Étude de Cas

Pétrole et développement : une chance ou une malédiction ?

On considère généralement que la dotation en matières premières constitue un avantage en termes de développement. Certes, les termes de l'échange peuvent se dégrader mais la vente de matières premières entraîne des rentrées régulières en devises qui peuvent servir de caution à un programme d'endettement international. Mais, parallèlement, un certain nombre d'effets pervers, regroupés sous l'expression de "syndrôme hollandais", viennent enrayer cette belle mécanique. Il est facile de vérifier que, sur le demi-siècle, les pays mal dotés par la nature (Japon, Corée du Sud et autres dragons) ont largement dépassé les nations assises sur des blocs de matières premières (Amérique latine, pour faire simple).
Pétrole et développement : une chance ou une malédiction ?

"La gratification de la richesse ne se trouve pas dans la simple possession ni dans des dépenses
somptueuses, mais bien dans son utilisation mesurée".
Miguel de Cervantes Saavedra,  à une époque où l'Espagne profitait d'un accès privilégié aux richesses des Amériques.

 

Introduction

Dans l'optique néo-mercantiliste qui est souvent celle des observateurs inattentifs, l'abondance de ressources naturelles ne peut pas nuire. Dans son acception maximaliste, cette vision peut conduire à penser que les pays dépourvus de telles ressources sont, comparativement, handicapés dans la course au développement. L'histoire économique du Japon ou de la Corée du Sud au XXème siècle devrait pourtant nous amener à plus de prudence. A l'inverse, les pays richement pourvus ont souvent eu des destins économiques tragiques. Nous allons analyser les mécanismes économiques qui sont à l'œuvre pour faire de la même dotation – principalement le pétrole – tantôt une chance et tantôt une malédiction pour celui que le produit.

Le "mal hollandais"

D'une certaine manière, l'abondance de matières premières peut être identifiée à l'abondance de numéraire ; celle-là même que Jean Bodin étudiait pour l'Espagne de son époque. Bien entendu, l'analyse doit être précisée pour tenir compte du fait que l'or n'est plus au centre du système monétaire…

Des mécanismes macroéconomiques bien identifiés

Le mécanisme macro-économique d'appauvrissement par le pétrole se déroule en 4 étapes:

  1. L'industrie pétrolière emploie peu de monde par rapport à sa place dans le PIB (le secteur est très capitalistique), mais le niveau des salaires élevé tend à se diffuser dans le reste de l'économie, au détriment de l'emploi et de la compétitivité du pays.
  2. Dans le même temps, les exportations favorisent une surévaluation de la monnaie nationale. On observe une appréciation du taux de change réel, soit via la hausse des prix intérieurs si le taux de change est fixe, soit via une progression du taux de change nominal si le taux de change est flexible. Dans les deux cas, la compétitivité du secteur des exportations traditionnelles est une deuxième fois compromise ; c'est "l'effet dépenses".
  3. Les ressources (capital et travail) s'orientent vers la production de biens intérieurs non échangés (pour satisfaire l'augmentation de la demande intérieure) et vers le secteur pétrolier en expansion. Ces transferts pénalisent le secteur des exportations traditionnelles ; c'est "l'effet du mouvement des ressources".
  4. Enfin, les revenus tirés du pétrole gonflent les recettes de l'Etat et rendent ces dernières tributaires du prix du baril et donc très instables.

En conséquence de tout cela, la structure de l'économie se déforme, à l'avantage du secteur abrité (celui où les gains de productivité sont moindres), à l'encontre de celui des biens échangés. Le secteur des exportations traditionnelles peut être tenté de chercher son salut dans la protection du gouvernement. La diversification des exportations est entravée, le redéploiement des facteurs de production est coûteux, et c'est la croissance de l'économie dans son ensemble qui est pénalisée et/ou qui devient plus cyclique. Ce dernier point est important car quand les prix flambent les autorités prennent des engagements (subventionner certaines industries…) qui ne peuvent plus être tenus quand ils s'effondrent ; le capital investi se transforme alors en une perte sèche. 

