Étude de Cas
Par 

Faut-il croire au déclin des classes moyennes ?

Pour Alexis de Tocqueville1, la démocratie se caractérise, à la différence de la société aristocratique où les pauvres sont très nombreux et les riches très privilégiés, par l'existence d’une vaste classe moyenne, « multitude d’hommes presque pareils qui, sans être précisément ni riches ni pauvres, possèdent assez de biens pour désirer l’ordre et n’en ont pas assez pour exciter l’envie. »

Les Trente Glorieuses ont vu tout particulièrement en France un mouvement d’extension progressive des classes moyennes au sein de la société, mouvement permis par l’enrichissement rapide dû au plein-emploi et à la croissance du produit intérieur brut mais aussi par la création de multiples droits économiques et sociaux. Cette période faste, que certains identifient même comme « l’âge d’or de la société française du XXe siècle » (Jean Fourastié) a d’ailleurs laissé croire pour un temps à l’existence d’un modèle français de croissance économique et de progrès social.

A partir du milieu des années 1970, une autre histoire a cependant commencé à se dessiner, marquée par une croissance ralentie et l’émergence d’indéniables difficultés économiques et sociales.

Qu’entend-on par classes moyennes ?

Origine

 

A priori, l’expression classe moyenne (que certains mettent au pluriel, préférant parler de « classes moyennes ») est confuse. D’une part, en suggérant l’existence de groupes moyens, on introduit l’idée de mesure, évoquant un continuum dans lequel ces groupes occupent des positions non extrêmes sur des échelles de stratification classant les individus selon la qualification, le revenu, le niveau d’éducation, le prestige ou encore le statut. D’autre part, en employant l’expression de classes, on introduit immédiatement le thème opposé du rapport de classes et de l’ambiguïté de l’existence de cette classe moyenne par rapport à l’antagonisme fondamental qui oppose la classe dominante et la classe dominée (tradition marxiste).

Ces confusions ont été présentes dès l’origine du concept, mais elles sont devenues  insupportables dans les sociétés avancées dont la stratification s’est transformée, passant progressivement d’une forme pyramidale à une forme de poire (ou encore « toupie » ou « strobiloïde », comme dirait Henri Mendras). En France, lorsque la notion de classe moyenne apparaît au XIXe siècle, elle est d’abord associée à la bourgeoisie. L’aristocratie détient encore une grande partie du pouvoir et cette bourgeoisie occupe une position intermédiaire entre la noblesse et le prolétariat naissant. Les caractéristiques de la bourgeoisie de l’époque sont qu’elle vit de son travail, ce qui la distingue de la classe des « rentiers », et qu’elle est indépendante, ce qui la différencie des travailleurs salariés (ouvriers et employés) qui connaissent l’assujettissement de la relation de travail. Cependant, avec la division croissante du travail, la bureaucratie des entreprises et l’extension du champ d’intervention de la puissance publique, de nouveaux métiers salariés de la gestion, du commerce ou de l’administration vont apparaître et ces « nouvelles classes moyennes » vont se développer au détriment des « anciennes ». Pour être tout à fait précis, ce sont les sciences sociales allemandes qui ont inventé l’expression de « nouvelles classes moyennes » dans le contexte de l’Allemagne des années 1870/1900 qui connaît alors des transformations profondes avec le passage de la féodalité à la modernité industrielle. Dans cette configuration, où on s’interroge sur la prophétie marxiste de la paupérisation et de la prolétarisation de la classe moyenne, quelques auteurs, dont Gustav Schmoller, se penchent sur la diversité interne de ce groupe social. Gustav Schmoller notamment souligne, dès la fin du XIXème siècle, les deux grandes dimensions qui structurent, même encore aujourd’hui, les classes moyennes : d’une part, il distingue une « classe moyenne supérieure » jouxtant la haute bourgeoisie et une « classe moyenne inférieure » proche à bien des égards du groupe ouvrier (clivage reposant sur le pouvoir, le prestige, les revenus …) ; d’autre part, il distingue aussi une « ancienne classe moyenne » fondée sur les paysans, artisans et commerçants et une « nouvelle classe moyenne » composée du salariat qualifié de l’industrie et des employé des services publics et privé (clivage reposant sur le statut indépendant ou salarié).

