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Revenir au capitalisme, pour éviter les crises

Pascal Salin
janvier 2010
Odile Jacob économie.
La crise des années 2007-2009 a donné lieu à d’importants débats sur la « réforme » ou la « moralisation » du capitalisme – de multiples analyses ayant conclu à la nécessité d’un retour à une intervention plus vigoureuse de l’Etat, après une longue phase de libéralisation des économies. Remettant en question le capitalisme libéral, diverses voix se sont élevées pour plaider en faveur d’un retour aux thérapies préconisées par Keynes, le maître de Cambridge ayant, comme on sait, insisté sur le caractère foncièrement instable des économies de marché au cœur des années 1930, ravagées par la dépression et la déflation. Le professeur Pascal Salin ne partage pas ce schéma d’interprétation dominant. Dans son ouvrage, il estime que les causes principales de la crise proviennent au contraire de l’interventionnisme étatique et que « c’est du bon fonctionnement des marchés qu’il faut attendre la sortie de crise et non d’un renforcement de l’interventionnisme étatique qui ne peut guère faire autre chose que de perpétuer les déséquilibres ». Les erreurs répétées des gouvernements seraient ainsi, selon lui, responsables du retour périodique des crises : loin de vouloir réinventer le capitalisme ou en produire une réforme prétentieuse et globalisante, il serait urgent que les décideurs, « en diminuant profondément et rapidement leurs pouvoirs, rendent possible une véritable restauration du capitalisme et de l’éthique qui en constitue le fondement ».

L’ouvrage

Perturbations monétaires

La crise de 2007-2009 a naturellement des causes multiples, mais l’une des plus importantes d’entre elles réside, selon Pascal Salin, dans l’extraordinaire instabilité de la politique monétaire menée aux Etats-Unis, qui, ayant été à l’origine d’une « orgie » de monnaie et de crédit, a fourni la matière première de la spéculation financière par effet de levier.

Le monopole d’émission des banques centrales et leur fonction de prêteur en dernier ressort, qui caractérisent les économies modernes, ne doivent pas faire oublier que le XIXème siècle a enregistré, en l’absence même de banques centrales, d’aussi bonnes performances qu’aujourd’hui en matière d’inflation et de crises monétaires. C’est, estime Pascal Salin, la constitution d’un monopole monétaire d’origine publique qui aurait perturbé le fonctionnement des marchés, la crise récente en administrant une preuve éclatante : alors que les gains de productivité auraient dû entraîner une saine déflation des prix des biens de consommation, le gonflement récurrent de bulles spéculatives (sur le marché de l’immobilier, celui des actifs financiers, etc.) témoignerait de la responsabilité du laxisme des autorités monétaires - responsabilité dissimulée par l’illusion d’une stabilité des prix sur le marché des biens et services. La responsabilité des autorités monétaires dans la crise des années 1930 avait déjà largement été démontrée par les travaux de l’économiste américain Milton Friedman. La gestion erratique de la Réserve fédérale des Etats-Unis (Fed) est, aujourd’hui encore, mise en évidence : « il faut bien être conscient du fait que passer ainsi en quelques années de 8% à 3%, puis de 3 à 6%, de 6 à 1%, de 1 à 5,25%, avant de tomber finalement à 0% constitue la plus extraordinaire et irresponsable variabilité de taux d’intérêt que l’on puisse imaginer. Jamais une telle variabilité n’aurait pu se produire si les taux d’intérêt avaient été librement fixés sur les marchés financiers sans intervention arbitraire des autorités monétaires ».

Pourtant critique à l’égard de « l’exubérance irrationnelle des marchés », Alan Greenspan, longtemps installé à la tête de la Fed, considérait qu’il n’était possible d’agir qu’après l’explosion d’une bulle, et non avant, dans la mesure où il est impossible de la définir et de la détecter. Si la stratégie de la BCE a été moins déstabilisante que celle de la FED selon Pascal Salin, elle a toute de même fait preuve d’un certain suivisme par rapport aux taux américains, et surtout contribué à imposer l’idée fausse que les institutions monétaires peuvent stimuler indéfiniment la croissance et perturber sans dommage le fonctionnement harmonieux des marchés.