Le phénomène est appelé "mal hollandais" ( Dutch disease ) en référence aux découvertes de gaz naturel de la région de Groningue dans les années 1970, qui s'étaient traduite par une appréciation dommageable du Florin. Ce processus est bien dans la lignée de la stagnation d'une Espagne chargée d'or après les grandes découvertes. Il peut être, dans une certaine mesure, comparé à celui des pays de l'Asie du Sud-Est confrontés à des afflux de capitaux avant 1997 : des revenus disproportionnés par rapport à la taille et à la maturité d'une économie peuvent alimenter des bulles (immobilières…) et un crony-capitalism . Un pays comme l'Azerbaïdjan, peuplé de 8 millions d'habitants, pourrait toucher d'ici la fin de la décennie un revenu pétrolier de l'ordre de 10 milliards de dollars chaque année, alors que son PIB du pays n'est que de 6 milliards de dollars aujourd'hui : comment faire face à un tel déferlement de richesses ?

Une malédiction politique

C'est ici que survient un quatrième problème, non pas macro-économique mais plus structurel et politique, que l'on pourrait appeler la " malédiction pétrolière ". Dans les pays dépourvus de bonnes institutions, la rente pétrolière agit en effet comme une sorte de feu vert donné à l'irresponsabilité budgétaire, au clientélisme et au report des réformes structurelles. Victor Naim évoquait même un " effet anti-Midas " lorsqu'il étudiait le cas du Venezuela : si Midas avait, selon la légende, le pouvoir de transformer en or tout ce qu'il touchait, nombreuses sont les administrations du Tiers-Monde qui ont transformé l'or (noir) en boulet de plomb pour le décollage de leurs pays. Quand on voit que le PIB réel par habitant a régressé entre 1973 et 2003 au Venezuela, on se dit que les 20 milliards de dollars de rente pétrolière que ce pays d'une vingtaine de millions d'âmes a perçu (en moyenne) chaque année au cours de cette période (il s'agit de dollars de 2003 !) n'ont probablement pas été utilisés avec toute la probité, la compétence et le souci de justice intergénérationnelle que l'on peut raisonnablement atteindre ici-bas.

Les projets industriels aussi grandioses qu'inutiles ont en effet tendance à proliférer dans toutes les républiques banano-pétrolières. Presque tous les exportateurs de pétrole ont opté pour des politiques accordant un primat à l'industrie lourde. Toute montée des cours, pourvu qu'elle soit un peu durable, entraîne un accroissement des dépenses publiques ; souvent, comme au Mexique à la fin des années 1970, elle sert même de base à une politique d'endettement international. Inutile de dire qu'une telle abondance de ressources rend moins exigeant sur les critères de rentabilité des investissements envisagés ! Malheureusement, chaque retournement du prix du pétrole se traduit par des difficultés en termes d'équilibre budgétaire (les dépenses d'investissement sont programmées de façon pluriannuelles) et d'équilibre commercial (les recettes liées au pétrole ne permettent plus de couvrir le service de la dette). Pour la politique macroéconomique comme pour la gestion des finances publiques, le pétrole est ainsi une source de perturbations et d'excès, comme en témoignent l'alternance rapide de phases d'euphorie et de phases récessives et le fait que les "Etats pétroliers" sont parmi ceux qui ont connu le plus grand nombre de crises d'hyperinflation et de surendettement.

Les revenus pétroliers génèrent un "faux sentiment de sécurité" qui pousse les autorités à considérer le protectionnisme comme un luxe que le pays peut se permettre et à ne pas investir dans le capital humain. La diversification est souvent un vœux pieux : dans les pays du Golfe, les revenus du pétrole représentent entre 70 et 90% des recettes budgétaires et des exportations, seuls le Qatar et Bahreïn parviennent (depuis peu, et très imparfaitement) à développer le secteur des services. La compétition pour le contrôle de la rente tend à stimuler l'instabilité politique et peut entraîner des guerres civiles et des sécessions, ce qui semble s'appliquer, au moins en partie, à certains conflits africains (comme en Angola). Au quotidien, c'est la "course au bakchich" et les ressources consacrées à cette chasse à la rente sont une perte sèche d'un point de vue social. L'ONG Transparency International , dont les publications font autorité dans le domaine des études comparatives sur la corruption, note régulièrement que les pays pétroliers sont presque toujours parmi les plus mal classés à l'échelle internationale ; les responsables politiques et militaires de ces pays rivalisent d'imagination pour détourner une fraction toujours plus grande de la rente pétrolière. Les républiques (ex-soviétiques) d'Asie centrale remportent la palme selon l'indice de perception de Transparency International (pour le classement 2004, établi sur 145 pays, l'Ouzbékistan est 114e, le Kirghizstan et le Kazakhstan 122e, et le Turkménistan 133e, c'est à peine mieux que le Nigeria ou Haïti).