A cette diversification interne qui brise quelque peu le continuum évoqué plus haut, s’ajoute aussi une différenciation liée à l’existence d’au moins deux traditions opposées de lecture des classes moyennes :

  • pour la première tradition, plutôt anglaise, la classe moyenne (employée au singulier) est une classe de gens aisés, rentiers ou non, juste en-dessous de la grande bourgeoisie. La middle class comprend, pour l’essentiel, les hauts fonctionnaires et les professions libérales, et elle est positionnée entre l’élite aristocratique et le peuple. Dans cette conception, que l’on peut qualifier d’élitiste, la classe moyenne représente à peine 10 % de la population.
  • pour la deuxième tradition (celle qui sera retenue dans la suite de cet exposé), plutôt continentale, les classes moyennes (employées au pluriel) se constituent autour de l’idée d’un citoyen moyen ; dans ces conditions, elles agrègent de larges strates de la population, à savoir l’essentiel des indépendants, des agriculteurs, une bonne partie des ouvriers et des employés, ainsi que des cadres. Si on se situe dans cette hypothèse, la classe moyenne représente jusqu’à 70 % de la population. Même encore aujourd’hui, ces deux traditions subsistent bien souvent dans les esprits et on peut observer que l’appréhension concrète des classes moyennes oscille entre ces deux extrêmes.

 

Mutations

 

On peut caractériser les classes moyennes à partir de quelques angles d’attaque, qui sont l’angle sociologique, l’angle psychosociologique, l’angle politique et l’angle économique, même si c’est surtout ce dernier point de vue qui sera discuté ici.

D’un point de vue sociologique, l’approche par la profession reste un critère important de classement et se fonde sur la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS). Selon ce principe de classification, les classes moyennes se définissent par la position intermédiaire dans les hiérarchies sociale et professionnelle, ainsi que par des qualifications moyennes. Elles regroupent les « professions intermédiaires » : instituteurs et infirmières, secrétaires de direction, techniciens, agents de maîtrise… auxquels viennent s’ajouter une partie des cadres supérieurs, des employés et des ouvriers qualifiés. Ce sont donc, pour l’essentiel, des couches moyennes salariées, même si plusieurs catégories d’indépendants s’y rattachent, comme les agriculteurs dont le nombre a fortement décru mais dont les conditions de vie et les aspirations se sont maintenues rapprochées du reste de la population, les commerçants qui ont aussi subi des mutations considérables ces cinquante dernières années, et les artisans qui, bien que demeurant très proches de la culture ouvrière, se rapprochent des classes moyennes en termes de revenus et de conditions de vie.

D’un point de vue psychosociologique, où on s’intéresse alors aux perceptions des individus quant à leur position sociale par la méthode de l’enquête d’opinion, on constate que les résultats des sondages montrent que, depuis les années 1960, la part des personnes s’identifiant à la classe moyenne a doublé. D’après les résultats d’une enquête (« Les classes moyennes ont-elles une conscience ? », Informations sociales n°106, 2003), on observe que, parmi les 55 % de personnes interrogées ayant le sentiment d’appartenir à une classe sociale, ce sont les professions intermédiaires qui se rattachent le plus à la classe moyenne (59 %), suivis des employés (42 %) et des cadres et professions libérales (39 %). Au total, un grand nombre de Français se classent maintenant spontanément dans la classe moyenne et cette tendance se retrouve dans les autres pays occidentaux, puisque, d’après le World Values Survey  (édition 1999/2000), 56 % des Suédois, 58 % des Japonais et 66 % des Américains déclarent appartenir à cette classe sociale.

