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Cours de Première ES : 6. Les Processus de socialisation et de la construction des identités sociales

Question 2. De la socialisation de l'enfant à la socialisation de l'adulte : continuité ou rupture ?

Découverte

Document 1 - Le parcours de Maurice Thorez
Le PCF* se distingue de tous les partis politiques français par un taux particulièrement élevé d’ouvriers dans son personnel politique, occupant de surcroît les postes stratégiques de l’organisation. Ce trait discriminant, acquis durant l’entre-deux-guerres, lui confère depuis son unicité. Lorsque Maurice Thorez** publie, fin 1937, son Fils du peuple, le titre même de cette autobiographie édifiante qui signe son intronisation comme leader du PCF souligne cet itinéraire hors du commun qui a fait d’un enfant d’origine ouvrière, doté pour tout diplôme du certificat d’études primaires, le principal dirigeant d’un grand parti politique.

*Parti Communiste Français

**Maurice Thorez (1900-1064) fut l’un des dirigeants communistes les plus emblématiques des années 1930 aux années 1960 en France

Source : Pudal B., Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989

 

1) A quel type de carrière la socialisation de Maurice Thorez semblait-elle le destiner ?

2) En quoi le parcours de Maurice Thorez montre-t-il que la socialisation ne s’arrête pas à l’enfance ? 

3) Quel rôle a rempli le Parti Communiste Français pour Thorez ?

 

Document 2 - La culture professionnelle des chauffeurs-routiers

Nous allons maintenant présenter une profession, la plus florissante en termes de tonnes transportées par kilomètre, dont toute l'argumentation s'est constituée contre les professions à statut, et particulièrement celle des chemins de fer, et dont l'idéologie du libre marché a longtemps constitué un ciment idéologique entre les camionneurs et leurs patrons […]. Ce milieu a développé, pendant longtemps, de fortes valeurs individualistes, d'accomplissement de soi et de liberté seulement réglée par le marché. Ces valeurs étaient partagées par les salariés, les artisans et les dirigeants de flottes de véhicules. Elles se seraient formées en opposition avec la SNCF et les autres professions de transport protégées par un statut autour de la figure de l'homme qui s'est fait tout seul. Il est vrai que les barrières à l'entrée dans le métier sont constituées par le seul permis de conduire de gros tonnages et certaines légendes tenaces exaltent les valeurs masculines de compétition et de camaraderie conflictuelle.

Source : Dubar C., Tripier P., Sociologie des professions, Paris, Armand Colin, 1998

 

1) Quelles sont les valeurs dans lesquelles se reconnaissent les chauffeurs-routiers ?

2) En quoi ces valeurs peuvent-elles être assez éloignées d’une autre profession du transport : les cheminots ? (se reporter au document 6)

Document 3 - Un exemple de socialisation conjugale

Dans Vent d’Est, vent d’Ouest, la romancière Pearl Buck met en scène l’évolution d’une femme chinoise à la faveur de sa vie conjugale. Issue d’une famille de haute condition particulièrement attachée aux traditions, l’héroïne se retrouve mariée à un jeune homme auquel elle est promise depuis son enfance mais qu’elle ne connaît pas. Ce dernier, médecin formé aux Etats-Unis, est un Chinois moderne, épris de science et de liberté. Il va progressivement apprendre à son épouse à se déprendre de ses croyances.

Je trouvais tout ce qu’il me disait nouveau et intéressant. Je ne me lassais pas d’entendre parler de ces étrangers et surtout de leurs extraordinaires inventions : la poignée qu’on tourne, et dont il sort de l’eau chaude ou froide ; le fourneau sans combustible, qui donne de la chaleur […] et puis ces histoires que je trouve inouïes, sur ces machines, dont les unes vont sur la mer et les autres volent dans l’air ou flottent sous l’eau, et tant d’autres merveilles !

« Vous êtes certain que ce n’est pas de la magie ? demandai-je, inquiète. Il est question, dans les vieux livres, de miracles du feu de la terre, et de l’eau, mais ce sont des tours de magie, accomplis par des êtres à demi-fées.

- Bien sûr que non, répondit-il. C’est très simple quand on voit comment c’est fabriqué ! C’est la science. » […]

Chaque soir, ensuite, il m’expliqua un peu de cette science […]. Moi, cela me ravissait, et je commençai à me sentir merveilleusement savante.

Source : Buck P., Vent d’Est, vent d’Ouest, Paris, Stock, 1932

 

1) Montrez en quoi le couple formé par les deux jeunes mariés de Vent d’Est, vent d’Ouest agit comme une instance de socialisation.

2) En quoi la socialisation conjugale vous semble-t-elle fonctionner différemment de la socialisation entre parents et enfants (voir chapitre 1.1) ?