Une malédiction sociale

S'agissant des questions de redistribution, soit les revenus pétroliers sont accaparés par une minorité, et alors les inégalités explosent (le cas est fréquent dans les pays exportateurs peu peuplés), soit ils sont généreusement répandus pour des motifs de paix sociale (le plus souvent, via la création d'une fonction publique pléthorique), et alors ils peuvent désinciter les efforts de chacun (cf. l'attitude des ressortissants des pays du Golfe envers le travail, laissé aux Philippins) et conduire à des comportements court-termistes (pas d'épargne : "après le pétrole le déluge"). Rappelons à ce propos que la loi de Hotelling (1931), qui définit les contours du prix optimal pour une ressource non renouvelable et qui reste le fondement de la théorie économique en la matière, stipule que pour une croissance soutenable la rente doit être intégralement investie et non consommée par chaque génération. La plupart des pays exportateurs s'en écartent franchement, attirés qu'ils sont (comme l'Espagne des XVIe et XVIIe siècles), par les dépenses somptuaires, par les importations de produits de luxe occidentaux et par les loisirs.

Il faut aussi mentionner le problème de la capture de l'Etat et de la transformation de l'Etat par les intérêts pétroliers, même nationalisés. Cela est dû au fait que les compagnies pétrolières nationales acquièrent de facto une grande autonomie par rapport au "donneur d'ordre" politique : elles ont le monopole de l'expertise, dissimulent les informations et vivent "à part" (écoles et hôpitaux "en interne") ; comme elles représentent souvent 80% des exportations et des rentrées fiscales du pays, elles peuvent exercer des chantages et finissent comme "Etat dans l'Etat". La technocratie n'est pas la manière la plus inefficace de gérer la ressource, comme en témoigne la réussite de l'Indonésie de Suharto dans la gestion de la rente pétrolière aux cours des années 1970-1980, mais elle bloque les tentatives de réformes et conduit à une économie duale. Le cas de la compagnie pétrolière vénézuélienne (PDV), constitue un cas d'école.

Plus généralement, le pétrole a des conséquences politiques négatives car en réduisant le besoin de lever des impôts il réduit l'exigence d'un droit de regard : les citoyens sont moins concernés par une mauvaise utilisation de l'argent public s'ils n'ont pas été mis à contribution pour le fournir. C'est Paul Collier, professeur à Oxford et spécialiste du mal-développement pétrolier, qui note que dans les régimes démocratiques concéder une représentation et un droit de regard aux contribuables était le prix à payer pour qu'ils consentent à payer les impôts (cf. l'histoire des barons anglais et de la Magna carta , pour un approfondissement lire l'Histoire de l'Impôt de Gabriel Ardant). Autrement dit, le pétrole permet aux dirigeants de rester irresponsables.

Enfin se pose la question de la fuite des revenus pétroliers. Les élites pétrolières sont mobiles et placent leurs pétrodollars dans des endroits sûrs, c'est-à-dire dans les pays de l'OCDE ou dans des paradis fiscaux. "Quel est l'homme sérieux dans le monde qui ne possède pas un compte en Suisse ?", aurait déclaré Houphouët-Boigny. C'est ainsi que Miami a davantage bénéficié du pétrole vénézuelien que Caracas, et la population angolaise n'a rien vu des richesses du gisement de Cabinda. Auparavant, les élites doivent s'approprier le pétrole, ce qui se fait tout naturellement dans les pétromonarchies du Golfe (capture héréditaire de la rente), et ce qui ne semble pas beaucoup plus difficile ailleurs (Libye, Gabon, Irak, ex-URSS…).

Quelques illustrations

Certains Etats reçoivent chaque année une sorte de " plan Marshall pétrolier " : pour une année comme 2003, qui n'a rien eu d'exceptionnelle, les revenus dus au pétrole atteignent 82 milliards de dollars en Arabie Saoudite, 27 en Iran, 25 aux Emirats, 22 au Nigeria, 19 au Venezuela et au Koweït, 13 en Libye (pays peuplé de 2 millions d'individus)… et la plupart de ces pays sont également parmi les plus importants exportateurs de gaz ; et pourtant, le décollage économique de ces pays se fait attendre. De quoi relativiser les bienfaits des diverses formes d'aides aux pays du Tiers-Monde.