D’un point de vue culturel et politique, les classes moyennes ont un rapport que l’on peut qualifier d’ambigu, aussi bien avec la bourgeoisie qu’avec la classe populaire. En effet, bien souvent issus eux-mêmes des classes populaires, les membres des classes moyennes sont tiraillés entre l’inclinaison à la rupture avec le groupe d’origine et la tendance inverse à la solidarité et à la compassion envers les « petites gens ». Quant à la bourgeoisie, si elle les fascine et si, globalement, les classes moyennes aspirent à l’art de vivre « grand bourgeois », elles vivent souvent cette relation sur le mode du dépit qui peut parfois se transformer en ressentiment agressif. Cette ambiguïté a fait l’objet d’interprétations diverses dans l’analyse sociologique. Pour Pierre Bourdieu (La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979), au-delà de la diversité interne entre une classe moyenne traditionnelle(petite bourgeoisie en déclin constituée d’indépendants relativement bien dotés en capital économique et un peu moins en capital culturel) et une classe moyenne moderne plus dotée en capital culturel qu’en capital économique (et composée à la fois d’une « petite bourgeoisie d’exécution », à savoir les cadres intermédiaires d’administration et d’entreprise, et d’une « petite bourgeoisie nouvelle » incluant les professions liées au système éducatif, aux médias et à la sphère culturelle), la classe moyenne dans son ensemble se caractérise par une forte dépendance à l’égard de la classe dominante, une aspiration à l’ascension sociale, une forte reconnaissance de l’ordre établi et une « bonne volonté culturelle ». Au contraire, pour des auteurs comme Paul Bouffartigue, Henri Mendras ou Etienne Schweisguth, les classes moyennes parviennent peu à peu à dégager une identité spécifique, reposant sur l’innovation en matière de mode et d’espace de vie, un rôle pionnier dans la transformation des modèles familiaux (avec la généralisation de la famille réduite et à double carrière) et l’adhésion au libéralisme culturel que l’on définit avec Serge Bosc (Stratification et classes sociales, Paris, Cursus, Armand Colin, 2008) comme « l’ensemble des valeurs anti-autoritaires centrées sur les notions de liberté et d’épanouissement individuel sans être pour autant contradictoires avec la valeur de défense et de promotion collective des salariés ». En tout cas, au niveau politique, l’ambiguïté fondamentale que l’on a signalée fait que le comportement politique des classes moyennes est largement imprévisible, même si la contestation qui est parfois la leur peut difficilement aboutir à une remise en cause du système pris dans son ensemble. Par essence, la classe moyenne est orientée vers le néoréformisme qui cherche à amender certains points de fonctionnement du système économique et social, sans pour autant sortir des limites de la discussion légitime.

D’un point de vue économique, si on considère les revenus individuels mensuels, on constate qu’une importante fraction de la population française se situe autour de la moyenne : une personne sur deux dispose, avant impôt, d’un niveau de vie compris entre 75 % et 150 % du niveau de vie médian (situé à 1 500 euros en 2009), ce qui donne un revenu compris entre 1 110 euros et 2 600 euros pour une personne seule. Si on retient la définition de Régis Bigot (« Les classes moyennes sous pression », Cahiers de la recherche du CREDOC, n°249, décembre 2008), les classes moyennes rassemblent 50 % de la population percevant entre 1 110 euros et 2 600 euros par mois. Elles se distinguent en deux groupes (les classes moyennes inférieures avec un revenu compris entre 1 110 euros et 1 750 euros, et les classes moyennes supérieures avec un revenu compris entre 1 750 euros et 2 600 euros), encadrés par les 30 % de la population des catégories pauvres et modestes qui gagnent moins de 1 110 euros et les 20 % de la population des catégories aisées et des hauts revenus qui gagnent plus de 2 600 euros par mois (d’après l’enquête du CREDOC, les Français pensent qu’on est « riche » à partir de 4 660 euros par mois et par personne). Si on considère maintenant les revenus disponibles des ménages, donc après impôts, l’Observatoire des inégalités propose, en l’absence d’une définition des classes moyennes, de regrouper au sein de cette catégorie tous ceux qui sont au-dessus des 30 % les plus démunis (catégories modestes) et au-dessous des 20 % les plus riches (catégories aisées). Pour un couple de référence composé d’un ménage avec deux enfants, les classes moyennes correspondent ainsi aux 50 % de la population qui ont un revenu compris entre 2 443 euros et 4 415 euros par mois (et donc en-dessous des 20 % les plus aisés qui gagnent plus de 4 415 euros par mois et au-dessus des 30 % les plus modestes qui gagnent moins de 2 443 euros par mois).

