Cours

Cours de Terminale ES : 6. Le système politique démocratique

Question 2. Comment s'organise la compétition politique en démocratie ?

Découverte

Document 1 - L'apport de Machiavel : une approche réaliste de la compétition politique

Les travaux contemporains sur Machiavel ont eu deux effets essentiels : d’une part, l’apparition dans la langue commune d’une distinction entre « machiavélique », qui évoque le cynisme politique, et « machiavélien », qui définit le moment propre à la réhabilitation du « bios politikos » (l’existence politique), le choix de la république, une autre pensée de l’historicité. D’autre part, il s’ensuit une différence de nature entre politique et domination. L’une ouvre à une expérience de la liberté en commun, l’autre à la servitude. L’originalité de Machiavel est qu’à la différence des penseurs du conflit conçu comme provisoire, destiné à être surmonté dans une société réconciliée, il pense la désunion comme inhérente au champ politique, irrévocable, non suceptible de solution. Ni résignation ni pessimisme de sa part, mais une réflexion aiguë sur les conditions de la liberté. Retenons que la loi n’est pas l’œuvre d’un sage législateur, mais naît du sein même du conflit. La désunion est ce qui garantit la qualité de la loi . « Les bonnes lois à leur tour sont le fruit de cette agitation ».

Source : Miguel Abensour, Machiavel, le grand penseur du désordre, entretien avec Jean Birnbaum, Le Monde, 11 avril 2008

 

1) Machiavel (1469-1527) était un diplomate et penseur de la Renaissance, qui le premier a envisagé la politique de façon réaliste : il s’agit d’un combat permanent pour le pouvoir. Illustrez par deux exemples actuels la différence entre « machiavélique » et « machiavélien ».

2) Expliquez la phrase soulignée.

3) En quoi peut-on dire que la pensée de Machiavel permet d’expliquer la compétition politique en démocratie aujourd’hui ?

Document 2 - L'élection législative 2017

Questions

1) Combien de groupes politiques sont-ils représentés dans la nouvelle assemblée ? Comment expliquer l’hégémonie de LREM?

2) LREM dispose-t-il de la majorité absolue ?

3) Y a-t-il un clivage droite/gauche? Quel rôle a joué dans ce résultat le scrutin uninominal majoritaire à deux tours ?

Document 3 : Résultats au 1er et 2nd tours des élections présidentielles de 2017

 

 

 

 

1) Montrez que les données relatives à l'élection présidentielle française de 2012 traduisent à la fois le pluralisme politique et l'abstention.

2) Quelle dynamique électorale oriente la compétition politique au second tour ?

Document 4 - Le rôle de la communication dans une campagne électorale

Le rôle du pôle communication, depuis que les communicants sont apparus dans les dispositifs des campagne à la fin des années 1960, s’est considérablement étoffé. Ceux-ci sont désormais en liaison permanente avec le candidat et le directeur de campagne. Après avoir participé activement à la constitution du plan de communication, ils sont chargés d’orienter la rédaction, puis de diffuser l’ensemble des documents de communication, d’entretenir des liens avec les journalistes, d’organiser des conférences de presse (…). Ils interviennent désormais dans pratiquement toutes les étapes de la campagne. Placé au cœur de la campagne, le porte-parole du candidat le représente de façon « officielle » dans les médias. Aucune divergence n’est donc possible entre eux. Conséquence de l’explosion du nombre de médias (avec notamment les chaînes d’information continue et Internet), le politique au niveau national choisit désormais le plus souvent plusieurs porte-parole. Par exemple, Najat Vallaud-Belkacem, Arnaud Montebourg et Vincent Peillon représentaient Ségolène Royal en 2007.

Source : Bastien Millot, Savoir mener une campagne électorale, séminaire de communication politique, Master II, IEP de Paris, 2011

1) Le directeur de campagned’un candidat à l’élection présidentielle coordonne l’ensemble des pôles de campagne. En 2007, Nicolas Sarkozy avait choisi Claude Guéant ; en 1981 et 1988, François Mitterrand avait choisi Lyonel Jospin ; François hollande Manuel Valls en 2012. Quel type de trajectoire ces hommes politiques ont-ils eu par la suite ?

2) Montrez par différents exemples que la communication politique est au cœur de la compétition électorale. La tendance à la présidentialisation des régimes politiques démocratiques entre-t-elle en contradiction avec cette donnée ?

Document 5 - Les enjeux sociopolitiques de la compétition

1) Illustrez par des exemples à partir du schéma des « contradictions de l’ordre social ».

