100% pour les pays avancés, mais demeurent aux alentours des 70% pour les pays émergents, et autour de 40% pour les pays les moins avancés. Les auteurs rappellent qu’il existe un lien très direct entre éducation et bien-être : selon les données de l’OCDE, la satisfaction globale que déclarent éprouver les individus à propos de leur vie en général est nettement plus élevée pour les personnes diplômées que pour les autres.

La poursuite du bonheur

Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux rappellent que si la mesure subjective du bonheur a fait l’objet de nombreuses critiques, dont celle du philosophe Amartya Sen, selon lequel la qualité de vie d’une personne dépend avant tout de son autonomie et des possibilités qui lui sont ouvertes (ses « capacités »), de nombreuses études démontrent que c’est bien la recherche du bonheur qui constitue le motif premier des choix individuels. Les recherches les plus célèbres dans ce domaine de « l’économie du bonheur » sont celles du démographe et économiste californien Richard Easterlin, selon lesquelles l’élévation du revenu de tous n’entraîne pas forcément une augmentation du bonheur de tous sur le long terme. En 1974, ce dernier se demande si la période de forte croissance que les Etats-Unis venaient de connaître s’était traduite par une augmentation du bien-être de la population : la réponse des données disponibles montre que le pourcentage d’Américains se déclarant « très heureux » n’avait pas augmenté sensiblement sur la période 1947-1970 (une relation d’ailleurs confirmée pour d’autres régions comme l’Europe et le Japon sur cette période). Les résultats d’Easterlin ont déclenché de virulents débats car ils remettent en cause une donnée centrale de la science économique : celle de rationalité des individus, puisque les efforts sur lesquels repose la croissance ne semblent pas déboucher sur les gains en bien-être qui en constituaient certainement l’objectif initial. Les individus seraient-ils rationnels individuellement, mais pas collectivement ? Ne recherchent-ils pas la maximisation de leur bien-être comme l’affirme la théorie économique dominante ? Sur le plan de la politique économique, si l’on doit renoncer à la croissance, c’est toute l’organisation de la société qu’il faut repenser. Ce qu’il convient d’appeler le « paradoxe d’Easterlin » remet alors en cause la relation positive entre revenu et bonheur. Elle remet également en cause quatre faits stylisés traditionnellement bien établis : le bonheur moyen par habitant est très sensible à la conjoncture ; au sein d’un pays donné, les riches se déclarent plus heureux que les pauvres ; une hausse du revenu individuel entraîne une augmentation du bien-être subjectif ; les habitants des pays riches se déclarent en moyenne plus heureux que ceux des pays pauvres. La croissance permet de faire sortir un certain nombre d’individus de la pauvreté, mais une fois dépassé ce seuil, la poursuite de la croissance cesserait de produire des gains de bien-être (il existerait un « seuil de satiété » qu’évoquait déjà Adam Smith en son temps, en termes de revenu moyen par habitant même si ce dernier est très difficile à déterminer selon les sociétés). Les auteurs notent que les meilleurs travaux sur le bonheur conduisent à des interrogations proprement philosophiques sur l’organisation de la vie humaine et notamment au constat selon lequel le niveau de satisfaction est bien plus élevé s’agissant d’activités qui échappent à la comparaison sociale comme la culture, l’amitié ou la vie de famille. L’une des recettes du bonheur est en particulier, selon de nombreuses études, de trouver un équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée (soit du temps libre, du temps de loisir, du temps pour soi). Pour Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux, le temps est même la « métrique suprême » de nos sociétés : c’est la ressource rare par excellence et tous les individus cherchent à desserrer cette contrainte. A long terme, les fantastiques progrès de la productivité du travail ont d’ailleurs permis de réduire la part du temps qui est consacrée au travail.

La confiance : une donnée fondamentale pour « faire société »

La confiance dans les rapports sociaux constitue un des moteurs de la performance économique. La France est mal classée en la matière et son pessimisme social, mesuré par des nombreuses enquêtes, provient en grande partie d’un déficit de coopération qui se nourrit de relations jugées souvent trop élitistes et hiérarchiques à l’école et au sein de l’entreprise. Cette « défiance » engendre des coûts humains et sociaux considérables que les pouvoirs publics doivent bien mesurer afin de mettre en œuvre les réformes nécessaires. La France souffre d’un pessimisme social qui se traduit par un niveau élevé de défiance entre les citoyens, d’un déficit de coopération, et d’une dégradation du « vivre ensemble ». Or, de nombreux travaux, y compris les plus récents, montrent que le bien-être dépend essentiellement de la qualité des relations sociales, davantage que du dynamisme de la croissance et de l’amélioration du pouvoir d’achat. Il subsiste de grands écarts entre les nations dans ce domaine, notamment en termes de défiance envers les institutions : ainsi, les Norvégiens font deux fois plus confiance à leur gouvernement que les Américains (et la France se situe un peu au-dessus du niveau moyen de confiance des pays de l’OCDE). Il existe bien une « richesse civique » qui est en partie indépendante de la richesse matérielle. Par ailleurs, ce capital social fondé sur la confiance permet aux sociétés de construire ou de préserver d’autres formes de capital (comme le capital naturel) et aussi de se réformer. Le capital social est donc une composante fondamentale de la soutenabilité d’une société selon les auteurs, au même titre que son capital humain ou son niveau de santé. Ils rappellent également qu’il faut se départir de l’idée trop simpliste de la « société de défiance » qui sévirait en France : la clé du malaise français se situe dans une défiance à l’égard d’un certain nombre d’institutions publiques, mais pas de toutes. Les études disponibles montrent que les Français sont par exemple très confiants dans leurs hôpitaux, mais très défiants à l’égard des partis politiques. De la même manière, l’école ou la police bénéficient d’une forte confiance tandis que les banques ou les médias font l’objet d’une forte défiance. Certaines analyses montrent bien que, par rapport à certains pays comme la Suède ou l’Allemagne, la France accumule les difficultés en particulier dans le domaine de l’égalité scolaire, du marché du travail et des discriminations.

