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Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux

Daniel Cohen
janvier 2013
Albin Michel
Comment concilier le bonheur individuel et le bonheur social ? Dans les pays développés, l’espérance de vie à la naissance et le niveau de vie ont fortement progressé depuis le XIXème siècle, et pourtant selon de nombreuses enquêtes, « le bonheur régresse ou stagne dans les sociétés riches, en France comme ailleurs ». Comment expliquer ce paradoxe ? Dans son essai sur l’anthropologie de « l’Homme économique » et sa trajectoire dans la société contemporaine, l’économiste Daniel Cohen poursuit ses réflexions sur l’économie et la société, où la compétition l’emporte sur la coopération, au péril d’une « mondialisation triste ».

L'ouvrage

Dans nos sociétés marchandes, Daniel Cohen rappelle d’emblée que les hommes s’adaptent très rapidement aux progrès réalisés, qui sont vite banalisés, et la frustration demeure alors, face à des besoins qui sont eux inépuisables et sans cesse renouvelés. Si la logique économique portée par l’homo oeconomicus rationnel, mû exclusivement par les incitations financières, a pénétré les esprits, les individus réagissent également aux considérations éthiques et morales : en chacun de nous, homo politicus et homo oeconomicus entrent parfois en conflit, et Daniel Cohen de citer le cas de ce directeur d’un centre de transfusion sanguine qui décida d’offrir une prime aux donneurs de sang pour inciter à davantage de dons, et provoqua l’effet exactement inverse, soit…une diminution du nombre de donneurs de sang, lesquels le font avant tout par générosité et altruisme, et non pour obéir à des stimulations pécuniaires. Les économistes Jean Tirole et Roland Benabou ont ainsi démontré que promettre une récompense financière à ses enfants pour les inciter à mieux travailler en classe peut en réalité les…démotiver, puisqu’ils anticiperont le fait que leurs parents instaurent ce type de récompense en pensant qu’ils n’ont pas confiance dans leurs capacités.

Le monde moderne d’Homo oeconomicus exalte la compétitition, le choc des égoïsmes, alors que Darwin lui-même, souvent abusivement associé au « struggle for life » (« la lutte pour l’existence ») insistait dans ses travaux sur la sociabilité et la coopération à l’œuvre dans de nombreuses espèces animales, dont celle des hommes. Si la pulsion consumériste nous guide dans nos choix, la société doit parfois nous protéger contre nous-mêmes, et Homo oeconomicus doit, tel Ulysse de L’Odyssée s’attachant au mât de son bateau pour éviter de céder au chant des sirènes (pour reprendre l’image de John Elster), se prémunir contre certains risques sociaux (souscrire à des assurances), ou se voir obligé par l’Etat d’épargner plutôt que consommer l’intégralité son revenu dans le présent, pour préparer sa retraite.

Homo oeconomicus est également soumis à la solitude : le sociologue Robert Putnam a montré que les Américains passent en moyenne quatre heures cinquante par jour devant la télévision, et il attribue à ce phénomène le déclin de l’esprit civique américain. Alors que la télévision exalte un univers inaccessible « où les personnages sont beaux et riches » (« des comparaisons sans espoir ») et transforme nécessairement notre vision du monde, elle conduit aussi à négliger les amis, la famille et le « capital social ». D’autant que de nombreuses enquêtes, aux résultats concordants, montrent que la télévision apporte finalement peu de satisfaction : ce phénomène que les économistes appellent « l’incohérence temporelle des préférences » montre que les humains s’adonnent à des activités qu’ils regrettent ensuite…