2) En quoi consiste la régulation politique par rapport à la régulation sociale ?

3) La compétition politique a lieu dans le cadre élargi des interactions entre le système politique et la société. Trouvez un exemple concret qui montre que l’élu qui a participé à la compétition électorale opère, par le biais de ses électeurs, une médiation entre la société civile et l’État.

Document 6 - La part des femmes dans les Assemblées

1) Comparez l’évolution de la représentation des femmes à l’Assemblée en France et au Sénat.

2) Les lois du 8 juillet 1999 et du 6 juin 2000 modifiant la constitution ont introduit en France le principe de parité dans les élections, est-ce la seule explication à la progression de la représentation des femmes dans les Assemblées ?

 

Document 8 - L'évolution du régime représentatif

 

1) Le document présente une grille d’analyse combinant quatre principes caractéristiques du régime représentatif : l’élection des gouvernants, leur indépendance, la liberté de l’opinion publique et l’épreuve de la discussion. Le « premier âge » de ce régime correspond au parlementarisme. Pourquoi a-t-on parlé de « crise de la représentation » ?

2) Quels progrès réalisés avec la démocratie de partis ont permis de dépasser partiellement cette crise ?

3) En quoi le troisième âge de la démocratie du public rend-t-il la référence aux partis politiques obsolète ?

Approfondissement

Approfondissement

Si nous avons hérité de Machiavel l’idée que le combat politique est permanent (document 1), la compétition propre aux démocraties modernes s’inscrit dans le cadre d’institutions qui découlent d’une théorie inventée au cours des deux siècles suivants. Thomas Hobbes dès le milieu du XVII° siècle, en inventant le concept philosophico-juridique d’autorisation, a fixé le cadre du futur gouvernement représentatif, fondé sur l’élection et l’indépendance des gouvernants. Or, pour les concepteurs libéraux de celui-ci, la compétition politique résulte du principe fondamental de la « liberté de l’opinion publique » : il y a toujours un écart possible entre la volonté des représentants et celle des représentés, ce qui installe naturellement la « crise de la représentation » au cœur du dispositif démocratique. Reste aujourd’hui à évaluer la portée de cette crise, compte tenu de l’importance croissante d’une « démocratie d’opinion » et de la « démocratie du public » (Bernard Manin). La compétition politique s’oriente-t-elle vers un réaménagement ou un dépassement de la démocratie représentative?

I - Les fondements de la démocratie représentative éclairent les enjeux actuels

1) L’invention du concept de représentation politique dans la philosophie classique :

Dans Le Léviathan (1651, trad. François Tricaud, paris, Sirey), le philosophe anglais Thomas Hobbes a systématisé le premier une approche contractualiste du pouvoir politique qui articule un refondement de l’unité de la communauté et une procédure de légitimation appropriée. Il propose de fonder la communauté politique sur un consentement formel, qu’il nomme « autorisation » : les gouvernés consentent à autoriser le gouvernant à vouloir pour eux, ce qui a pour conséquence d’accepter la manière dont celui-ci pourra « représenter », « figurer » la communauté (c’est à dire une image d’eux-mêmes à leur place) sur la base de cette délégation.

2) La traduction juridique du concept hobbesien de représentation dans la tradition du libéralisme politique :

 Pour les principaux théoriciens du libéralisme politique, seul le gouvernement représentatif est capable de séparer sphère publique et sphère privée, de laisser les individus libres dans leur quête du bonheur et la conduite de leurs affaires et d’organiser la coexistence de fins privées différenciées. Est construite alors la fiction juridique de l’identité entre la volonté traduite par la volonté politique et les volontés singulières des représentés. C’est enfin l’élection qui fonde cette fiction par laquelle la collectivité se dote d’un « vouloir un ». L’indépendance du représentant qui incarne la volonté unique face à la diversité des électeurs est consacrée par le refus du mandat impératif, cohérent avec l’idée qu’on invente une unité qui n’existait pas auparavant.

II - Les enjeux sociopolitiques de la compétition électorale contemporaine en démocratie représentative

Ces enjeux peuvent être appréhendés de façon complémentaire par des approches empiriques en science politique centrées sur les déterminants de l’élection et par une approche sociopolitique plus large en termes de régulation politique et sociale.

1) La compétition électorale : les articulations entre régime politique, systèmes de partis et modes de scrutin

Envisageons successivement les trois déterminants majeurs de la compétition électorale que sont l’existence d’un système de partis, le rôle joué par les partis dans la sélection des candidats et la production programmatique, les effets des modes de scrutins sur les résultats électoraux et sur les systèmes de partis.

