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Un New Deal pour l'Europe

Michel Aglietta ; Thomas Brand
janvier 2013
Odile Jacob
L’Europe demeure dans l’impasse aujourd’hui selon Michel Aglietta et Thomas Brand : pour éviter sa désagrégation et la désespérance des peuples face aux solutions qu’elle pourrait apporter, des avancées fédérales sont aujourd’hui nécessaires et urgentes. Son architecture reste dominée par la conception philosophique de l‘Allemagne, l’ordo-libéralisme, dont le message pourrait être : «le marché autant que possible, et l’Etat seulement quand c’est nécessaire». L’ordo-libéralisme est indissolublement lié à la stabilité monétaire (selon la formule de Jacques Delors «tous les Allemands ne croient pas en Dieu mais tous les Allemands croient en la Bundesbank»), et il ne prône pas pour autant l’action souveraine de l’Etat en matière de régulation, comme dans le cadre de l’économie mixte keynésienne, qui se situe davantage dans la tradition du modèle français. Dans la conception allemande, la monnaie constitue le fondement de l’ordre social et politique : l’organisation économique allemande est donc fondamentalement une «économie sociale de marché» et la stabilité monétaire et budgétaire demeurent des vertus cardinales. Ce modèle politique s’est imposé à la zone euro et il conviendrait désormais de le faire évoluer.

L'ouvrage

Sur le plan théorique, les auteurs expliquent que le renforcement de la zone euro passe par un dépassement de l’approche traditionnelle («positive») des zones monétaires optimales. En effet la science économique enseigne que l’instauration d’une monnaie unique dans une économie où les marchés des biens, des services et des facteurs de production sont intégrés suppose de respecter certaines conditions. La théorie des zones monétaires optimales ;(ZMO) examine le lien entre l’intégration économique et l’intégration monétaire: selon cette théorie, les pertes dues à l’abandon de l’instrument du taux de change dans une union monétaire sont d’autant plus faibles qu’un certain nombre de critères sont respectés. La perte principale due à la politique monétaire unique est l’impossibilité de répondre à un choc asymétrique (frappant un seul pays) : le pays en question ne peut plus mettre en œuvre de relance monétaire ni opérer une dévaluation en cas de crise s’il a perdu sa souveraineté monétaire et l’autonomie de sa politique de change. Selon le prix Nobel d’Economie Robert Mundell, une zone monétaire optimale est un espace économique au sein duquel un choc macroéconomique asymétrique peut être résorbé par la mobilité des facteurs de production et notamment des mouvements de main-d’œuvre. En effet, une zone monétaire est dite optimale si lors des chocs externes asymétriques affectant la demande de produits ou l’offre de facteurs d’une ou moins des régions membres, des procédures automatiques d’ajustement sont mises en œuvre évitant ainsi des modifications des taux de change nominaux entre les régions. La théorie des zones monétaires optimales (ZMO) montre donc que la création d’une union monétaire comme la zone euro est pertinente si et seulement si les avantages de la disparition des coûts de transaction et du risque de change dépassent les inconvénients de la perte de la politique monétaire pour faire face aux chocs qui frappent un Etat membre de la zone en particulier, les chocs asymétriques. L’existence d’une zone monétaire optimale suppose la réunion de certaines conditions : la mobilité des facteurs de production, la diversification des productions, le degré d’ouverture des économies, le fédéralisme budgétaire, etc. Or cette théorie demeure incomplète selon les auteurs si on n’intègre pas les données de l’économie politique internationale, soit le rôle de la souveraineté des Etats, les rapports de pouvoir et les relations de coopération stratégique, mais aussi les phénomènes de domination dans les relations internationales.

L’instauration de la Monnaie unique et ses effets

L’instauration de l’euro devait aller de pair avec l’unification financière et favoriser une allocation optimale des ressources dans toute la zone. Or on constate surtout qu’au lieu d’une convergence nominale au sein de l’Union économique et monétaire (UEM), un processus de divergence macroéconomique automatique auto-entretenu s’est mis en place. Or ce résultat, malgré les acquis de la théorie économique des unions monétaires, était parfaitement prévisible selon Michel Aglietta et Thomas Brand et lié à la nature même de l’euro : «une monnaie incomplète assortie d’une gouvernance faible».

Dès lors, la crise financière de 2007 a eu des effets dévastateurs sur la zone euro : l’endettement avait fortement progressé tant dans le secteur privé que dans le secteur public des Etats membres et l’inflation, si elle a été maintenue sous contrôle sur le marché des biens et services (faisant parler parfois de « Grande modération»), a été détournée vers d’autres prix, et en particulier vers le prix des actifs financiers. En dépit des enseignements de la théorie de l’efficience des marchés financiers, une énorme bulle de crédit s’est alors formée sur les marchés, et elle est allée de pair avec la croissance énorme du secteur financier (le marché financier sujet à la volatilité est une « meute mimétique » et il est plutôt sujet à la succession de conventions sur la valeur des actifs qui peuvent se retourner brutalement).

