Lecture

La montée des incertitudes

Robert Castel
mars 2013
Seuil
La montée des incertitudes décrit la sortie du capitalisme industriel et le passage à un nouveau régime qui affecte profondément les manières de produire et d'échanger, ainsi que les modes de régulation qui s'étaient imposés sous le capitalisme industriel. Pour Robert Castel, il s'agit véritablement d'une« grande transformation », nommée ainsi par analogie avec la période correspondant à l'industrialisation de l'Europe telle qu'a été décrite par Karl Polanyi.

 

 

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L'ouvrage

Le compromis social du capitalisme industriel

Bien que les « Trente glorieuses » n'aient pas été exemptes de luttes sociales et idéologiques, cette période allant de la fin de la seconde guerre mondiale au milieu des années 1970 s'est globalement ilustrée par une gestion régulée des inégalités. La « société salariale », pour reprendre l'expression de Michel Aglietta et Anton Brender dans Les Métamorphoses de la société salariale (Paris, Calmann-Lévy, 1984), qui se met alors en place est une société où, parce-que les inégalités ont été suffisamment réduites, tout circule, tout le monde se mesure et se compare.

Dès le milieu du XIX e siècle, Tocqueville voyait dans la comparaison entre les groupes sociaux l'essence des sociétés démocratiques. Il soulignait même le paradoxe selon lequel la réduction des inégalités tend à s'accompagner d'une hausse des revendications et peut même déboucher sur un égalitarisme peu compatible avec l'existence des libertés individuelles.

Pour Pierre Bourdieu s'appliquera à montrer que chaque catégorie socioprofessionnelle se compare aux autres, aspirant à la fois à se rapprocher du statut de la strate supérieure et à se démarquer de la strate inférieure. C'est ce qu'il a nommé le principe de distinction ( La Distinction. Critique sociale du jugement , Paris, Minuit,1979). On n'est plus dès lors dans une logique d'opposition entre classes antagonistes, mais dans une dynamique de concurrence entre groupes professionnels.

Réduire les inégalités suppose la mise en place de systèmes de régulations collectives qui aménagent une certaine redistribution des ressources et assurent une protection sociale étendue à la majorité des citoyens des démocraties occidentales. C'est cette configuration particulière que Peter Wagner ( Liberté et discipline. Les deux crises de la modernité , Paris, Métailié, 1996) nomme « modernité organisée » par opposition à la « première modernité libérale restreinte » des débuts du capitalisme industriel, fondée sur la domination des notables et des propriétaires. Le trait caractéristique de cette modernité organisée est l'inscription des membres de la société dans les collectifs. Ces collectifs prennent des formes différentes, qu'il s'agisse de collectifs syndicaux qui prennent en charge les intérêts des grandes catégories socioprofessionnelles, de conventions collectives grâce auxquelles le travailleur peut prendre appui sur des acquis collectivement négociés, ou de régulations du droit du travail et de la protection sociale. L'Etat, qualifié alors d'Etat social, joue un rôle de choix dans cette régulation collective, en poussant les partenaires sociaux à réaliser des compromis au nom de la cohésion sociale et surtout en donnant un caractère légal et obligatoire aux équilibres négociés entre les intérêts du capital et ceux du travail.

Du colectif à l'individu

Le capitalisme postindustriel procède à une reconfiguration profonde de l'organisation du travail et des carrières professionnelles en s'appuyant sur une dynamique de « décollectivisation » ou de « réindividualisation ».