A- Régime politique et système de partis. Le politologue Dominique Chagnollaud (Cours de science politique, Dalloz, 4° édition, 2002) distingue quatre dimensions constitutives de la notion de système de partis : le degré de fractionnement, la distribution des forces, le degré de stabilité et le type de relations entre partis (opposition ou alliance). Le degré de fractionnement oppose – en démocratie – deux situations (bipartisme, multipartisme) qui chacune se subdivise en quatre cas. Le bipartisme peut être rigide (forte discipline du parti majoritaire qui assure la stabilité du gouvernement comme en Grande-Bretagne) ou souple (faible discipline partisane au Congrès américain, du fait de la démultiplication des deux grands partis en partis locaux) ; il peut être aussi parfait lorsque les deux partis représentent environ 90% des suffrages comme souvent en Grande-Bretagne, ou imparfait lorsque subsiste un tiers parti nécessaire pour gouverner (le FTP de centre droit en Allemagne). Le multipartisme, qui nécessite des coalitions, peut se décliner en version intégrale (fragmentation partisane très forte, pas d’hégémonie dans une alliance comme en Belgique), bipolaire à deux partis (Grande-Bretagne), bipolaire à deux courants (avec un parti dominant, la démocratie chrétienne en Italie jusqu’en 1993, le parti social-démocrate en Suède), ou avec parti à vocation majoritaire (en France, les partis gaulliste et socialiste peuvent recueillir la majorité absolue, comme le PS et parti populaire en Espagne).

La distribution des forces à l’intérieur d’un système de partis a surtout été analysée à travers le niveau de polarisation idéologique (Giovanni Sartori, Parties and party system, New York, Harper and Row, 1976) : quand l’éventail des opinions politiques est très grand comme la distance séparant les pôles de droite et de gauche, il y a forte polarisation. Ainsi, le multipartisme modéré (Israël, Suisse, Canada) basé sur un système de trois ou quatre partis, est faiblement polarisé, sans parti « anti-système », et la compétition y est « centripète », c’est à dire qu’elle fait converger les partis vers le centre. Au contraire, le multipartisme extrême basé sur un système de plus de cinq partis est fortement polarisé, comprend des partis anti système, et la compétition y est « centrifuge » car développe une forte opposition (France sous la IV° république et - dans une moindre mesure -actuelle, Allemagne de Weimar).

Troisième dimension d’un système de partis, le degré de stabilité dépend surtout de l’intensité de la polarisation. Ainsi, le bipartisme anglais est bipolaire et stable car non polarisé (la distance idéologique entre le parti travailliste et le parti conservateur est faible, il y a un fort consensus), et le système français génère une polarisation forte (le clivage gauche / droite) atténuée par les institutions de la V° République. La dernière dimension, celle du type d’alliance entre partis, correspond aux stratégies mises en œuvre compte tenu de la polarisation (documents 2, 3,4).

B- Le rôle joué par les partis dans la sélection des candidats. Traditionnellement, ils remplissent deux fonctions : d’un côté ils recrutent et forment militants et dirigeants, d’autre part ils désignent des candidats jugés aptes à exercer des fonctions électives. Or, au regard de la difficulté croissante à recruter des adhérents et mobiliser des électeurs, de l’essor des procédures de consultation directe comme le référendum, et de la concurrence croissante des associations concernant l’engagement citoyen, de nombreux spécialistes considèrent qu’un déclin des partis politiques est le symptôme d’une crise générale de la démocratie représentative (Pascal Perrineau, Le désenchantement démocratique, Éd. De l’aube, 2003). Cependant, ils jouent un rôle majeur lors des élections (canalisation des ambitions en « courants », organisation de débats, réflexion sur les enjeux sociétaux en lien avec des think tanks), car au fil des décennies le choix d’une personne s’est déplacé vers celui d’une étiquette politique et d’un programme. À l’exception notable de l’élection présidentielle, l’emprise des partis sur la vie politique nationale (en majorité les parlementaires sont recrutés dans les partis politiques et les Ministres sont d’anciens parlementaires) et locale (on parle de « politisation » de celle-ci avec la disparition progressive des candidats de « défense des intérêts locaux ») est patente. Mais le processus de présidentialisation de la vie politique (le rôle des partis de gouvernement se concentre sur la conquête du pouvoir alors que le pouvoir exécutif s’impose face au pouvoir législatif) opère une dépossession des partis au profit de leurs leaders capables, compte tenu de l’individualisation de la société, de communiquer directement avec un électorat de plus en plus volatile (Document 5).

