Lecture

Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse

Emmanuel Todd
janvier 2015
Seuil
Le massacre de la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo en janvier 2015 a suscité une réaction collective sans précédent dans l’histoire de notre pays. Les médias répétaient en boucle que « la France est un peuple, uni dans l’adversité, refondé par et pour la liberté ». La manifestation du 11 janvier fut interprétée comme la résurgence d’une France unie et volontaire. La République réaffirmait ses valeurs, face à la barbarie et à l’intolérance religieuse.

L'ouvrage

Difficile dans ces conditions de faire valoir, au moins dans un premier temps, la perspective sociologique qui invite à dépasser l’interprétation consciente que les acteurs donnent à leurs actes (Durkheim), ou qui vise à aider les hommes à comprendre le sens profond de leurs choix et de leurs actes, en les contraignant à admettre les valeurs latentes qui conduisent à faire tel ou tel choix idéologique (Weber). Or, au-delà de l’unanimité de façade, il est évident qu’une partie de la France, à savoir les classes populaires ou les jeunes des banlieues, n’était pas là le 11 janvier. La manifestation a été portée par des classes moyennes qui n’incarnent pas forcément les valeurs positives de la nation, et qui sont parfois assez éloignées de la tradition laïque. Comment interpréter ce qu’Emmanuel Todd nomme le « néo-républicanisme » et quelles sont les conséquences que l’on peut en tirer pour l’avenir de la société française ?

Quelques éléments de sociologie religieuse

En France, la pratique religieuse est très inégalement distribuée sur le territoire. Dès la fin du XVIIIème siècle, on peut opposer la France qui accepte la Constitution civile du clergé imposée par la Révolution (Bassin Parisien, Nord de la France, Sud-Est) et la France qui refuse l’Eglise républicaine (Ouest, Massif Central, Jura et Alsace). Ce clivage est assez stable dans le temps puisque les travaux réalisés Par le chanoine Boulard et Gabriel Le Bras au lendemain de la seconde guerre mondiale établissent que le cœur déchristianisé de la France est stable (incluant toujours le Bassin Parisien et la façade méditerranéenne) alors que la constellation catholique périphérique est presque intacte. Selon Emmanuel Todd, cette division de l’espace français s’explique par l’anthropologie des structures familiales. Au cœur du Bassin Parisien et sur la façade méditerranéenne, ces structures étaient égalitaires, bien souvent associées à des valeurs libérales. Dans le reste du pays, qualifié par Todd de « France périphérique », les systèmes familiaux sont plutôt inégalitaires, couplés à des valeurs autoritaires. Une bonne illustration en est fournie par la famille souche du Sud-Ouest ou de l’Alsace qui associait les générations dans des structures familiales à trois générations, combinant autorité des pères et inégalité des fils. C’est cette carte du degré d’égalité familiale qui permet de comprendre le degré de déchristianisation. Dans les régions égalitaires, les populations rejettent l’hypothèse d’un Dieu supérieur aux hommes et d’un prêtre supérieur aux paroissiens. Que reste-t-il de tout cela dans un contexte où la pratique religieuse s’est totalement effondrée entre 1960 et 1980 ? Dans Le mystère français (Seuil/République des Idées, 2013), Hervé Le Bras et Emmanuel Todd qualifient le processus de désagrégation de l’Eglise catholique dans ses bastions traditionnels de « catholicisme zombie ». Cette idéologie, très éloignée de l’égalitarisme républicain, s’appuie sur des valeurs de hiérarchie entre les êtres humains. En outre, l’athéisme nouveau est générateur d’angoisse. Et comme toujours dans ces cas de figure, la désignation d’un bouc émissaire a pour fonction de redonner du sens et de sécuriser les populations. Pour Todd, la diabolisation actuelle de l’Islam répond au besoin d’une société de déchristianisée. Cette hypothèse permettrait de comprendre la mobilisation massive pour défendre le droit à caricaturer Mahomet, figure religieuse respectée par à peine 5% des habitants du pays, qui sont souvent les plus faibles et les plus fragiles de nos concitoyens.