Le cas de l'Arabie saoudite est particulièrement frappant s'agissant d'un pays qui a perçu, en moyenne chaque année sur la période 2000-2004, environ 80 milliards de dollars de rente, soit 4 000 dollars/habitant/an. Le tout sans effet d'entraînement significatif sur la croissance ( Document 1 ). Le cas de l'Irak est encore plus saisissant : entre 1980 et 2003, le PIB par habitant est passé d'environ 9 000 dollars à 1 500 environ (en dollars de 2000). Même si les guerres et la dictature ont joué un rôle prépondérant dans cette descente aux enfers, il est évident que la gestion du pétrole est en cause, d'autant que le brut irakien est celui dont les coûts de production sont les plus faibles du monde. Au Nigeria (pays où les régimes militaires se succèdent et où le pétrole, qui représente le tiers du PIB et les 2/3 des recettes publiques, permet de maintenir une fragile coalition d'intérêts ethniques et religieux), le revenu par tête moyen est de 1 dollar par jour (contre 3 dollars en 1980), en dépit de revenus pétroliers de plus de 300 milliards de dollars versés aux gouvernements successifs depuis 25 ans. Le nombre de personnes pauvres augmente ainsi beaucoup depuis 30 ans dans de nombreux pays parmi les principaux exportateurs mondiaux de pétrole (voir l'étude de cas sur le recul de la grande pauvreté dans le monde, disponible sur ce site). Les trois derniers rapports du PNUD sur le Moyen Orient, fortement médiatisés, sont effrayants. Ils mettent en lumière un "mal développement" structurel que les revenus pétroliers entretiennent, et une réforme rendue impossible par l'argent facile du pétrole.

Penchons nous sur le cas de la Russie , gigantesque réserve d'hydrocarbures. Pour le gaz, c'est de loin le pays leader (1er exportateur mondial, 1ère pour les réserves avec un tiers du total), et pour le pétrole sa production équivaut presque à celle de l'Arabie saoudite. On ne peut pas parler d'une richesse convenablement gérée. Tout d'abord, le pouvoir a toujours appliqué des prix de vente sociaux très en dessous des coûts réels, d'où de vastes gaspillages. Ensuite, le passage d'une gestion par des branches ministérielles sclérosées (du temps de l'URSS) à une gestion par quelques oligarques, au cours des années 1990, ne s'est pas fait dans un climat de grande transparence, et les intérêts patrimoniaux de l'Etat n'ont pas toujours été pleinement respectés. De plus, le gouvernement a continué à se mêler du secteur de façon imprévisible (cf. l'incarcération de Mikhaïl Khodorkovski, patron de Yukos, en octobre 2003) et dans un sens nettement défavorable aux intérêts étrangers. Discordances entre centres de décision, corruption et incertitudes juridiques font hésiter les investisseurs (la Charte de l'Energie, promue par l'UE pour définir un cadre juridique stable, n'a pas été ratifiée par la Russie), souvent contraints de passer par une société de droit russe pour accéder à la ressource. Pourtant, le pays a grandement besoin des capitaux et des technologies étrangères pour mettre en valeur son potentiel énergétique (les nouveaux gisements se caractérisent par des coûts de production très élevés en raison de leur localisation géographique) et réussir son insertion dans les marchés mondiaux. Si l'on ajoute à ce tableau que les recettes pétrolières ont longtemps permis de retarder la réforme de la fiscalité qui s'imposait et que rien n'a été entrepris pour sauvegarder les intérêts des générations futures…

Comment faire servir les ressources naturelles au développement ?