Evidemment, ces définitions sont partiellement arbitraires. Le sociologue Louis Chauvel (Les classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil, 2006) propose de son côté un découpage plus large comprenant 60 % des salariés (et non 50 % comme l’Observatoire des inégalités et le CREDOC) au sein duquel il distingue classe moyenne inférieure, intermédiaire et supérieure. On peut aussi intégrer l’origine des revenus en excluant par exemple des classes moyennes ceux dont les revenus proviennent pour une part significative des prestations sociales et en excluant également ceux dont les revenus proviennent essentiellement du patrimoine. En outre, en toute logique, il faudrait aussi intégrer le patrimoine : les différences sont importantes entre un ménage endetté qui rembourse chaque mois des sommes importantes pour devenir propriétaire et un ménage qui a la chance de disposer d’un patrimoine individuel familial. Mais ces éléments sont difficiles à évaluer.

 

 

 
    Une catégorie fragilisée

    Des difficultés certaines

     

    La fin des Trente Glorieuses (1975) a été le point de départ des difficultés économiques et sociales. Même s’il est faux de dire que l’économie française stagne depuis cette date, puisque la poursuite de la croissance est indéniable, il n’en reste pas moins qu’une impression de stagnation se dégage dans de nombreux domaines : à partir de 1983 (tournant de la « rigueur »), la volonté affichée par les pouvoirs publics de maîtriser les dépenses (freinage de la progression des droits sociaux, embauche limitée dans les services publics, modération des investissements étatiques), de pratiquer la  « modération salariale » et la « politique du franc fort » (augmentation des taux d’intérêt réels)  a eu pour conséquence de renchérir le rendement de l’épargne et de valoriser les patrimoines au détriment du fruit du travail des salariés.

    Les classes moyennes ne sont pas les seules concernées par ces problèmes : les difficultés concernent avant tout les plus démunis, victimes d’une exclusion croissante. L’augmentation du chômage et la progression du travail à temps partiel ont accru la polarisation de l’emploi, avec une évolution de la société vers une inégalité profonde entre ménages biactifs et ménages sans actifs, ou en activité partielle. Il y a de plus en plus de couples où un seul conjoint travaille à temps partiel. Par ailleurs, les situations de monoparentalité, le plus souvent féminines, sont aussi un acteur important de précarisation. Les difficultés concernent aussi les jeunes générations qui entrent dans une « société d’incertitude » (Robert Castel, La montée des incertitudes, Paris, Seuil, 2009) : pour les jeunes, le modèle de la société salariale fondé sur l’encadrement du cycle de vie par des statuts repérables et évolutifs au sein du travail et sur la promesse d’une retraite décente n’est plus qu’un lointain souvenir. Les trajectoires d’emploi actuelles empêchent une projection claire dans l’avenir et le financement des retraites et de la santé est loin d’être assuré.

    Mais les classes moyennes sont aussi concernées par les inégalités. En effet , la politique française volontariste en matière de revalorisation du salaire minimum (dont l’effet pervers a consisté à mettre au niveau du SMIC une partie importante des salariés français : 14 % aujourd’hui contre 11 % en 1990) et la volonté de progresser dans la direction d’une protection sociale plus large (par la création du financement de l’assurance maladie par un impôt à assiette universelle, la Contribution Sociale Généralisée, et par la création également de la Couverture Maladie Universelle qui déconnecte l’accès aux soins de la participation  à l’activité productive) ont permis de faire progresser le revenu des plus modestes. De 1998 à 2002, le pouvoir d’achat des ménages a progressé de 3,4 % en moyenne par an, et de 2002 à 2006 la progression se poursuit, à un rythme il est vrai plus réduit et plus heurté (de l’ordre de 1,5 % par an). Simultanément, comme dans les autres pays, les riches sont de plus en plus riches. Depuis les années 1990, le 1 % des Français les plus riches a connu une progression de son revenu disponible beaucoup plus forte que la moyenne. Dans ces conditions, les classes moyennes, dont la progression du niveau de vie est plus faible que celle des catégories extrêmes, ressentent une frustration importante du fait que les riches semblent désormais inaccessibles alors que les catégories populaires se rapprochent de leur niveau de vie (c’est du moins ainsi qu’elles perçoivent l’évolution).