L’enjeu de la soutenabilité environnementale

Eloi Laurent et Jacques Le Cacheux rappellent ensuite que, contrairement à l’idée parfois véhiculée dans le débat public, les climatologues sont majoritairement d’accord sur les conséquences néfastes des émissions de gaz à effet de serre (GES). La Physique de base, dans la lignée des travaux de Joseph Fourier en 1827, a montré que certains gaz comme le CO2 participent au réchauffement planétaire en entravant le passage des radiations infrarouges. La concentration de GES a été multipliée par 1.5 entre 1800 et aujourd’hui pour atteindre 435 parties par millions de CO2 équivalent. Les activités humaines des pays développés sont responsables de cette évolution mais les pays en développement vont avoir dans les prochaines années un rôle de plus en plus important dans l’augmentation des émissions totales, le plus gros émetteur étant aujourd’hui la Chine devant les Etats-Unis et l’Union européenne. D’ici la fin du XXIème siècle, si rien ne change, les températures dépasseraient de 5°C le niveau qui était le leur pendant l’ère préindustrielle, selon une probabilité de 50%. Si cela était vérifié, les conséquences seraient nombreuses et menaceraient des aspects fondamentaux de l’existence. Dès une augmentation de 1.5°C de la température, les rendements agricoles baisseraient. L’acidification des océans menacerait les ressources marines, principal apport protéinique pour 1 milliard de personnes. Les ressources en eau potable diminueraient et l’élévation du niveau des mers menacerait de nombreuses grandes villes dans le monde comme par exemple Rotterdam. Les effets sur l’environnement seraient irrémédiables : dégradation des barrières de corail, disparition de nombreuses espèces, tempêtes plus nombreuses et puissantes, développement plus fréquent de feux de forêts, sècheresses, inondations et vagues de chaleur. Enfin, avec la raréfaction de nombreuses ressources, d’importantes vagues de migration sont envisageables, engendrant des conflits sévères, étendus et larges. Dans ce cadre, ce sont les populations des pays en développement qui seront les premières et les plus durement touchées en raison principalement de leur géographie mais aussi de par leur manque de revenu et d’éducation les handicapant pour s’adapter au changement. Pour des raisons similaires, les populations pauvres des pays riches seront également touchées. Si une partie de la résolution du problème se trouve au niveau national, la dimension globale revêt aussi une grande importance, et ce sera tout l’enjeu de la prochaine grande conférence sur le climat qui aura lieu à Paris cette année. Les auteurs évoquent ainsi les deux grandes conceptions traditionnelles de la soutenabilité : si l’hypothèse dite de soutenabilité « faible », en vertu de laquelle le progrès technique peut, dans une certaine mesure remplacer le capital naturel, est par trop optimiste à cause de certains dégâts irréversibles sur l’écosystème, celle dite de « soutenabilité forte » peut conduire à bloquer la croissance mondiale alors que tant de besoins restent non couverts dans les pays émergents. Selon eux, il serait temps ainsi de « peindre la vie en vert » en développant de nouveaux indicateurs alternatifs au PIB et à l’Indice de développement humain (IDH) qui ne mesure pas la performance environnementale (« évaluer pour évoluer »). Par exemple, des indicateurs comme l’indicateur de performance environnementale (EPI), l’indice de santé des océans (OHI, Ocean Health Index), ou encore l’Indice de Progrès véritable, qui cherche à évaluer le bien-être humain et la qualité environnementale et ceux qui mesurent l’impact de la dégradation du climat sur les différents territoires, constituent des pistes intéressantes pour renforcer le tableau de bord des nations face aux enjeux cruciaux de la préservation de l’écosystème.

 

Quatrième de couverture

Le divorce entre les citoyens et leurs gouvernements est consommé. Ce livre arrive à point nommé. Il montre qu’on ne pourra pas se contenter de perfectionner le PIB et les indicateurs conventionnels si l’on veut donner du sens au monde économique du XXIe siècle. Prenant en compte les préoccupations des Français (accroissement du revenu, réduction des inégalités, emploi), des instruments de mesure existent déjà, offrant une perspective radicalement différente de « la croissance » (du PIB). D’autres indicateurs, plus récents, appréhendent des dimensions tout aussi essentielles du bien-être telles que la santé, l’éducation et la confiance ou encore la compatibilité du développement humain avec les défis écologiques. Véritables marqueurs de civilisation, ils peuvent ré-enchanter le débat public. Ce livre explique comment ces indicateurs de bien-être et de soutenabilité peuvent servir de boussoles pour de nouvelles politiques et de nouvelles pratiques, et ce à tous les échelons, de la construction européenne à nos territoires.

Mesurer, c’est gouverner !

 

Les auteurs

Éloi Laurent est économiste senior à l’OFCE. Il enseigne les indicateurs de bien-être et de soutenabilité à Sciences Po et à l’Université Stanford.

Jacques Le Cacheux est professeur d’économie à l’université de Pau et conseiller scientifique à l’OFCE. Il a été l’un des rapporteurs de la commission Stiglitz.

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