Un excès de réglementation

Si la crise financière a révélé l’existence et l’importance des risques associés aux crédits américains subprimes, la politique de logement menée aux Etats-Unis avait, depuis de nombreuses années, préparé la crise par le biais d’institutions publiques ou parapubliques (comme « Fannie Mae » et « Freddie Mac ») garantissant les prêts hypothécaires des ménages américains. L’Etat fédéral a en effet exercé, au nom de la lutte contre la discrimination au logement, de très fortes pressions sur les établissements de crédit pour qu’ils accordent des prêts aux ménages, même lorsque ceux-ci ne disposaient pas des garanties de solvabilité suffisantes. Or, s’il peut être louable de permettre aux familles à revenus modestes d’acheter leur logement, « est-il vraiment sympathique, s’interroge Pascal Salin, de leur donner ainsi de faux espoirs et de les acculer un peu plus tard à ce qui est véritablement dramatique, à savoir être obligées de vendre le nid familial qu’elles avaient cru pouvoir ainsi construire, et à bouleverser simultanément tout le système financier du monde ? » On observerait ainsi, une nouvelle fois, que perturber la discipline naturelle du capitalisme et l’ordre du marché au nom de la démagogie politique et sous la pression des lobbies peut mener à de sérieuses déconvenues. S’il existe bien une autorégulation des marchés, il n’y a pas, fait remarquer Pascal Salin, d’autorégulation de la sphère publique, le fonctionnement de celle-ci reposant sur la contrainte et annihilant la responsabilité individuelle.

L’opinion dominante se plaît à fustiger les échecs de la déréglementation financière depuis la fin des années 1970. Or, c’est plutôt l’existence d’un certain nombre de règles qui a joué un rôle d’accélérateur de la crise. Parmi celles-ci, les normes comptables de l’International Accounting Standards Board (IASB) figurent en bonne place : après les scandales financiers du début des années 2000 et les diverses manipulations comptables masquant les pertes de certaines sociétés (comme le courtier en énergie Enron), cet organisme professionnel a recommandé l’adoption du principe de la « fair value » (juste valeur), consistant à évaluer les actifs à leur valeur de marché du moment (mark-to-market). Cette règle a cependant maintenant fait la démonstration de sa dangerosité : en phase de bulle financière, elle conduit à surévaluer les actifs par rapport à leur valeur de long terme, tandis qu’elle les sous-évalue en période de baisse des marchés. Les banques voient ainsi la valeur de leurs créances hypothécaires s’effondrer lorsque les marchés se retournent : le cycle financier et la déflation de bilan sont alors amplifiés, avec pour conséquence la restriction de l’offre de crédit à l’économie. Les normes comptables sont ainsi largement à l’origine de la volatilité des marchés et de la défaillance (ou de la faillite) d’établissements financiers et d’institutions de crédit.

Par ailleurs, l’imposition de ratios de fonds propres aux banques apparaît plutôt nocive, dans la mesure où elle ne s’appuie pas sur une épargne volontaire réelle. En effet les banques du XIXe siècle disposaient d’un niveau élevé de fonds propres (jusqu’à 60% ou 80% du total de leur bilan) : de nos jours, la causa causans des désordres financiers ne réside pas dans la faiblesse des fonds propres mais bien davantage dans la raréfaction de l’épargne, due en particulier à de multiples incitations fiscales. De nombreux établissements bancaires ont eu recours à la titrisation et à la création de véhicules spéciaux pour profiter de l’effet de levier et contourner les réglementations, ce qui a généré paradoxalement le gonflement d’un système financier peu régulé (« shadow banking system »). Pour Pascal Salin, le mieux serait de laisser les entreprises expérimenter leurs propres règles comptables, à la faveur d’un processus de découverte des bonnes institutions par essais/erreurs, mécanisme de tâtonnement bien décrit par Friedrich Hayek. Toute imposition de réglementation uniforme tendrait en effet à supprimer la responsabilité.

