Le poids des fonds souverains dans le capital d’une entreprise internationale, l’exemple de Total

Les fonds souverains ne sont pas réellement un fait nouveau. Emanation de structures gouvernementales, ils sont apparus sur la scène financière dès 1953 avec la création d’un fonds koweitien, le Koweit Investment Board qui permettait de placer les surplus de revenus issus de la production pétrolière.

Mais leur poids dans le financement de l’économie s’est accru récemment. De nouveaux fonds ont été créés ces dernières années. Depuis 2005, 23 nouveaux fonds sont apparus et les actifs sous gestion de fonds souverains ont été multipliés par 4 entre 2000 et 2010.

Aujourd’hui, les fonds souverains représenteraient environ 4 000 milliards de dollars.

Un rôle de recyclage des ressources financières

Selon le FMI, les fonds souverains (Sovereign Wealth Funds) sont des fonds d’investissement publics qui ont 3 caractéristiques. D’une part, ils sont détenus par un gouvernement national ; d’autre part, ils obéissent à des objectifs d’investissement de long terme ; enfin, ils sont investis dans une perspective macro-économique.

Leurs enjeux macro-économiques spécifiques peuvent être de différentes natures.

Les fonds de réserve de retraite : il ne s’agit pas à proprement parler de fonds de pension puisque le fonds n’est pas alimenté par les cotisations des actifs, mais il constitue une réserve pour faire face aux imprévus en matière de retraites. C’est le but, par exemple, du Government Pension Fund norvégien.

Les fonds d’épargne au profit des générations futures : il s’agit dans ce cas de constituer une sorte d’épargne intergénérationnelle. Les matières premières, sources de revenus actuels, étant épuisables, le fonds vise à convertir des actifs non renouvelables en actifs renouvelables. C’est la logique du fonds ADIA d’Abu Dhabi.

Les fonds de développement : leur but est de permettre une diversification et un développement de l’économie locale. Le fonds qatari QIA entre dans cette logique.

Les fonds de stabilisation : il s’agit ici de protéger les Etats contre les risques de baisse des recettes d’exportation de matières premières du fait de la volatilité des cours. Ce sont donc les finances publiques qui sont ici en jeu, ces fonds souverains étant mis en œuvre pour compenser d’éventuelles baisses des recettes publiques.

Les fonds de placement de réserves : leur objectif est d’optimiser le rendement des réserves de change en faisant en sorte qu’une partie ne soit pas placée en bons du Trésor américain par exemple. C’est le rôle du fonds chinois SAFE que d’investir une partie des liquidités liées aux excédents chinois.

Un poids encore marginal mais une croissance rapide

Les fonds souverains ne représentent aujourd’hui qu’une faible part des stocks de placements de long terme. Les encours gérés par les compagnies d’assurance et les fonds de retraite restent largement plus élevés.
 

 
 

Source : ISL Research (2010) dans « Les entreprises face aux fonds souverains », Les Notes de Institut de l’entreprise, janvier 2011

En France, les entreprises concernées représentent des secteurs extrêmement diversifiés: EADS, Total, Areva, Vivendi, Sanofi-Aventis, France Telecom, Danone Veolia etc. Le fond norvégien Norges Bank détient des participations dans des groupes tels que Total, GDF-Suez, Vinci, Renault, BNP Paribas, Société Générale, Accor etc.

Enjeux et risques

 

Une croissance rapide liée à des facteurs macroéconomiques

 

D’une part, la hausse des prix des matières premières et les déséquilibres du commerce mondial expliquent la forte progression des ressources disponibles dans certains pays.  La hausse du prix du pétrole et du gaz a généré des revenus fiscaux très élevés dans les pays producteurs ; des fonds souverains qu’on appelle « Commodity Fund » ont été créés pour gérer ces liquidités. Les fonds du Qatar, d’Abu Dhabi ou de Norvège relèvent de cette logique.

D’autre part, les excédents de la balance courante de certains pays émergents ont conduit à un accroissement rapide de leurs réserves de change dans le bilan des banques centrales. Ces mêmes banques centrales décident donc de gérer une part de ces réserves  par des « Non Commodity Funds » comme la banque centrale chinoise a pu le faire avec le fonds SAFE ou la Norvège avec le fonds NBIM.