    Au-delà de cette frustration relative valable pour l’ensemble du groupe, à l’intérieur de la classe moyenne, la crise frappe surtout la « nouvelle classe moyenne salariée » alors que les « anciennes classes moyennes » (les indépendants, typiquement identifiés avec les artisans et les commerçants) sont relativement épargnés (Louis Chauvel, op. cit.). Alors que, dans les années 1970, la nouvelle classe moyenne a été le fer de lance de la modernisation et du changement, à tel point qu’Alain Touraine y voyait un relais possible à la classe ouvrière dominante dans le processus de production de l’« historicité », il n’en est plus de même aujourd’hui : les jeunes des années 1970 ont bénéficié d'une progression considérable des classes moyennes dans le secteur public et dans les grandes entreprises ; au contraire, dans les 1990 et 2000, ils connaissent une remise en cause de cet accès au marché du travail, aussi bien à l’entrée de la vie active que tout au long de la carrière. Plus précisément, on constate qu’alors que la croissance du groupe des classes moyennes était tirée auparavant par le secteur public, c’est maintenant les salariés du privé (ingénieurs technico-commerciaux, cadres de gestion) qui tirent une croissance qui, sans eux, n’existerait pas.

    L’évolution que l’on vient de décrire correspond à un changement de société et aussi à une crise démographique qui a une conséquence très importante sur le rôle de l’école comme institution centrale de la société. Puisque les places disponibles se raréfient, alors que les scolarités connaissent une expansion continue, il est clair que la rentabilité de l’investissement éducatif ne peut que décroître et que la baisse de cette rentabilité ne peut que susciter un désenchantement, voire une remise en cause de l’institution scolaire. Selon Stéphane Beaud (80 % au bac… et après ?, Paris, La Découverte, 2002), cette désillusion est déjà bien présente pour les enfants des cités qui entrent à l’université pour découvrir ensuite qu’ils ont été floués. La même désillusion peut maintenant gagner les groupes traditionnellement mieux placés dans la compétition scolaire que sont les nouvelles classes moyennes salariées, notamment celles, comme le note Louis Chauvel, dont les ressources sont avant tout d’ordre culturel.

     

    Un déclin relatif

     

    En dépit de ce qui vient d’être dit, et tout particulièrement sur le sort de la  « nouvelle classe moyenne salariée », il ne convient pas de noircir le tableau. Les propos concernant le « décrochage » des classes moyennes ou leur « paupérisation » méritent d’être nuancés, ne serait-ce que parce que le pouvoir d’achat n’a pas cessé de progresser au cours des trente dernières années. Si on considère par exemple le niveau de vie médian, on observe que celui-ci a progressé de  83 % entre 1970 et 2004, passant de 718 euros constants par mois à 1 314 euros constants. Ceci implique à l’évidence que le niveau de vie des classes moyennes a augmenté et contredit la thèse du déclin. De fait, les classes moyennes semblent bien plus nombreuses aujourd’hui qu’au début des années 1980. Si on les appréhende d’après la définition donnée par Régis Bigot (voir plus haut), il est clair que l’augmentation est indéniable : en 1984, 47 % de la population disposait d’un niveau de vie compris entre 75 % et 150 % du niveau de vie médian ; en 2000, la proportion s’élève à 52 %. Si l’augmentation n’est pas spectaculaire, elle contraste cependant avec la diminution enregistrée dans des pays comme l’Allemagne, les Etats-Unis ou la Suède. En Suède, la proportion de la population dont le niveau de vie est compris entre 75 % et 150 % du niveau de vie médian est passée de 70,1 % en 1981 à 60,4 % en 2000. En Allemagne, ces mêmes chiffres sont respectivement de 54,9 % et de 50,1 %, et aux Etats-Unis de 43,8 % et de 39,7 %. Comment expliquer dans ces conditions le désenchantement des classes moyennes que l’on observe en France ? Outre la frustration relative évoquée plus haut, dès lors que l’on compare sa situation à celle d’autres groupes sociaux, deux facteurs méritent d’être mis en relief.