Le travail a ainsi tendance à s'organiser en petites unités autorégulant la production, ce qui débouche sur la dissolution des collectifs de travail et la mise en concurrence des salariés les uns avec les autres. Cette individualisation se retrouve également du côté des trajectoires professionnelles, avec l'apparition d'un « modèle biographique » (Ulrich Beck, La Société du risque , 1986, Paris, La Découverte, 2001) dans lequel les travailleurs doivent prendre en charge eux-mêmes leur parcours, faire des choix, opérer des reconversions. Si nous sommes ainsi de plus en plus dans une « société d'individus », tout le monde n'est cependant pas gagnant à cette transformation sociale. S'il y a, pour reprendre les expressions de Robert Castel, des « individus par excès » (individus nantis de ressources diverses et de biens qui s'enferment dans une culture de la subjectivité), il y a aussi des « individus par défaut » qui manquent des supports nécessaires pour pouvoir affirmer un minimum d'indépendance sociale (chômeurs de longue durée, allocataires du revenu minimum d'insertion, jeunes « en galère »...). Par ailleurs, la « société des individus » est de plus en plus une « société du risque » où ce risque prend plusieurs visages, qui sont celui du risque social (remise en cause de la société assurantielle par le chômage de masse et la précarité des relations de travail), mais aussi celui de l'apparition de « populations à risques » qui sont prises en charge par toute une série de professionnels ou d'experts sociaux (médecins, travailleurs sociaux, policiers...) et également de risques environnementaux. Du fait de cette prolifération de risques, c'est la figure même de l'Etat social qui est mise en cause, que ce soit à travers son périmètre d'intervention ou ses modalités d'action.

L'Etat-nation n'a plus l'autonomie suffisante pour décider de mettre en place ses politiques économiques et sociales, dans un contexte de mondialisation des échanges et de libre circulation des marchandises et des capitaux. Par ailleurs, le mode de fonctionnement de l'Etat social, qui procédait à des régulations générales visant des grandes catégories de population homogènes en les assurant contre le risque, en les indemnisant et en distribuant des secours, est, lui aussi, mise en cause. Depuis les lois de décentralisation de 1982 et 2002, on cherche à flexibiliser l'action publique en la rapprochant des usagers. Plus généralement, le mot d'ordre de « l'activation des dépenses passives » recompose les modalités d'exercice de l'action publique, en impliquant les bénéficiaires des interventions étatiques et en les faisant collaborer à la réalisation des mesures qui sont prises à leur égard. L'automaticité de la délivrance des services et des secours est alors abandonnée au profit d'une logique de la contrepartie qui lie l'octroi de prestations publiques à un effort accompli par leur bénéficiaire (c'est ce que l'on appelle aussi la « responsabilisation des usagers »).

Le travail au centre

Pour Jacques Donzelot ( Quand la ville se défait , Paris, Seuil, 2006), la conflictualité ne se cristallise plus principalement autour des problèmes liés au travail et aux groupes définis par leur place dans la division du travail (les classes sociales) mais autour de la question du territoire ; c'est dans l'espace, et tout particulièrement dans l'espace urbain, que se déploient les conflits qui structurent la vie sociale et qui cristallisent les principales inégalités. L'habitant, plutôt que le travailleur, devient alors le principal interlocuteur des pouvoirs publics par l'intermédiaire de la « politique de la ville ». Pour d'autres auteurs, la question sociale s'identifie de plus en plus avec la question ethnique : on serait ainsi passé de la question sociale à la question raciale (Didier et Eric Fassin (dir), De la question sociale à la question raciale , Paris, La Découverte, 2000). Il est vrai que, depuis la fin des années 1990, et surtout après le début des années 2000, les problèmes posés par les discriminations ethniques interrogent de plus en plus la viabilité du modèle républicain censé assurer l'égalité de tous devant la loi.

Pour Robert Castel le travail demeure cependant au cœur de la question sociale. Les problèmes urbains comme les problèmes ethniques ne sont que des conséquences du rapport que les individus entretiennent avec le travail. Si les quartiers populaires deviennent des « quartiers sensibles », c'est parce qu'ils cessent d'être structurés autour du travail et que les facteurs de dissociation sociale l'emportent sur les formes de sociabilité organisées autour de l'activité laborieuse. Si la question ethnique devient explosive, c'est parce-que la dégradation des conditions de travail et de vie, la désindustrialisation et le chômage de masse, frappent d'abord les populations issues de l'immigration. En d'autres termes, la question ethnique ne remplace pas la question sociale mais ne fait que renforcer celle-ci.