Selon les auteurs, « la crise de la zone euro n’est pas une crise des finances publiques, c’est un dérèglement complet de la finance avec la complicité des gouvernements, l’indifférences des régulateurs nationaux et la neutralité bienveillante de la BCE ». Les acteurs financiers privés ont contribué à créer une bulle spéculative basée sur l’effet de levier de l’endettement : en l’absence de forces endogènes en mesure de rétablir l’équilibre, les marchés financiers sont entrés dans une dynamique explosive qui a débouché sur un processus de socialisation des pertes. Leur constat est particulièrement sévère : «la croyance opposée, répandue parmi la communauté financière, les responsables politiques, les banquiers centraux et les régulateurs, que les innovations financières avaient rendu la finance autosuffisante face aux chocs a été la grande illusion qui a fourni la condition permissive à tous les excès. Il s’agit d’un naufrage intellectuel collectif dont on a vu qu’il provient du paradigme selon lequel l’orthodoxie financière est fondée».

L’échec de la stratégie européenne de Lisbonne (2000-2010) en matière de convergence réelle des économies, fondée sur une coordination politique ouverte (mais surtout perçue comme secondaire) est tout aussi patent, même si elle était fondée sur un enchaînement théorique vertueux : la baisse des taux d’intérêt devant entraîner une baisse du coût du capital, une profitabilité plus grande des secteurs innovants et des entrées de capitaux ainsi qu’une élévation de la productivité de nature à faciliter le rattrapage économique des pays en retard. Mais le cercle vertueux espéré s’est déréglé et a dégénéré, puisque la décrue des taux d’intérêt a favorisé une croissance très forte de la liquidité et encouragé l’endettement des acteurs et créé un terrain propice favorable à la spéculation financière et immobilière.

Dès 1970, le rapport Werner évoquait en cas d’union monétaire la nécessité d’une coordination ambitieuse des politiques économiques et l’existence d’un budget public. Et c’est bien dans la divergence des politiques structurelles nationales qu’il faut chercher les causes les plus profondes des échecs de la zone euro.

Les causes profondes de la crise de l’euro

Michel Aglietta et Thomas Brand expliquent ainsi que la création de l'euro a fait coïncider la taille du marché et la taille de l'espace monétaire dans la zone euro. Mais loin de s'homogénéiser, celle-ci est devenue de plus en plus hétérogène sur le plan de la compétitivité : les écarts entre les pays du Sud de la zone euro et les pays du Nord de la zone euro n'ont cessé de se creuser. La libéralisation du marché et le retrait des politiques industrielles des Etats au nom de la doctrine néolibérale défendue par les institutions européennes ont aggravé les polarisations des activités au sein de la zone euro. Comme le marché intérieur a considérablement accru la taille de la demande, l'union monétaire a entraîné une dynamique de rendements d'échelle : la demande supplémentaire s'est portée sur les industries déjà dominantes et porteuses d'innovations, et les gains de productivité ont surtout bénéficié aux pays du Nord de la zone euro, les plus développés. Par ailleurs, l'introduction des technologies de l'information et de la communication (TIC) a encore accru ces effets d'agglomération : dans l'industrie et les services sophistiqués de l'économie de la connaissance (où se concentrent la recherche & développement et les brevets), les coûts fixes sont très importants et les rendements sont croissants. Les externalités positives, se polarisent dans les grands centres urbains à haut niveau de pouvoir d'achat. Selon Aglietta et Brand, "sans une intervention volontariste de la puissance publique, poursuivie selon une stratégie de long terme et munie de moyens financiers puissants, les régions riches deviennent de plus en plus riches et les régions pauvres de plus en plus pauvres". Si le phénomène de désindustrialisation a touché toute l'Europe, on observe ainsi une concentration de l'activité à haute technologie en Allemagne (dans le secteur des machines et équipement en particulier). La dynamique de concentration industrielle a pu modifier la répartition des activités à l'intérieur des régions elles-mêmes : au Royaume Uni, Liverpool et Manchester ont connu une forte désindustrialisation et le Grand Londres s'est reconverti de l'industrie vers le secteur financier, tandis que l'Italie a polarisé de nombreuses activités industrielles dans le Nord Est (en raison de la densité des PME notamment). En France, l'industrie high tech s'est concentrée en Ile-de-France et en Rhône-Alpes et en Espagne dans la région de la Catalogne.

Par ailleurs, contrairement à d’autres ensembles politiques où la Banque centrale est en mesure d’intervenir directement en monétisant la dette publique, «la Banque centrale européenne (BCE) n’est responsable de la dette publique d’aucun pays, c’est la raison pour laquelle la mutualisation au moins partielle des dettes publiques des pays de la zone euro et l’efficacité de l’intervention en dernier ressort de la BCE vont ensemble».