Le pétrole n'est pas toujours un piège diabolique, la spirale du Deutch disease ne s'enclenche pas systématiquement. La croissance de l'économie américaine il y a un siècle ne semble avoir souffert ni des découvertes massives de pétrole (en 1945, les Etats-Unis produisaient encore les 2/3 du pétrole dans le monde, sur leur territoire), ni des comportement prétendument anticoncurrentiels de la Standard Oil de Rockefeller (sur ce point particulier, voir les analyses de John McGee, 1958). Au contraire, le pétrole a permis la mise en valeur de territoires a priori hostiles, comme l'Alaska, a stimulé le progrès technique (c'est un secteur où les innovations sont importantes) et a favorisé la "civilisation de l'automobile" sans laquelle la mobilité du facteur travail aux Etats-unis ne serait pas. Le Texas est loin d'être l'Etat le plus pauvre de la fédération. De même, la Norvège et le Royaume-Uni n'ont pas pâti de l'exportation des hydrocarbures de la Mer du Nord, et le Canada se trouve très bien à exporter du pétrole vers son puissant voisin (il en est le 2e fournisseur). Pourquoi ?

Des cas plus rassurants existent

Tout d'abord, il semble que les enchaînements macroéconomiques subtils décrits dans le cadre du "mal hollandais" ne soient pas systématiques ou inévitables, comme nous le montre l'évolution du taux de change en Norvège ( Document 2 ). Des politiques monétaires adaptées et crédibles peuvent en effet contrecarrer tout ou partie de la tendance à l'appréciation de la monnaie : la vente de monnaie nationale contre des devises (c'est-à-dire l'accumulation de réserves de change officielles) maintient généralement le cours de change de la monnaie nationale au-dessous de ce qu'il serait autrement, ce qui aide à protéger l'économie des perturbations temporaires du mal hollandais. Mais il reste à assurer que l'accumulation de réserves ne provoque pas d'inflation et que le revenu supplémentaire soit dépensé judicieusement et géré de manière transparente. Si l'on s'attend à un surplus de rentrées plus permanent, des mesures plus structurelles peuvent aider à faciliter les redéploiements sectoriels : stimuler la productivité dans le secteur des biens non échangés par des privatisations, investir dans le "recyclage" des travailleurs. Autrement dit, les antidotes existent pour le mal hollandais : le policy-mix et les réformes peuvent le contrecarrer.

De plus, s'agissant de la malédiction pétrolière, il faut bien préciser qu'elle ne joue pleinement que si et seulement si les "bonnes institutions" (celles qui garantissent un contrôle parlementaire et des contre-pouvoirs, celles qui définissent avec soin et protège les droits de propriété, celles qui organisent la concurrence sur les marchés des biens, du travail et des capitaux) ne sont pas au rendez-vous. Ce n'est pas le pétrole qui a appauvri le Nigeria ou l'Irak, ce sont ces pays qui n'ont pas su faire du pétrole une chance, faute de structures économiques et politiques adaptées c'est-à-dire ouvertes au contrôle. Si l'on découvrait du pétrole en Suisse ou en Irlande, cela ne se transformerait probablement pas en drame économique pour ces pays.  

Améliorer la gestion de la rente par des "fonds pétroliers" ? Plusieurs cigales et une seule fourmi

Pour écarter les dérives bien documentées que le pétrole favorise, on pourrait imaginer des dispositifs de "rappel de la préférence latente" : les pays concernés savent qu'ils seront soumis aux tentations, qu'ils seront faibles de volonté, mais par des arrangements institutionnels ils peuvent se lier les mains ex ante , avoir une volonté sur leur volonté, comme Ulysse face aux sirènes (voir les travaux de Jon Elster et, pour une application aux brevets et à la politique monétaire, voir le modèle de l'incohérence temporelle dû aux prix Nobel d'économie 2005, Kydland et Prescott). Dans le domaine pétrolier, cette stratégie de " sanctuarisation" (les règles plutôt que la discrétion ) a souvent pris la forme de fonds alimentés par les revenus tirés de la production/exportation ou de la taxation des acteurs du secteur. Il s'agit en quelque sorte de "tirelires" blindées, destinées le plus souvent à réduire la forte dépendance des caisses de l'Etat à l'égard de recettes pétrolières volatiles, imprévisibles et appelées à se tarir. On parle alors de fonds de stabilisation, pour le "lissage" des recettes. Mais il peut aussi s'agir, parfois, de fonds d'épargne pour sauvegarder l'intérêt des générations futures au nom de la "justice intergénérationnelle" (accumuler de l'épargne publique).