La réalité sociologique des manifestations du 11 janvier

Les classes moyennes ont indiscutablement joué un rôle central dans la mobilisation collective. Commençons par rappeler les contours de ce groupe social dans la France contemporaine. Les classes moyennes existent par définition entre les classes populaires et les classes supérieures. Si on laisse à l’écart de cette stratification les retraités et les inactifs, on constate que les classes supérieures, groupe hétérogène qui inclut les chefs d’entreprise de plus de 10 salariés, les très hauts fonctionnaires, les cadres dirigeants d’entreprises, et les très riches rentiers, ne représentent qu’à peine 1% de la population active. Les classes populaires comprennent essentiellement les ouvriers et les employés, qui constituent à eux seuls 50% de la population active. S’y ajoutent les artisans et les petits commerçants (5,5% des actifs) et les agriculteurs (1,5% des actifs), ce qui fait un total de 57% pour ce groupe. Par soustraction, les classes moyennes représentent donc 42% de la population active : elles se décomposent en 17% de classes moyennes supérieures (cadres et professions intellectuelles supérieures) et 25% de classes moyennes inférieures (les professions intermédiaires). De nos jours, ces classes moyennes constituent donc une masse très importante. Au sein de celles-ci, les classes moyennes supérieures ont une éducation et des revenus plus élevés : elles cherchent donc à contrôler le système idéologique en ralliant les classes moyennes inférieures à leur cause. Venons-en maintenant au bilan statistique des événements du 11 janvier. Les manifestations ont concerné 85 aires urbaines qui englobent 41,2 millions d’habitants, soit 64% de la population française. Le total enregistré des manifestants a atteint 4394000, ce qui fait un taux moyen de 10,7 pour 100 habitants. Un français urbain sur dix s’identifie donc à Charlie. On constate par ailleurs que le taux de manifestants varie beaucoup avec la composition sociale des agglomérations. Les taux sont faibles dans les agglomérations qui comportent une proportion élevée d’ouvriers (Dunkerque, Amiens, Saint-Quentin, Maubeuge, Le Havre, Mulhouse,….). Les taux sont élevés dans les « citadelles de cadres » (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Rennes, Nantes,….). De manière plus fine, on observe que le taux moyen de manifestation est en moyenne de 6% dans les villes de vieille tradition laïque, et de 11% dans ce que Todd nomme les « villes catholiques zombies » (villes où l’abandon de la pratique religieuse est récent ; voir plus haut). La sur représentation de l’Ouest (Cherbourg, Brest, Rennes, Saint-Brieuc,…) est comme la signature de l’ancien catholicisme. Comment expliquer que l’Ouest de la France s’est levé au nom des valeurs républicaines, auxquelles il était traditionnellement hostile ? S’agit-elle de la même République que celle qui y fut détestée entre 1791 et 1914?

Le néo-républicanisme des classes moyennes

Selon Emmanuel Todd, le « néo-républicanisme » est une idéologie véhiculée par les classes moyennes, qui affirme en surface son attachement à la République et à la laïcité, mais qui trouve son origine dans les anciennes régions catholiques, qui ont été les plus opposées à la tradition républicaine. Ce néo-républicanisme s’oppose trait pour trait à la France républicaine du passé, qui s’est affirmée au moment de la IIIème République, et tout particulièrement au moment de l’affaire Dreyfus, et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Contrairement à ce que l’on pense généralement, l’homogénéité laïque n’existe pas à l’époque, puisque culture laïque et culture catholique s’affrontent dans cette période de l’histoire, mais au sein d’un pluriculturalisme assumé, qui s’accompagne d’une grande tolérance à l’égard de la religion catholique. Ce pluriculturalisme est très différent du néorépublicanisme qui définit l’Islam comme problème majeur de la société. Pour répondre à la question de la mobilisation de forces autrefois conservatrices dans un combat au service des valeurs de la République, il faut prendre la mesure de l’Etat social contemporain. Toujours selon Todd, la France de 2015 est l’Etat social des classes moyennes. A travers toute une série d’activités et de programmes, l’Etat français encourage les couches déjà favorisées. C’est ainsi que la prise en charge du coût des études secondaires et supérieures profite avant tout aux cadres et professions intellectuelles supérieures. De même, la structure de la fiscalité française qui s’appuie beaucoup sur la fiscalité indirecte (TVA et taxe sur les produits pétroliers) pèse avant tout sur le moins bien lotis. Or aujourd’hui, ces classes moyennes bénéficiaires des opérations de redistribution sont inquiètes, pour toute une série de raisons. Les enfants de ces classes s’appauvrissent en connaissant des problèmes d’insertion professionnelle et de logement que n’ont pas connu les générations antérieures, certaines couches de ce bloc sont fragilisées par la mondialisation, et la disparition de la référence religieuse crée un vide métaphysique qui inquiète. La manifestation du 11 janvier correspond donc fondamentalement à la déformation d’un modèle français qui n’est libéral et égalitaire qu’en apparence, mais qui est profondément autoritaire et inégalitaire, et dont la construction idéologique implique la désignation d’un bouc émissaire. Dans le processus de mobilisation, les cadres et professions intellectuelles supérieures ont réussi à entraîner beaucoup de membres des professions intermédiaires. En revanche, le monde populaire est resté étranger à ce mouvement social. Globalement, « la catégorie des ouvriers n’est pas la bienvenue à l’heure du pacte néo-républicain ».