A cela s’ajoute la fonction de « prêteur en dernier ressort » assumée par les banques centrales, qui a généré de mauvaises incitations, en créant un phénomène d’aléa moral : les institutions financières ont ainsi pris davantage de risques en anticipant que les pertes seraient in fine épongées par la collectivité, c’est-à-dire par les contribuables. Enfin, le manque de concurrence entre les agences de notation (en situation oligopolistique aux Etats-Unis) démontrerait une nouvelle fois les carences des réglementations et l’urgence de retrouver une réelle auto- régulation.

Retour à l’école autrichienne

Pour comprendre la crise, la théorie autrichienne du cycle (développée en particulier par Ludwig Von Mises et Friedrich Hayek) offre des outils intellectuels puissants et pertinents. Si l’on raisonne par rapport à un modèle théorique de référence, l’épargne préalable détermine la croissance et les fonds propres des firmes financent largement l’investissement, la déflation régulière et anticipée dans les contrats s’opère de manière saine, et le taux d’intérêt est stable sur le marché des fonds prêtables, déterminé par les forces de l’offre et de la demande. Le monde actuel s’écarte cependant sensiblement, regrette Pascal Salin, de ce modèle vertueux : l’épargne est peu abondante (en raison de mécanismes irresponsables comme le système de retraite par répartition, de la fiscalité confiscatoire, etc.), la croissance du crédit y est encouragée par la création monétaire ex nihilo et les taux d’intérêt anormalement faibles, tandis que l’Etat accrédite l’idée que l’épargne est plus abondante qu’elle ne l’est en réalité. Les pouvoirs publics encouragent ainsi la perte de responsabilité : celle-ci n’est pas due à la cupidité de quelques-uns et à l’affaiblissement de barrières morales, mais à l’environnement institutionnel dans lequel les individus sont placés. Par ailleurs notre système économique serait « un pseudo-capitalisme, un capitalisme sans capitalistes, ou tout au moins un capitalisme avec peu de capitalistes » : en effet, les managers (salariés) restent les véritables détenteurs du pouvoir de décision, alors que les véritables capitalistes sont avant tout ceux qui assument le risque d’entreprise. 

Une victoire de Keynes ?

Dans le cadre des discours convenus sur la crise, le triomphe des théories keynésiennes revient régulièrement et constitue l’opinion dominante. Or, cette idée apparaît totalement fausse aux yeux de Pascal Salin. Ainsi, la solution consistant à augmenter la consommation pour stimuler la croissance serait une absurdité puisque c’est en réalité l’épargne qui détermine l’investissement, les gains de productivité et la croissance. Cependant, les prescriptions keynésiennes, quoique simplistes, ont rencontré un écho considérable, étant « du pain béni pour des politiciens qui aiment faire des déficits publics car ils se soucient d’abord de gagner le vote des électeurs (on dépense maintenant et on paie plus tard…après les élections) ».

Milton Friedman a par ailleurs démontré l’impossibilité de réduire le taux de chômage par une relance monétaire : ce type d’action ne produit des effets qu’à court terme, période durant laquelle les agents sont trompés par l’illusion monétaire. A plus long terme, l’arbitrage entre l’inflation et le chômage n’existe pas : le laxisme monétaire ne produit qu’une accélération de l’inflation. Plus grave encore, le maintien durable de faibles taux d’intérêt au nom des thèses keynésiennes déformerait les structures productives en faussant les signaux naturels émis par les marchés et en perturbant le système de prix relatifs.