Homo oeconomicus, un « monstre anthropologique » ? La société contemporaine exalte la rivalité, la lutte pour la conquête de « biens extrinsèques » (richesse matérielle, satut social) au sens de l’économiste Bruno Frey, mais le bonheur suppose également la possession de « biens intrinsèques », l’amour, l’affection des autres, le sentiment d’avoir un but dans la vie : Homo oeconomicus ne peut se suffire à lui-même et la recherche du bonheur passe également par la « sympathie », au sens que donnait Adam Smith à ce terme dans sa Théorie des sentiments moraux en 1759. Si la société libérale a libéré les hommes des contraintes de l’Ancien Régime, elle a imposé une contrepartie redoutable, la compétition parmi les hommes, comme l’avait prophétisé Tocqueville, observateur des débuts de la démocratie américaine : « Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, écrit-il, que toutes les professions sont ouvertes à tous, et que l’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des hommes, et ils se figurent volontiers qu’ils sont  appelés à de grandes destinées. Mais d’immenses obstacles qu’ils n’avaient point perçus se dressent. Ils ont détruit les privilèges gênants de quelques uns de leurs semblables ; ils rencontrent la concurrence de tous ». Homo oecunomicus s’impose sur le marché du travail, et jusque dans le « marché matrimonial » puisque certains travaux comme ceux de Gary Becker sur la famille montrent que la recherche d’un partenaire peut être comparée à un marché de concurrence imparfaite où le mariage (et le divorce) deviennent des instruments pour atteindre le meilleur assortiment possible (matching). Si Homo oeconomicus, modèle établi par les théoriciens néoclassiques, a pour mission d’allouer de manière efficace les ressources rares dont il dispose et maximiser son bien-être, le sociologue Pierre Bourdieu l’a décrit comme un « monstre anthropologique », hyperrationnel et mû exclusivement par la froideur du calcul économique. Mais si, comme le note Daniel Cohen, on peut accepter l’idée que je préfèrerais 1 000 euros à 100 euros, et 100 euros à 10 euros, et donc 1 000 euros à 10 (ce que les économistes appellent la transitivité des choix), cela implique-t-il que « si je peux préférer Anne à Catherine et Catherine à Martine, je doive obligatoirement préférer Anne à Martine ? » De plus, la crise des subprimes en 2007 a démontré que même dans les sociétés les plus avancées, Homo oeconomicus répond également à des pulsions consuméristes et à la fièvre du crédit, profondément inscrite désormais dans nos économies de marché. Daniel Cohen évoque également l’intensification de la compétition sociale dans le monde des entreprises, plongées dans l’économie globalisée, et où la tendance générale pousse à ce que « la responsabilité sociale de l’entreprise soit de faire des profits », pour reprendre la célèbre formule de Milton Friedman. Alors même que les travaux des économistes de l’entreprise montrent justement que, face à l’atomisation des individus sur le marché, l’entreprise permet des formes de coopération et peut se concevoir comme une communauté humaine qui garantit un certain équilibre entre les différentes parties prenantes et dont l’action s’appuie également sur la réciprocité, la confiance et le don/contre-don. En accentuant la sollicitation de l’Homo oeconomicus plutôt qu’en misant sur la confiance et la logique de l’honneur, « le monde de l’entreprise brise la valeur travail et doit organiser un monde plus inégal pour fonctionner plus efficacement. Il doit accroître les récompenses et durcir les peines. » Sous l’impact de la financiarisation de l’économie, les inégalités de revenus et de patrimoine se sont incontestablement creusées, dans un contexte où la progression des hauts revenus a été particulièrement spectaculaire. Daniel Cohen cite l’ouvrage de Thierry Pech qui note avec humour l’évolution du monde des superriches à travers le célèbre jeu du Monopoly : « dans la version originale, les cartes « chance » ou « caisse de communauté » imposaient aux joueurs de bien tranquilles frais de scolarité ou d’hospitalisation…Aujourd’hui, c’est le goût du luxe qui apporte des récompenses ou des punitions. « Votre musée d’Art moderne vous rapporte un million » ou « Payez 500 000 dollars pour votre fête sur la plage privée de Bondi à Sydney »…