Document 4 - Les écoles du Parti Communiste

L’organisation générale de l’éducation élémentaire au PCF se fixe au cours de ces années 1930-1932, de même que ses modalités […] Les cours d’éducation ou de culture « générale » sont […] proscrits : les écoles élémentaires, contrairement aux écoles centrales*, ne comportent aucun cours de sciences, de lettres ou d’histoire générale. Le but des écoles élémentaires, « élever le niveau théorique du Parti » doit être pris au sens strict : il s’agit de diffuser « la » théorie, le marxisme-léninisme. […] A travers la diffusion de cette « théorie » extrêmement simplifiée, il s’agit d’une part d’imposer la ligne idéologique et la reconnaissance du parti, mais aussi de doter les militants de techniques d’analyse politique et de militantisme.

*Les écoles du PCF se décomposaient en écoles centrales, réservées aux cadres, et en écoles élémentaires, destinées aux militants « de base »

Source : Siblot Y., « Ouvriérisme et posture scolaire au PCF. La constitution des écoles élémentaires (1925-1936), Politix, vol.15, n°58, deuxième trimestre 2002

 

1) En quoi pouvez-vous dire que les écoles du Parti Communiste faisaient office d’instances de socialisation ?

2) Quelles différences pourriez-vous faire entre la socialisation transmise par les écoles du Parti Communiste et celle transmise par l’Education nationale ?

Document 5 - Héritons-nous des préférences politiques de nos parents ?

Source : Percheron A., « Transmission des préférences idéologiques au sein de la famille », Bulletin de la société française de sociologie, IV, 1977.

Champ : échantillon de 915 couples parents-enfants de 13 à 18 ans

Lecture : sur 100 couples parents-enfants, 9 sont composés de parents votant à gauche et d’enfants votant au centre.​

 

1) Faites une phrase pour chacune des données en gras.

2) Faites une phrase pour chacune des données en italique.

3) D’après le tableau, vous semble-t-il que les préférences politiques des jeunes aient un lien avec la socialisation familiale ?

 
Document 6 - La culture cheminote

Le développement du transport sur rail a demandé, au XIXe siècle, de faire venir, dans les compagnies concessionnaires, une main-d’œuvre que l’on ne voulait pas ouvrière, craignant le caractère turbulent des traditions syndicales. Recrutant des enfants de paysans, et cherchant à les attacher et à les maintenir dans leurs nouveaux métiers, les chemins de fer se sont construits, en France, sur un schéma lamarckien, selon lequel les directions des compagnies devaient créer une « famille cheminote », en supposant que les fils seraient supérieurs à leurs pères, en matière de compétence professionnelle et de dévouement à l'entreprise. La politique du personnel fut donc axée sur un recrutement « génétique » et une mobilité interne, assortie d'un régime de sécurité et de retraite qui allait se répandre dans d'autres franges de la population.

Source : Dubar C., Tripier P., Sociologie des professions, Paris, Armand Colin, 1998

 

1) Qu’assurait le modèle mis en place par la SNCF à ses propres salariés ?

2) Qu’assurait le modèle mis en place par la SNCF à l’entreprise elle-même ?

3) En quoi pouvez-vous dire que, si la SNCF diffuse sa propre culture professionnelle, la socialisation familiale jouait beaucoup dans l’entrée dans la carrière cheminote ?

Document 7 - Tel père, tel fils ?

 

1) Complétez les phrases suivantes :

Sur 100 pères agriculteurs, … en moyenne ont un fils lui-même agriculteur

Sur 100 pères exerçant une profession intellectuelle supérieure, … en moyenne ont un fils qui lui-même exerce une profession intellectuelle supérieure

2) Que deviennent majoritairement les fils d’ouvriers (illustrez par des données chiffrées) ?

3) En quoi la socialisation familiale peut-elle contribuer à expliquer les phénomènes de reproduction sociale que vous observez ?

4) Emettez des hypothèses quant au cas particulier des enfants de pères exerçant une profession intermédiaire.

Approfondissement

Approfondissement

La socialisation s’arrête-t-elle quand nous atteignons l’âge adulte, que nous nous éloignons des influences parentales et scolaires de notre enfance ? Absolument pas, répondent les sociologues, la socialisation continue, sous d’autres formes et par d’autres modalités. *Distinguer la socialisation primaire de la socialisation secondaire Les sociologues tendent à distinguer deux grandes étapes de la socialisation : la socialisation primaire et la socialisation secondaire. Il n’est pas évident de fixer une frontière : quand se termine l’une, quand commence l’autre ? Plutôt que de tracer une barrière nette, qui présenterait l’inconvénient de l’arbitraire, nous allons montrer ici en quoi les deux formes de socialisation diffèrent, au-delà de l’âge du « récepteur » de l’action socialisatrice.