L’action menée par les Etats pour hâter la sortie de crise n’inciterait donc guère à l’optimisme et serait même plutôt de nature à aggraver les déséquilibres : les mêmes causes risquant de produire les mêmes effets, le laxisme monétaire se poursuit, le prêteur en dernier ressort favorise l’aléa moral et nourrit la spéculation à crédit, les déficits et les dettes se creusent dans le cadre de plans de relance voués à l’échec alors que le désendettement et la remontée des taux d’épargne devraient constituer des priorités. Les aides artificielles de l’Etat (comme la prime à la casse dans l’automobile) se multiplient pour sauver les secteurs en difficulté alors que le marché est mieux à même d’allouer les facteurs de production et de laisser le consommateur exercer sa souveraineté, quitte à accélérer le processus de destruction créatrice. Mais, souligne Pascal Salin, « comme l’aurait également dit Frédéric Bastiat, il y a ce qui se voit (l’augmentation de la demande d’automobiles) et ce qui ne se voit pas (la diminution de la demande pour d’autres biens) ».

En outre, l’illusion de la coopération internationale conduit à des projets exagérément ambitieux de réforme globale du capitalisme : le G 20 n’est finalement qu’un « cartel d’Etats », dont l’entente perturbe le fonctionnement harmonieux des marchés à l’échelle mondiale, reproduisant l’erreur de ceux qui souhaitent orienter la construction européenne vers un super Etat fédéral. La concurrence, estime notre auteur, constitue un processus de découverte et de coordination de l’action des agents bien plus efficace que l’impulsion des Etats, dont les macrodécisions déboucheraient souvent sur des macro-erreurs. Le monde n’aurait pas besoin non plus d’un « nouveau Bretton Woods » mais bien plutôt d’un coup d’arrêt aux politiques monétaires laxistes et à l’activisme inutile d’institutions bureaucratiques comme le FMI. La priorité résiderait davantage dans une restauration de la concurrence naturelle et libre : la suspension de toutes les barrières protectionnistes empêcherait la dé-globalisation, danger redoutable à l’heure actuelle. « La mondialisation, souligne Pascal Salin, ne signifie rien d’autre que la concurrence à l’échelle mondiale et donc des efforts de la part des producteurs pour se différencier les uns des autres. Le contraste est donc frappant entre la différenciation prodigieuse des marchés et les efforts d’uniformisation des politiques ».

Il conviendrait ainsi de desserrer la contrainte étatique afin de revenir à un capitalisme défini comme « système d’organisation spontanée des individus reposant sur le libre respect de la propriété privée légitime et sur la liberté des contrats ». Nul besoin, dès lors, de « moraliser » un système qui a prouvé sa capacité à concilier la liberté humaine et le progrès économique.

L’auteur

Pascal Salin est professeur émérite à l’université Paris-Dauphine. Il est notamment l’auteur de La Vérité sur la monnaie et de Libéralisme.

Table des matières

Introduction

Chapitre 1. Pour en finir avec les idées fausses sur les vraies causes de la crise
Chapitre 2. La faute à la finance ?
Chapitre 3. Keynes a-t-il vraiment gagné ?
Chapitre 4. L’Etat redevient-il la solution ?
Chapitre 5. Que craindre maintenant pour demain ?
Chapitre 6. L’illusion de la coopération internationale

Conclusion. Que faut-il « moraliser » ?

Quatrième de couverture

Conséquence d’un manque d’éthique des banquiers, la crise ? Effet d’un esprit de lucre insensé incitant à prendre trop de risques pour obtenir davantage de bonus ? Trop simpliste, réplique Pascal Salin. Produit d’une déréglementation excessive ? Faux, corrige-t-il. Plutôt de trop mauvaises réglementations, de mauvaises politiques économiques et monétaires…et une insuffisance de capitalisme. Dès lors, l’Etat redevient-il la solution, comme le prônent les partisans de l’interventionnisme et de la régulation, de nouveau à la mode ? Rien de moins sûr, souligne-t-il. Le « retour de l’Etat » risque plutôt de nous enfoncer encore plus…Par un esprit libre, le décryptage de la crise et des hypocrisies auxquelles son interprétation dominante donne lieu.