Lecture

L’avenir de notre liberté

Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi
octobre 2017
Eyrolles
Dans ce livre, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi s’interrogent sur l’avenir de l’économie mondiale et sur le destin de nos sociétés, face aux profonds bouleversements technologiques qui vont s’accélérer au XXIème siècle. Si le progrès technique et les avancées scientifiques portent en germe une amélioration notable de notre bien-être, les auteurs proposent, sans catastrophisme mais avec lucidité, de regarder en face les risques qui pourraient menacer l’équilibre de nos sociétés, comme la stagnation séculaire de la croissance, les nouvelles polarisations sur le marché du travail, la déstabilisation des classes moyennes ou bien l’essor de technologies qui menaceraient nos démocraties. Mais Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi proposent également de réfléchir sur l’avenir de la notion de progrès et d’humanisme, à l’heure du Big Data et de la surpuissance des grandes entreprises technologiques. Un ouvrage utile pour comprendre les enjeux de notre mondialisation !

L'ouvrage

Dans cet ouvrage, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi s’interrogent sur les grandes tendances économiques qui vont gouverner notre monde au XXIème siècle, sous l’impact de l’accélération du progrès technique. Ils plaident pour un nouvel humanisme, afin que l’homme conserve le contrôle de la machine, et appellent de leurs vœux « à côté d’un monde dominé par la technique et ses prophètes, un monde où cette même technique est guidée par l’humain et par la définition d’un progrès qui considère que l’épanouissement des uns et des autres est la vertu cardinale d’une société en progrès ».

La première tendance qu’ils analysent est l’hypothèse débattue et cruciale d’une « grande stagnation » de la croissance économique : une controverse s’est en effet établie entre les économistes (comme Robert Gordon) qui insistent sur les déterminants du côté de l’offre productive (ralentissement de la croissance potentielle, « vents contraires » qui freinent structurellement l’effet du progrès technique comme le vieillissement démographique, la saturation de l’investissement dans le capital humain, l’aggravation des inégalités, l’endettement cumulatif…) ; et les économistes (comme Paul Krugman, Larry Summers) qui soulignent plutôt les déterminants du côté de la demande agrégée (taux d’intérêt réels relativement élevés, excès d’épargne à l’échelle mondiale) de ce ralentissement économique. Quoi qu’il en soit, nous serions entrés dans une période durable de stagnation, une transition difficile pleine d’incertitudes, en raison des effets conjugués des ralentissements des gains de productivité, et d’une demande qui ne s’exprime pas encore à travers les nouvelles formes de consommation. Selon Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi, « cette transition peut nous conduire dans des voies différentes, la servitude par rapport aux nouvelles technologies ou une prospérité fondée sur le nouveau développement de l’humanité ».

Quoi qu’il en soit, la perspective d’une nouvelle phase intense de « destruction créatrice » et d’une « grappe d’innovations », avec un choc sur nos manières de vivre, nos manières de consommer, notre modèle social et nos techniques de production, est à peu près certaine. Si les « techno-optimistes » vantent les conséquences potentiellement énormes de l’innovation sur l’amélioration de notre qualité de vie, il faut selon les auteurs sérieusement envisager et s’inquiéter des implications en termes de puissance des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) et autres BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Les géants technologiques pourraient concentrer un tel pouvoir économique que la réaction du politique pour les démanteler deviendrait inévitable, comme jadis les politiques anti-trust l’avait décidé lors de la révolution industrielle, car ces entreprises « créent leur pouvoir dans une opacité totale, mais il s’appuie sur la vision prophétique de ce que devrait être un monde dont ils seraient les institutions dirigeantes ».

Pour les auteurs, « la technologie n’est jamais neutre », et dans les vingt ans qui viennent, quatre technologies en particulier pourraient s’avérer périlleuse et alimenter le rêve naïf d’un « Eden technologique » :

- l’intelligence artificielle qui pourrait créer une déshumanisation et une nouvelle servitude volontaire, où la machine dépasserait l’humain et aurait une vie propre, dans la cadre d’une nouvelle « ère cognitive » ;

- la blockchain qui nous ferait passer d’une gouvernance fondée sur les institutions à une société réticulaire où la confiance serait distribuée via des protocoles informatiques et de nouvelles formes d’intermédiation ;

- le Big Data qui pourrait nous faire perdre notre libre arbitre et entrer dans une société de la surveillance généralisée digne du Panoptique de Bentham ou du sociologue Michel Foucault ;

- enfin, les promesses de la manipulation génétique, de l’utopie de « l’homme Dieu », avec l’ambition de rejoindre les dieux immortels dans la quête de la perfection voire de la victoire sur la mort. Le « grand bond scientifique » vers lequel court notre monde devra donc, selon les auteurs, canaliser le progrès technologique, et éviter certains pièges, parmi lesquels les chimères du transhumanisme, ce mouvement qui prône l’usage des technologies afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’homme, ou celui d’une dérive sécuritaire sans fin, car, comme l’on peut le craindre, et comme l’ont montré les philosophes, « plus on veut être libre, plus on veut être en sécurité, plus on doit être surveillé, plus on doit demander de la surveillance et du contrôle ».