Hélas, les premiers fonds se heurtent au fait que le prix international du pétrole ne semble pas avoir de moyenne constante, ou du moins de niveau moyen auquel il revient dans un délai raisonnable. On ne peut donc pas dire avec certitude si les prix vont monter ou descendre, si un choc est temporaire ou permanent. De plus, on ne peut, par cette méthode, lisser que les recettes, alors que ce sont les dépenses qu'il faudrait discipliner. Pour les fonds d'épargne, il faut reconnaître qu'ils peuvent créer des pressions supplémentaires du côté des dépenses ("pourquoi les impôts doivent-ils être élevés alors que le fonds est bien approvisionné ?") et que la gestion publique, la transparence et la responsabilité peuvent souffrir de l'existence d'un fonds pétrolier de ce type. En effet, il est généralement situé en dehors des cadres budgétaires en place et ne relève que d'une poignée de responsables nommés par le gouvernement, ce qui le rend sujet aux ingérences politiques. De plus, il n'est pas certain qu'il aide à stimuler l'épargne publique : si le gouvernement est bien décidé à dépenser, le déficit budgétaire viendra rapidement annuler l'action du fonds (pour aller plus loin, voir le travail de Jeffrey Davis et alii , 2003).

Les analyses empiriques et les expériences des fonds pétroliers vénézueliens et nigérians, qui ont fait l'objet de détournements massifs dans la plus complète impunité, viennent confirmer ces doutes : les règles sont souvent modifiées ou contournées, les fonds ne découragent nullement les comportements de prédation.

  • Au début des années 1990, le Nigeria disposait de différents types de fonds extrabudgétaires financés par les recettes pétrolières et affectés aux dépenses hors budget. Les dépenses de ces fonds sont passées de 4% du PIB en 1990 à près de 12% (soit plus d'un tiers du budget fédéral) en 1994. Les dépenses ont porté sur divers projets de développement "prioritaires" dont les procédures et critères de sélection étaient fort peu rigoureux ; ces projets ont nécessité des financements importants pour un taux de rendement très faible par la suite.
  • Au milieu des années 70, le Venezuela a établi un fonds d'investissement destiné à recevoir les recettes pétrolières exceptionnelles. Ses ressources ont été rapidement détournées pour financer l'acquisition de participations dans des entreprises publiques (notamment dans le secteur manufacturier), dont beaucoup se sont avérées déficitaires. Dans les années 1990, une partie des ressources du fonds a servi à injecter des liquidités dans le secteur de l'électricité (en fait, le fonds a fourni des subventions hors budget à ce secteur) et pour faire du faire du pays un champion de l'aluminium. Sans grand résultat. Plus récemment, le fonds n'a nullement empêché l'application d'une politique budgétaire expansionniste quand les prix du pétrole ont augmenté, à partir de 2000.

En conséquence, ce n'est pas se lier à une règle que de se lier ainsi les mains : on ne se lie qu'à l'agent de la règle. Et qui protégera la tirelire de ses gardiens ? En fait, le seul exemple de réussite à ce jour est le fonds norvégien ( Document 3 ), et encore s'agit-il d'une réussite récente (il a commencé à se remplir à partir de 1996) : il nous manque encore un peu de recul historique pour une évaluation. Par ailleurs, la Norvège menait des politiques macroéconomiques typiquement saines et transparentes avant l'établissement du fonds pétrolier (les fonds sont peut-être efficaces que quand ils ne sont pas nécessaires ?). Pour l'heure, non seulement ce n'est pas un panier percé, grâce à un vaste consensus national et à la solidité du cadre institutionnel (en 2004, il représente 60% du PIB de la Norvège), mais il dégage des dividendes substantiels (placé essentiellement en titres européens, ce qui a le mérite de réduire l'exposition au mal hollandais, le fonds dégage un rendement réel de 4% par an en moyenne). Il devrait garantir aux générations futures un haut niveau de vie. En parité de pouvoir d'achat, le PIB par habitant est actuellement de 40% supérieur à la moyenne de la zone euro, un niveau équivalent à celui des Etats-Unis.