La socialisation primaire, qui, par convention, est la socialisation se déroulant pendant l’enfance (mais quand finit l’enfance ?) présente un certain nombre de caractéristiques. Elle est assurée principalement par un nombre limité d’instances de socialisation : la famille, l’école et les professionnels de l’enfance. Le socialisé dispose de peu de marge de manœuvre face aux instances de socialisation, qui le dominent soit par soumission volontaire et affective (auprès des parents par exemple), soit par la contrainte. Par ailleurs, cette socialisation a tendance à donner au socialisé des schèmes globaux de décryptage du monde. Les produits de la socialisation primaire, qui s’enracinent sur un terrain « vierge » sont particulièrement solides. Ils laissent des effets qui vont avoir des conséquences sur la manière dont la socialisation secondaire va se dérouler, sur la façon dont l’individu va se trouver plus ou moins réceptif à de nouvelles actions socialisatrices.

La socialisation secondaire met en jeu des instances de socialisation potentiellement beaucoup plus diverses que la socialisation primaire : le couple (document 3), la profession (documents 2 et 6) , les associations, les organisations militantes (document 4) , les amis… La liste est longue et ne s’arrête pas aux relations de face-à-face : l’individu est aussi socialisé par ses rapports à un ensemble d’institutions (notamment étatiques).

Plus hétérogène, plus « choisie » et moins affective que la socialisation primaire, la socialisation secondaire est aussi moins « globalisante ». Elle inculque à l’individu un certain nombre de règles et de schémas de pensée qui vont lui permettre de se repérer et d’agir dans un univers donné (professionnel, sportif, militant par exemple) mais sans constituer obligatoirement un principe général de décodage du monde.

Certains sociologues ont mis en évidence l’existence de phénomènes de « socialisation anticipatrice ». C’est le cas de Robert Merton dans son travail sur la formation des médecins (The Student Physician, Harvard, Harvard University Press, 1957). Il montre que certains étudiants en médecine, désireux d’intégrer le monde professionnel des médecins, en adoptent les normes et les comportements. Ils se détachent donc de leur groupe d’appartenance (les étudiants) pour mieux s’imprégner des codes de celui auquel ils aspirent.

Les socialisations primaire et secondaire s’avèrent donc différentes par la manière dont elles opèrent, par l’attitude-même du socialisé. Comment les faire « tenir ensemble » ?

*Les articulations entre socialisation primaire et socialisation secondaire

Si la socialisation primaire (notamment familiale) a des effets durables sur l’individu, il serait en revanche inexact d’en déduire qu’elle détermine le devenir de chacun. Il n’y a ainsi pas véritable reproduction des orientations politiques entre parents et enfants, mais une forme d’influence non systématique (document 5). Les produits de la socialisation primaire peuvent être ainsi modifiés, infléchis par la socialisation secondaire. C’est le cas par exemple pour les autodidactes, ces individus qui n’ont pas suivi un cursus scolaire exemplaire mais se sont hissés au plus haut niveau de la hiérarchie intellectuelle et professionnelle. Les instances de socialisation secondaire peuvent donc faire office d’instances de « rattrapage » (document 1).

Cependant, les produits de la socialisation primaire sont très profondément ancrés dans l’individu et ont tendance à informer la façon dont la socialisation secondaire va se dérouler, va « prendre ». Ainsi, il est commun que s’observent des phénomènes de reproduction sociale entre générations. Les enfants ont tendance à exercer des professions proches de celles de leurs parents (document 7). Cela peut s’expliquer notamment par le fait que la relation des parents à l’école va prédisposer les enfants à des attitudes et aptitudes spécifiques face aux exigences scolaires. Par ailleurs, certaines valeurs spécifiquement professionnelles se transmettent au sein des familles, créant parfois de véritables « dynasties » dans un métier ou une branche de métiers donnés (document 6).

À lire

Sites

http://www.insee.fr

http://www.credoc.fr

Livres et articles

Becker H., Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance , Paris, Métailié, 1985 Buck P., Vent d’Est, vent d’Ouest , Paris, Stock, 1932 Darmon M., La socialisation, Paris, collection 128, Armand Colin, 2006 Dubar C., Tripier P., Sociologie des professions , Paris, Armand Colin, 1998 Michaudon H., « La lecture, une affaire de famille », INSEE Première , n°777, mai 2001 Percheron A., « Transmission des préférences idéologiques au sein de la famille », Bulletin de la société française de sociologie , IV, 1977 Pouget M., Taylor et le taylorisme , Paris, PUF, 1998 Pudal B., Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF , Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989 Siblot Y., « Ouvriérisme et posture scolaire au PCF. La constitution des écoles élémentaires (1925-1936), Politix , vol.15, n°58, deuxième trimestre 2002

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