Enfin, les nouvelles réglementations financières issues de Bâle III et Solvency II qui consolident les règles prudentielles imposées aux banques et aux compagnies d’assurances réduisent leurs capacités d’investissement en actions. Elles favorisent donc le recours aux fonds souverains qui ne sont pas soumis à ces règles prudentielles.

 

Un accès à des investisseurs de long terme

 

Les grands groupes industriels voient dans le recours à des participations financières provenant de fonds souverains une réponse à la nécessité d’accéder à  des ressources engagées sur le long terme. Dans le cas de Total, l’importance des encours disponibles en fonds souverains et leur logique de long terme coïncident avec les besoins du groupe.

A côté des investisseurs institutionnels, les fonds souverains présentent des avantages en termes de stabilité des capitaux engagés. Pour l’instant, selon  Jérôme Schmitt, les fonds souverains adoptent une logique long-termiste qui se caractérise par un faible taux de rotation des capitaux engagés.

C’est aussi un moyen pour diversifier les actionnaires tant du point de vue géographique que du point de vue de la nature des investisseurs. Ainsi, l’entrée dans le capital de Total de fonds asiatiques (SAFE) ou moyen-orientaux permet de commencer à compenser le décalage existant entre la structure géographique de l’actionnariat du groupe et la localisation de ses activités. Le recours à des fonds souverains peut donc apparaître ici comme une piste pour recadrer la politique actionnariale.

Par ailleurs, le trésorier de Total relève que, pour l’instant, les gestionnaires de ces fonds ont adopté une attitude relativement passive à l’égard des entreprises dans lesquelles ils détiennent des parts de capital. Ils demandent rarement à être représentés dans les instances dirigeantes, probablement parce que cela nécessiterait des moyens humains supplémentaires. Il n’y a pas encore de cas de comportement hostile vis à vis d’une entreprise occidentale (sous la forme d’OPA par exemple).

 

Une opacité qui alimente les interrogations

 

La faible transparence de la plupart des fonds souverains se caractérise par l’absence de publications sur leurs encours, leurs performances ou leurs choix de gestion. Rares sont ceux qui communiquent sur les modalités de leur gouvernance. Cela nourrit finalement des inquiétudes sur leurs objectifs financiers et économiques d’autant que l’Asie et le Moyen-Orient représentent aujourd’hui presque 80 % de l’ensemble des 70 fonds souverains existants dans le monde. Les encours sont concentrés sur quelques grands fonds puisque les 25 premiers représentent à eux seuls plus de 80 % de l’ensemble et qui ont donc un poids très important. Cette concentration des fonds souverains a suscité des questions sur les risques à long terme. Quel niveau de dividendes demanderont-ils ? Inciteront-ils à des délocalisations ? Favorisent-ils les transferts de technologie ?

 

 

Source: TOTAL, Entretiens de l’école et de l’entreprise, avril 2011

 

Des règles et un code

 

Certaines entreprises ont des règles actionnariales internes qui limitent l’impact d’une prise de participation. C’est le cas du groupe Total dont les statuts obligent tout actionnaire à déclarer à l’entreprise toute acquisition au delà de 1 % du capital. Total limite également les droits de vote à 10 % quelque soit la part du capital détenu et prévoit, en revanche un doublement des droits de vote au delà de 2 ans, favorisant ainsi les actionnaires stables.

Le FMI a, en octobre 2008, émis des recommandations qui débouchent sur un code de bonne conduite des fonds souverains. Les fonds souverains sont incités à plus de transparence dans leur gouvernance et à respecter les règlements nationaux et internationaux notamment en matière de normes comptables. Le respect de ces principes devient ainsi l’étalon d’évaluation des fonds souverains par les entreprises.

 

Questions sur l’étude de cas

1- Quels sont les éléments qui favorisent le développement des fonds souverains ?
2- Pourquoi les entreprises européennes s’intéressent-elles aux fonds souverains ?
3- Quelle est la stratégie de Total par rapport aux fonds souverains ?