Deux voies d’avenir

Le système néo-républicain dominé par les classes moyennes peut évoluer selon Todd dans deux directions différentes. La première voie est celle de confrontation avec l’Islam. A l’évidence, la France n’a pas les moyens d’une telle confrontation. En effet, au sein des jeunes générations, les Français classés comme « musulmans » constituent à peu près 10% de la population. Une accentuation de la lutte contre l’Islam ne contribuerait en rien à réduire cette population. Au contraire, dans des conditions de chômage prolongé, elle devrait conduire à la multiplication des adhésions au radicalisme islamique pour certains jeunes, et à la fuite probable vers le monde anglo-américain de ceux qui sont les plus qualifiés. Ce scénario présente également l’inconvénient de contribuer un peu plus à l’isolement du pays. Déjà, en janvier 2015, la presse anglo-américaine a refusé de reprendre les caricatures de Charlie. Et dans le reste du monde, à quelques exceptions près, le « laïcisme radical » prôné par la France ne suscite guère l’adhésion. Dans la plupart des pays, on pense qu’il n’est pas de bon ton d’insulter des symboles culturels, en l’occurrence ici religieux. La deuxième voie est celle de la recherche d’un accommodement avec l’Islam (que Todd identifie avec la sortie de l’euro, sans toutefois être vraiment convaincant sur ce point). Cette voie n’est pas celle du renoncement républicain puisqu’elle maintient le droit au blasphème, et surtout qu’elle ne perd pas de vue l’objectif de l’assimilation des enfants d’immigrés d’origine musulmane. D’ailleurs, au passage, contrairement à ce que le sens commun pense généralement, cette assimilation est globalement très avancée, même si elle a pu ces derniers temps être ralentie par les difficultés économiques et l’incertitude de la société française sur les finalités qu’elle poursuit. En revanche, elle est celle de l’acceptation de l’Islam, comme l’Eglise catholique l’a été sous la IIIème République, en tant que composante de la nation. Cela suppose que les citoyens musulmans puissent pratiquer librement leur religion, et donc que la construction des mosquées soit libre, et aussi que les citoyens français qui considèrent que le blasphème sur la religion n’est pas une bonne chose puissent continuer à s’exprimer. Cela dit, les deux scénarios qui viennent d’être évoqués ne sont pas à égalité. Pour Emmanuel Todd, l’aggravation est possible, ne serait-ce qu’en raison du vieillissement de la population. L’augmentation massive du nombre de personnes âgées, au moins pour un certain temps, ne peut conduire qu’à l’affirmation des idées conservatrices et nostalgiques d’un passé où l’économie française était peu ouverte sur la mondialisation.

Quatrième de couverture

Qui sommes-nous vraiment, nous qui avons affiché une telle détermination dans le refus de la violence et notre foi dans la République le 11 janvier dernier ? La cartographie et la sociologie des trois à quatre millions de marcheurs parisiens et provinciaux réservent bien des surprises. Car si Charlie revendique des valeurs libérales et républicaines, les classes moyennes réelles qui marchèrent en ce jour d’indignation avaient aussi en tête un tout autre programme, bien éloigné de l’idéal proclamé. Leurs valeurs profondes évoquaient plutôt des moments tristes de notre histoire nationale : conservatisme, égoïsme, domination, inégalité. La France doit-elle vraiment continuer de maltraiter sa jeunesse, rejeter à la périphérie de ses villes les enfants d’immigrés, reléguer au fond de ses départements ses classes populaires, diaboliser l’Islam, nourrir un antisémitisme de plus en plus menaçant ? Identifier les forces anthropologiques, religieuses, économiques et politiques qui nous ont menés au bord du gouffre, indiquer les voies difficiles, incertaines, mais possibles d’un retour à la véritable République, telle est l’ambition qui anime ce livre.

L’auteur

Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Il a notamment publié Le Destin des immigrés (Seuil, 1994 et « Points Essais », 1997), Le Rendez-vous des civilisations (Seuil / République des idées,2007, avec Y.Courbage), Après la démocratie (Gallimard, 2008) et Le Mystère français (Seuil/République des idées, 2013, avecH. Le Bras).