Conclusion

1/ Seuls les Etats de droit parviennent à faire du pétrole une véritable chance ( Document 4 ), parce que leurs institutions sont ouvertes au secteur privé et aux contre-pouvoirs : démocratie, respect des droits de propriété, contrôle des finances publiques. Quand l'or noir n'est pas protégé par le secret, il peut devenir chose publique ; une société civile bien informée est souvent la clé du succès. Des projets sont en cours, au Tchad en particulier (collaboration entre la Banque mondiale, l'Etat tchadien, les collectivités locales et les majors ), qui visent à mieux faire profiter les populations de la manne pétrolière ; à la suite de la construction d'un pipeline Tchad-Cameroun, de nouvelles institutions on vu le jour, ex-nihilo, sous la pression des compagnies et de la société civile. La transparence et la surveillance (interne, externe) peuvent limiter la chasse à la rente : des projets sont en cours, en particulier sous l'égide de l'OCDE, pour inciter les compagnies à rendre des comptes plus précis et les gouvernements à mieux utiliser les revenus du pétrole.

Quant à la fragilité face aux variations des prix, elle peut être réduite par un système d'assurance (par exemple via la Banque mondiale) et par le développement de l'épargne ; la transparence et la stabilité offriraient un climat plus favorable aux investissements privés, ce qui faciliterait la diversification des exportations et réduirait ainsi la vulnérabilité du pays. Une autre solution, très audacieuse, visant à éviter les détournements opérés par des Etats kleptocrates, a été adoptée il y a longtemps en Alaska : les recettes pétrolières sont transférées directement aux citoyens, elles ne transitent pas par l'administration ; le dispositif est simple, transparent, juste, et tout le monde s'accorde à le trouver efficace, mais il est vrai qu'on voit mal des pays en développement agir de la sorte. Une autre voie, plus défensive, plus modeste en apparence mais délicate à mettre en œuvre, consisterait à limiter les gaspillages qui accompagnent souvent la production d'hydrocarbures (une plaisanterie russe évoque l'existence du plus grand gisement de gaz de la planète à… Moscou du fait des gaspillages en masse qui s'y produisent), en faisant davantage payer les consommateurs nationaux (l'essence est à peine plus chère que l'eau au Venezuela) et en limitant les détournements (au Nigeria, l'une des premières causes de mortalité est l'attaque des oléoducs).

2/ Mieux vaut avoir de bonnes institutions (démocratiques et respectueuses des droits de propriété) que du pétrole . Hélas, ceux qui ont du pétrole se croient souvent dispensés d'améliorer leurs institutions. Cette situation nous fait penser à la fable du "laboureur et ses enfants", et aux travaux d'Hernando de Soto ("Le mystère du capital", Flammarion) sur l'importance des droits de propriété dans le développement.

3/ Le pétrole est un peu le parent pauvre des innombrables débats sur la " gouvernance mondiale ". Curieusement, les observateurs se focalisent sur le FMI, l'OMC ou le G7, et ils oublient le secteur pétrolier ; ils passent donc sous silence les problèmes que nous avons évoqués, de même que la manipulation de l'information et des prix par l'OPEP, comme si tout ce qui était très coupable en "économie générale" devenait normal s'agissant du pétrole. Ce dernier est aussi le grand oublié de l'économie du développement. Pourtant, si seulement 5% de la rente pétrolière mondiale allait vers les individus les plus pauvres des pays pauvres, les débats sur l'aide publique au développement, sur l'annulation de la dette du "Tiers-monde" et sur une hypothétique "taxe Tobin" perdraient une bonne part de leur urgence. Enfin, le pétrole est rarement mentionné dans le domaine de l'économie de la réforme ; quand on observe ce qui se passe au Moyen-Orient depuis la seconde guerre mondiale, ou plus récemment dans des pays comme le Venezuela et la Russie (où les tendances au renforcement de l'autoritarisme politique et à l'exercice solitaire du pouvoir semblent corrélés positivement aux revenus pétroliers), on est en droit de trouver cela regrettable.

Bibliographie
 

  • Chevalier Jean-Marie (2004), Les grandes batailles de l'énergie, petit traité d'une économie violente , Paris, Gallimard
  • Crédit Agricole (2003), "Le brut est cruel… Pas pour tout le monde", Perspectives N° 73, décembre
  • Davis Jeffrey, Ossowski Rolando, Daniel James et Barnett Steven (2001), "Stabilization and Savings Funds for Nonrenewable Resources: Experience and Fiscal Policy Implications", FMI, Occasional Paper No. 205.
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