L’homo oeconomicus est-il américain ? Evoquant le cas des Etats-Unis, promoteurs de la globalisation de l’économie et du libéralisme économique, Daniel Cohen cite l’article de Joseph Nye, professeur de science politique à Harvard, sur l’angoisse du déclin qui saisit le peuple américain, au faîte de sa puissance dans le monde actuel (notamment sur le plan militaire). Provincialisme des élites (deux tiers des sénateurs américains ne disposent pas de passeport), volonté de domination autant que de démocratisation, croyance dans les vertus de la propriété privée, privatisation des services publics, tolérance aux inégalités…les comparaisons avec l’empire romain ne manquent pas. Jusqu’au déclin de l’esprit civique aux Etats-Unis qui n’est pas sans rappeler la crise morale qui frappa en son temps l’Empire romain…Même si les Etats-Unis ont triomphé du rival soviétique (certains y voyant la revanche d’Athènes sur Sparte), l’Amérique s’interroge sur son rapport au monde. Pour reprendre les termes de Putnam, analysant les évolutions de la société américaine, on constate ainsi que le « bridging capital » aux Etats-Unis, le type de capital social qui crée du lien et relie aux autres, recule, et que le « bonding capital », celui qui resserre les liens de la communauté et tend à enfermer l’individu dans son identité particulière, progresse. Pourtant, et tant que l’Amérique possède un coup d’avance en matière de maîtrise technologique, sa domination n’est pas près d’être challengée. Et si de nombreux étudiants asiatiques viennent étudier aux Etats-Unis et enrichir certaines filières (sciences physiques et mathématiques), désertées par les Américains au profit du droit et de la finance…ils décident souvent de rester sur place et de devenir des citoyens américains.

C’est sans doute le bouleversement majeur : la croissance mondiale est désormais portée à hauteur de 70% par les pays émergents, alors que les pays développés représentaient encore cette part de la croissance mondiale au début des années 1990. De plus, si au XVIII ème siècle, le poids démographique des populations déterminait largement leur poids dans la richesse mondiale, la révolution industrielle et les gains de productivité au XIXème siècle permettent à de nombreuses nations « de s’élever au dessus de leur condition démographique ». Or la mondialisation contemporaine pourrait s’accompagner du retour de la correspondance entre la puissance démographique et la richesse dans le concert des nations. Malgré les déséquilibres internes qui menacent la croissance de la Chine (inégalités, surendettement de certaines villes, externalités négatives sur l’environnement, etc.), et même si elle n’est située encore qu’au 100ème rang en termes d’IDH, elle a amorcé un développement impensable il y a encore quelques temps et « tout se passe soudain comme dans les livres d’économie qu’on est en train de brûler : l’épargne, l’éducation, l’ouverture au commerce mondial sont bel et bien des facteurs de croissance ».

Homo politicus et Homo oeconomicus. Les relations entre démocratie et développement économique déclenchent de vifs débats chez les économistes ; si certains considèrent que le développement économique mène infailliblement à la démocratie (puisque la croissance permet de soutenir l’éducation et de favoriser la démocratie), d’autres soutiennent au contraire que la causalité n’est pas claire : ainsi l’ex-URSS et Cuba ont atteint un bon niveau d’éducation mais la démocratie n’y est toujours pas ou peu à l’ordre du jour (à l’instar de la Russie d’aujourd’hui). Au final, selon Daniel Cohen « Homo politicus et Homo oeconomicus se rencontrent souvent dans l’Histoire humaine, mais leur logique n’est pas la même. La prospérité ne conduit pas, par ses qualités propres, à la démocratie ». Si l’équilibre sino-américain est aujourd’hui précaire, les excédents et l’épargne chinoise alimentant l’endettement américain et la consommation des ménages aux Etats-Unis, la situation de la zone euro est aussi incertaine et préoccupante : « l’euro s’est transformé en une nouvelle prison dorée, obligeant les pays européens au même type d’austérité que celle qui fut pratiquée dans les années trente ». Le risque est désormais d’enclencher un cercle vicieux où les mesures d’austérité pour réduire les déficits obèrent la croissance et les marges de manœuvre pour réduire les déficits…et justifient de nouvelles mesures d’austérité. Preuve une nouvelle fois du déficit d’union politique de l’Europe (mutualisation des dettes, union bancaire) et que « l’Europe attend son Roosevelt, qui saura lui donner, au cœur de la crise, le sentiment d’une communauté partagée ». L’Europe économique a progressé plus rapidement que l’Europe politique, et dans ce domaine aussi essentiel que l’est la construction européenne, il apparaît urgent de réconcilier Homo oeconomicus et Homo politicus.