    Le premier facteur est l’augmentation en longue période de ce que l’on appelle les dépenses contraintes dans le budget des ménages, à savoir les dépenses de logement, d’eau, d’électricité, de gaz, d’assurance, de télécommunications… Ce phénomène est une tendance générale qui touche l’ensemble des ménages depuis une trentaine d’années, mais qui frappe davantage les catégories modestes et intermédiaires. On estime que ces dépenses contraintes représentaient 21 % du budget des ménages en 1979, contre 38 % aujourd’hui. Même si ces dépenses, et surtout celles de logement, traduisent une réelle amélioration du confort de l’existence, elles n’en ont pas moins pour conséquence une moindre progression du revenu « arbitrable », c’est-à-dire du revenu pour lequel on dispose d’utilisations alternatives. De fait, 72 % des classes moyennes inférieures (Source « Rapport du Conseil d’Analyse Economique » n°73, 2008) déclarent maintenant devoir s’imposer des restrictions sur certains postes du budget, alors qu’elles n’étaient que 64 % à être dans ce cas en 1980. Ce sentiment de restriction est d’ailleurs encore plus fort chez les catégories plus modestes, où il est passé de 71 % à 80 %. En revanche, les titulaires de hauts revenus sont de moins en moins nombreux à devoir s’imposer des restrictions budgétaires : 40 % d’entre eux étaient dans ce cas en 1980, contre seulement 29 % de nos jours.

    Le deuxième facteur de désenchantement des classes moyennes s’explique par le fait que la croissance économique est désormais moins forte qu’elle ne l’a été dans un passé récent. Pendant les Trente Glorieuses, la progression extrêmement rapide des revenus rendait supportable la présence d’inégalités sociales puisqu’on pouvait, en quelques années, espérer rattraper le niveau de vie des catégories immédiatement supérieures. Aujourd’hui, le délai pour passer d’une catégorie de revenu à une autre s’est beaucoup allongé. Par exemple, toujours selon Régis Bigot, une personne qui se situe dans le milieu de la distribution des revenus (disposant de 1 467 euros par mois) mettra maintenant 32 ans pour atteindre le niveau de vie des catégories « aisées » (2 423 euros par mois en moyenne) compte tenu du rythme annuel de progression du pouvoir d’achat du revenu disponible de 1,6 %, alors que, dans les années 1960, avec un taux de croissance du pouvoir d’achat de 4,7 % par an, les classes moyennes pouvaient espérer rattraper le niveau de vie des catégories aisées en 11 ans seulement. Une vie de travail ne suffit désormais plus pour s’élever dans la hiérarchie des revenus, ce qui contribue à alimenter la perception d'un « l’ascenseur social » en panne.

     

    Conclusion

     

    Même si la classe moyenne considérée dans son ensemble souffre un peu de l’enrichissement des plus riches et de la promotion relative des plus modestes, elle demeure bien présente dans le paysage de la France contemporaine. Le nivellement généralisé n’est pas à l’ordre du jour, pas plus que la résurgence de la bipolarisation des classes sociales. S’il est vrai que certaines tensions actuelles se focalisent sur la « nouvelle classe moyenne salariée » qui a du mal à pérenniser sa situation alors qu’elle a joué un rôle considérable dans la dynamique des Trente Glorieuses, la thèse de la moyennisation ou de la disparition des classes sociales garde son sens. Ce constat n’empêche pas de prendre acte de la remontée de nouvelles inégalités. C’est ainsi qu’Ulrich Beck (La société du risque, Paris, Aubier, 2001) croit pouvoir affirmer que le clivage décisif est désormais celui qui oppose une minorité croissante de chômeurs, de travailleurs précaires ou à temps partiel, et une majorité d’actifs à temps plein, rejoignant ainsi la thématique de l’exclusion. De même, Pierre Rosanvallon et Jean-Paul Fitoussi (Le nouvel âge des inégalités, Paris, Seuil, 1996) insistent sur l’existence d’une vaste classe moyenne où dominent des différenciations floues mais soulignent aussi l’émergence, dans les années 1990, d’« inégalités dynamiques » qui sont des inégalités géographiques, générationnelles, sexuées, et qui sont davantage intra-catégorielles et donc difficilement saisissables par l’appareil statistique. La moyennisation n’est donc pas incompatible avec la « dualisation » ou la « polarisation » de la société française.

     

    Notes

    1. De la démocratie en Amérique, tome 1, 1835.

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