Quel sera l'avenir de ce capitalisme postindustriel ? Pour Castel, si la société salariale continue de s'effriter, il est toujours exclu de parler de son effondrement en prophétisant la fin du salariat, voire la fin du travail. Même si les changements de trajectoire qui ont affecté nos sociétés depuis plus de trente ans vont dans le sens d'un accroissement de la flexibilité et d'une remise en cause des « droits acquis », il n'en demeure pas moins que les droits sociaux sont désormais profondément intériorisés par nos contemporains, et que l'on peut considérer qu'ils contribuent même à la structuration de la personnalité de l'individu moderne (individu constitué comme sujet de droit). De plus, le capitalisme moderne a de plus en plus besoin d'opérateurs mobiles, responsables, polyvalents, capables de s'adapter aux changements incessants et de prendre des initiatives. Dans ces conditions, l'avenir du capitalisme est certainement de trouver un compromis entre l'exigence de compétitivité et de flexibilité et celle de protection et de sécurité des travailleurs. Même si la recherche de la maximisation à produire des richesses demeure un objectif incontournable, elle doit s'accompagner de la volonté de maintenir une société dont les membres restent unis par des relations de réciprocité et le souci du bien commun.

L'auteur

Robert Castel est sociologue. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont, parmi les derniers, Les Métamorphoses de la question sociale (Fayard, 1995), Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (avec Claudine Haroche, Fayard, 2001), L'Insécurité sociale (coll. "La République des Idées", Seuil, 2003) et La discrimination négative (coll. "La République des Idées", Seuil, 2007).

Table des matières

Avant propos
Une grande transformation  Première partie : les dérégulations du travail

  • Le travail entre servitude et liberté : la place du droit
  • Quelle centralité du travail ?
  • Droit du travail : redéploiement ou refondation ?
  • Les jeunes ont-ils un rapport spécifique au travail ?
  • Au-delà du salariat ou en-deçà de l'emploi ? L'institutionnalisation du précariat

  Deuxième partie : la reconfiguration des protections

  • Au nom de l'Etat social
  • Le travail social dans le devenir de l'Etat social
  • Qu'est-ce qu'être protégé ? La dimension socio-anthropologique de la protection sociale
  • Réformisme libéral ou réformisme de gauche ?

  Troisième partie : les chemins de la désaffiliation

  • Le roman de la désaffiliation
  • Les marginaux dans l'histoire
  • L'exclusion, une notion piège
  • Pourquoi la classe ouvrière a perdu la partie
  • Citoyenneté et altérité : le traitement différentiel des minorité ethniques en France

 

Conclusion Le défi de devenir un individu : esquisse d'une généalogie de l'individu hypermoderne

 

Quatrième de couverture

Les mutations du travail ont des effets sociaux et anthropologiques très profonds. Elles bouleversent l'identité des individus et fragilisent la cohésion sociale. Comment doit se redéployer, dans ces conditions, l'Etat social ? Réformes libérales ou réformes de gauche ?
Comme toujours, dans ses analyses de la question sociale, l'auteur croise les regards et les interrogations. Il montre les conséquences diverses et multiples des transformations du travail, à la fois pour la vie des individus menacés de désaffiliation et pour la vie collective, la reconfiguration des rapports de classe, l'effritement de la propriété sociale. Partout naît et se renforce une insécurité sociale aux visages multiples, parfois contradictoires. Il faut donc repenser la protection sociale dans une « société des individus », ce qui contraint l'Etat à redéfinir son rôle et le droit du travail à redéfinir ses principes. Autrement dit, forcément intervient le politique. Mais dans quel sens ? Et d'abord, pourquoi choisir encore l'« Etat social » ?
Le parcours proposé par Robert Castel allie, comme toujours, limpidité et acuité du regard. Il s'apparente à un véritable « traité du social », repensé et actualisé pour répondre aux défis posés par la crise du travail et celle de l'Etat social qui en est la conséquence, dans une société de plus en plus individualisée.