Plus fondamentalement, selon Daniel Cohen, la multiplication des risques (dérèglements climatiques, catastrophes naturelles, instabilité financière) rappelle « l’enfermement planétaire » de la mondialisation actuelle, où l’Homme redécouvre le caractère fini des ressources et la menace d’un éclatement du monde, à l’heure où le développement des réseaux sociaux (où chacun construit sa propre individualité dans une grande « surveillance mutuelle » de la vie privée pour reprendre la formule d’Antonio Caselli) et d’Internet déploie de nouvelle potentialités, mais menace de plonger « Homo numericus » dans une terrifiante solitude. Si le déclin des « grands récits » révolutionnaires et l’avènement de ce que certains ont nommé « la fin des idéologies » avait pu laissé augurer une société post-matérialiste, c’est au contraire une société qui l’est davantage qui s’est déployée, d’autant que de nombreux besoins essentiels aux populations restent non couverts…L’ère post-industrielle fait alors planer « le spectre de Marx » selon l’auteur, au sens où la société de services n’empêche pas, bien au contraire, l’exploitation du surtravail et le « néo-stakhanovisme » dans le monde du travail, tendu vers la recherche des gains de productivité et l’efficience.

En définitive, et face aux gigantesques bouleversements du monde, Homo oeconomicus reste un « bien pauvre prophète » selon Daniel Cohen : il a chassé ses rivaux, « Homo empathicus » et « Homo ethicus », mais pour construire un royaume privé d’idéal. Retrouver du sens pourrait alors passer par une place plus grande laissée à la coopération, plutôt qu’à la compétitition.

Sommaire

I. Le Bonheur intérieur brut.

- Le temps perdu

- Divorcer et vieillir

- Faites votre malheur vous-mêmes

- Un monstre anthropologique

- Dix conseils

II. Le travail, une valeur en voie de disparition

- Le management par le stress

- Le nouvel esprit du capitalisme

- Le nouvel âge des inégalités

- L’hyperclasse

III. Le déclin de l’Empire

- L’Antiquité tardive

- La chute de l’Empire d’Occident

- Comment l’Occident est devenu chrétien

- Are we Rome ? - Le déclin du civisme américain

- L’exception américaine

IV. Le décentrement du monde

- De New-York à Shangaï - Repenser la pauvreté

- L’Asie est mal partie - De la Chine - Good bye Lénine

- Démocratie et capitalisme

- Homo politicus

V. La grande crise de l’Occident.

- La mondialisation triste

- L’Europe en détresse

-La désindustrialisation

- L’enfermement planétaire

VI. Le cauchemar de Darwin.

- Homo numericus

- Darwin et les économistes

- Le gène égoïste

- Le corps génétique

VII. La condition postmoderne.

- Feu le monde moderne

- Une société post-matérialiste ?

- Le spectre de Marx

- Des dépenses salutaires

- Le bonheur, le retour

Quatrième de couverture

La société devient de plus en plus compétitive, l’obsession des chiffres et la manie des classements s’impose partout : l’économie guide le monde. Mais vers quelle destination ? Le bonheur ? Les indicateurs de satisfaction et de bien-être stagnent ou régressent, dans les entreprises comme dans les couples. L’efficacité ? Les crises financières et les risques écologiques montrent qu’elle laisse beaucoup à désirer ! La liberté ? Non plus, tous ceux qui ont parié que la prospérité mènerait à la démocratie se sont trompés : ce sont les crises qui renversent les tyrans. En vérité l’économie tend à imposer…son propre modèle : celui où la compétition l’emporte sur la coopération ; où la richesse acquise renforce le besoin d’en accumuler davantage ; où, finalement, une espèce étrange, celle de l’Homo oeconomicus, se hisse au-dessus des autres, propageant partout sa logique néo-darwinienne. Prolongeant les analyses de son précédent livre, l’économiste Daniel Cohen nous entraîne dans une réflexion au long cours sur le rapport entre la quête du bonheur individuel et la marche des sociétés. Passant de la Rome Antique au Pékin d’aujourd’hui, scrutant les enjeux des révolutions numérique et génétique, il dresse une vaste carte des plaisirs et des peines du monde contemporain.

L’auteur

Daniel Cohen est professeur à l'Ecole normale supérieure, vice-président de l'Ecole d'économie de Paris et éditorialiste associé au journal Le Monde. Il a publié de nombreux ouvrages dont le dernier, Trois leçons sur la société post- industrielle (Le Seuil), a été un best-seller.