Un lien vers une note de lecture sur un ouvrage consacré à la Révolution numérique 

 

Risques et opportunités de l’Eden technologique

Si la révolution numérique pourrait élever notre bien-être, notamment par une diffusion du savoir et de la connaissance, elle va en tous les cas produire un choc extrêmement puissant sur le marché du travail : si, arguments à l’appui, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi prennent leurs distances par rapport à la thèse pessimiste du « chômage technologique », une crainte ancestrale et peu fondée dans le débat économique qui revient à chaque révolution industrielle, ils mettent en évidence la polarisation des emplois qui va s’accentuer. Non seulement les frontières entre la salariat et l’entreprenariat vont se brouiller, mais la croissance sera forte pour les emplois très qualifiés et les emplois à faible qualification, mais « cette polarisation sera accentuée par le déclin des emplois intermédiaires, qu’ils soient intellectuels ou manuels, dont les tâches routinières rendent l’automatisation aisée ». Seuls les emplois non routiniers et cognitifs se développeront. Il s’agira alors de repenser l’enjeu de la sécurisation des individus dont les parcours professionnels sont désormais fragmentés, et ce, dans un marché du travail très largement éclaté. Nous devons alors réfléchir au statut d’une nouvelle catégorie de travailleurs apparue avec les nouvelles technologies, située entre le statut d’employé et de libéral (les independant contractors aux Etats-Unis), à l’instar des chauffeurs Uber. Malgré les incertitudes, le rapport salarial devra être repensé, ainsi que le système de protection sociale, car « l’investissement collectif influe directement sur les salariés, leur productivité, les résultats dans les entreprises et, par nature même, les rapports entre employeurs et employés ».

Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi soulèvent aussi dans leur ouvrage le risque d’une « société du renoncement » : le triomphe de la technologie pourrait annihiler le politique et ouvrir un boulevard aux phénomènes de radicalisation et aux mouvements populistes, dans des sociétés éclatées où la classe moyenne aura été laminée par les évolutions techno-économiques. La tentation de l’illibéralisme et de solutions autoritaires s’accompagnerait aussi d’un refus du progrès et du futur : « tout l’Occident et bien d’autres régions du monde semblent pris dans le cyclone de l’illibéralisme », et ce sous l’impact de la stagnation des revenus, de la réduction des perspectives de mobilité sociale, et de la déstabilisation des classes moyennes qui ont longtemps porté le progrès économique et social et ont structuré les sociétés démocratiques. Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi insistent dès lors sur le spectre d’une démocratie illibérale, « une démocratie qui ne respecterait ni Etat de droit, ni minorités, ni liberté de la presse, etc. »

Un lien vers les ressources en ligne des derniers Entretiens Enseignants Entreprises 

 

Qui gouverne ?

Les auteurs regardent avec une certaine inquiétude la puissance atteinte aujourd’hui par les grandes sociétés technologiques, qui chercherait, en se jouant des frontières nationales, à contourner le pouvoir politique, à commencer par l’impôt, l’arme à la disposition des Etats pour financer leurs projets collectifs : « Rappelons tout de même qu’à la différence d’un Etat traditionnel, les grandes entreprises technologiques n’ont pas de frontières. Leur puissance s’étend un peu partout dans le monde, et elles parviennent à rendre toujours un peu plus dépendants leurs utilisateurs aux innombrables services qu’elles proposent ».

Les progrès en matière de lutte contre cette érosion de la base fiscale des Etats, en particulier à cause des stratégies des grandes entreprises technologiques, détermineront assez largement les marges de manœuvre des Etats dans le futur. En raison de cette superpuissance du numérique, notre monde pourrait évoluer vers une grande divergence, et emprunter deux voies possibles : celle faite de violences, de ségrégation, d’intrusions et de manipulations biologiques, que les auteurs ont baptisée « Brave Westworld », avec « Brave » en référence à l’ouvrage d’Aldous Huxley, « Brave New World », et « Westworld » en songeant à la série télévisée du même nom où dans une société futuriste robots et humains se livrent une lutte sans merci ; et celle d’ « Anthropos », où la coopération l’emporterait sur le conflit, où le politique parviendrait à revivifier le courant humaniste, où le droit permettrait de préserver la Paix au sens de Kant et Aristote dans des sociétés civilisées, et surtout au sein desquelles l’Homme conserverait le dessus sur les machines. En refusant de sombrer dans les prophéties apocalyptiques, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi soulignent que le premier scénario, en raison de la montée en puissance des grandes sociétés technologiques, est le plus probable, même si « le pire n’est jamais sûr. Après la douloureuse phase de transition que nous vivons, il faut souhaiter que dans quelques années peut-être nos sociétés aient les instruments pour choisir, et pourquoi pas, de se rapprocher de l’ordre « Anthropos ».

Pour cela, les auteurs préconisent d’entamer sans plus tarder plusieurs chantiers : casser les monopoles technologiques, redéfinir une éthique mondiale pour « gouverner » le progrès technique, restaurer et préserver la vie privée (privacy) des citoyens, et remettre la technologie au service de la prospérité et de l’accès démocratique au savoir et à la culture.

Un lien vers un cours d’économie approfondie en Terminale ES consacré aux stratégies des entreprises 

 

Quatrième de couverture

Ce livre est un plaidoyer pour le progrès. Il nous fait pénétrer dans l’univers des nouvelles technologies, ses exceptionnelles perspectives et ses risques. On évoque aujourd’hui beaucoup le numérique, à juste titre, mais bien d’autres domaines scientifiques sont concernés, la génétique, l’énergie, les nanotechnologies.
Peut-être notre liberté est-elle en danger : les dirigeants de ces grandes entreprises technologiques veulent définir le monde dans lequel nous vivrons dans les décennies à venir. Il s’agit donc d’éviter que les entreprises imposent leurs choix au monde, au détriment des puissances publiques, dans tous les domaines de notre vie sociale et privée.
Une première question parmi bien d’autres émerge : faut-il démanteler Google et les autres GAFA ?

 

Les auteurs

Jean-Hervé Lorenzi est professeur d'économie à l'université de Paris-Dauphine et président du Cercle des économistes.

Mickaël Berrebi est diplômé de l'ESSEC, financier et membre de L'Institut des actuaires.