Quelles solutions ?

Michel Aglietta et Thomas Brand plaident en faveur d’une stimulation monétaire plus vigoureuse de la BCE qui permettrait de faciliter le désendettement, en cherchant à maintenir durablement les taux d’intérêt réels à un niveau très bas, inférieurs aux taux de croissance de l’économie qui détermine la capacité de remboursement des Etats, éventuellement en laissant l’inflation s’accélérer, au-delà de la cible visée par la BCE (soit un taux d’inflation à des niveaux proches de 2% à moyen terme). En effet, la zone euro reste menacée par les implications de la «déflation de bilan» qui grève la situation des banques et conduit à un certain rationnement du crédit : le danger demeure la spirale de la déflation, la situation de trappe à liquidités (où la croissance de l’offre de monnaie perd toute efficacité), et le piège d’une dynamique semblable à celle qu’a connu l’économie japonaise à partir des années 1990. Simultanément, les gouvernements abandonneraient la perspective de l’équilibre budgétaire à moyen terme. En particulier, certains analystes regrettent que la politique monétaire de la BCE demeure moins expansive que celle de son homologue américaine, ce qui pourrait peser sur les perspectives de reprise économique dans la zone euro, en favorisant un désendettement par la hausse de l’épargne (qui réduit la consommation), et une appréciation de l’euro par rapport au dollar, très pénalisante pour les exportations européennes en général et de la France en particulier.

Les auteurs considèrent qu’il faut en finir rapidement avec les politiques budgétaires d’austérité qui entraînent une logique destructrice pour la zone euro ;et ne permettent pas d’atteindre les objectifs affichés, ni en termes d’assainissement des finances publiques, ni en termes de compétitivité : ainsi par exemple, le ralentissement dramatique de l’investissement productif s’accompagne d’un ralentissement de la croissance de la productivité horaire et, malgré les efforts des pays pour réduire le coût du travail (au nom d’une conception discutable de la compétitivité) ne réduisent pas du tout le coût salarial par unité produite, et imposent des souffrances inutiles aux populations. Le recul de l’Histoire devrait au contraire conduire les nations à ne pas rééditer «l’erreur de 1937», lorsque l’administration américaine de Roosevelt avait interrompu trop tôt le soutien du «New Deal» à l’activité économique pour consolider les finances publiques, ce qui avait replongé l’économie des Etats-Unis dans les pires difficultés.

Pour sortir de la crise, les auteurs préconisent de mettre en œuvre, après un audit sur les politiques d’austérité budgétaire, de véritables institutions supranationales dotées d’une réelle légitimité démocratique, avec une union budgétaire (un Trésor européen sur le modèle américain), une politique ambitieuse de grands travaux à l’échelle européenne tournée vers le développement durable et la transition écologique, mais aussi d’avancer sur la voie de l’union bancaire et de la réglementation prudentielle, et de permettre à la BCE d’intervenir sur le marché des dettes publiques en redéfinissant son mandat. Ce n’est qu’à ce prix que l’Europe pourra demeurer un acteur important dans la compétition internationale.

 

Les auteurs

Michel Aglietta est professeur émérite à l’Université Paris X- Nanterre, conseiller scientifique au CEPII et à Groupama-AM.

Thomas Brand est chargé de mission au département économie-finances du Centre d’analyse stratégique.

 

Quatrième de couverture

Ce livre pose une question brûlante : la construction européenne constitue-t-elle encore un but qui puisse être partagé par les Etats et légitimé par leurs citoyens. Dans cet essai d’économie politique, Michel Aglietta et Thomas Brand ne se contentent pas d’analyser les ressorts monétaires de la crise actuelle. S’ils montrent que l’euro est une monnaie étrangère et incomplète, ils vont bien au delà en mettant au jour les facteurs de divergence qui ont entraîné les déséquilibres commerciaux et industriels de la zone euro. Dépassant au passage nombre d’idées reçues –sur le rôle des dettes publiques dans la crise ou sur la compétitivité- ils dressent un réquisitoire sévère des politiques menées depuis 2010, qui ont trop souvent pris les symptômes pour les causes. Surtout, ils font des propositions liant étroitement la réforme de la gouvernance européenne à un véritable projet de croissance. Car une conviction forte les anime : il ne suffit pas de redéfinir le mandat de la Banque centrale européenne ou de mettre en place l’union bancaire –mesures ô combien nécessaires- pour redonner confiance aux citoyens désabusés. Il faut aussi partager les politiques industrielles et mettre en œuvre des projets régionaux communs. C’est seulement en construisant ce New Deal que l’on redonnera sa chance à l’Europe.

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