C- Les effets des modes de scrutin. Les modes de scrutin influencent directement les résultats électoraux (la fonction de représentation de la société est valorisée avec un scrutin proportionnel, il y a distorsion avec le scrutin majoritaire) et indirectement les systèmes de partis et la vie politique. Ainsi, le Front National a obtenu au premier tour du scrutin proportionnel des élections législatives de 1986 6 sièges pour 9,9% des voix, (35 sièges au second tour) et 0 sièges avec 11,3% des voix au premier tour du scrutin majoritaire des élections législatives en 2002, 0 sièges pour 13,77% des voix (2 sièges au second tour), toujours au premier tour en 2012. Mais l’impact sur le système de partis est plus complexe et controversé. Maurice Duverger dans une analyse célèbre (Les partis politiques, Armand Colin, 1951) diagnostiquait que la représentation proportionnelle « tend à un système de partis multiples, rigides et indépendants », le scrutin majoritaire à deux tours « tend à un système de partis multiples, souples et dépendants », alors que le scrutin majoritaire à un tour « tend au dualisme des partis ». Depuis, en gardant l’essentiel de cet enseignement (fragmentation politique sans forcément entraîner l’instabilité ; affrontement en système d’alliances bipolaire ; vote utile et bipartisme) de nombreux auteurs ont insisté sur les exceptions à ce modèle explicatif.

2) La compétition politique au prisme d’une approche globale en termes de régulation

A- La régulation politique. Les problèmes de régulation sociale renvoient à des désajustements entre sous-systèmes sociaux (par ex. la logique marchande de réduction des coûts peut contredire celle de service public) et aux jugements et croyances des individus qui peuvent ne plus se reconnaître dans les normes édictées par les élites d’une société donnée (en France, la Révision Générale des Politiques Publiques est mal perçue par une population attachée aux services publics). Dès lors, la légitimité de l’État à travers la régulation politique se fonde à la fois sur sa capacité à limiter les conflits qui traversent la société, et sur les procédures spécifiques au système politique, qui organisent la compétition pour le pouvoir (document 6).

B- la compétition politique dans le cadre élargi des interactions entre système politique et société. On peut donc considérer qu’elle s’organise dans un cadre sociétal plus large que le seul système politique centré sur les périodes électorales. Ainsi, pour la spécialiste de théorie politique Nadia Urbinati, la « représentation » a un sens politique permanent, dans l’intervalle entre deux élections, car, compte tenu de la ressemblance idéologique entre le représenté et le représentant, l’élu qui a participé à la compétition électorale opère une médiation entre la société civile et l’État (défense d’intérêts, de valeurs), alors même que l’opinion des électeurs est identifiée « par ricochet », en fonction des attitudes des élus sur les questions collectives.

III - L’Effectivité démocratique. Limites et corrections de la compétition en régime représentatif

Dissocions trois types de limites. Le premier correspond à des atteintes au pluralisme et peut être illustré par la sous-représentation féminine et de certains groupes sociaux. Le second, relatif aux élites politiques, correspond à différents modes de confiscation du pouvoir. Le troisième, relatif aux citoyens, renvoie aux ressorts d’une participation insuffisante.

1) Première limite : la réduction du pluralisme

A- La sous-représentation féminine. En France, en 2007, les femmes ne représentaient que 18,5% des députés de l’Assemblée Nationale et 21,9% du Sénat. Lors des élections législatives de 2012, la proportion est passée à 26,9% à l’Assemblée Nationale ; le Parti Socialiste a présenté 45,3% de femmes contre 25,7% pour l’UMP. Par ailleurs, l’écart de salaires entre les hommes et les femmes est en moyenne de 17%. Les lois du 8 juillet 1999 et du 6 juin 2000, en modifiant la constitution et poussant à l’ « l’égal accès des hommes et des femmes aux mandats électoraux», ont instauré, selon les types d’élection, soit obligation une parité entre les sexes, soit des mesures susceptibles de la favoriser. Mais si la rupture symbolique est importante, la portée de cette réforme demeure relativement faible (Document 7).

B- La sous-représentation de différents groupes sociaux. Les « minorités visibles », les « Sans Voix » (Jacques Rancière) exclus de la prise de parole et de toute citoyenneté active, et plus largement, les membres des classes populaires sont très peu ou non représentés au parlement.

2) Deuxième limite : la confiscation du pouvoir par les hommes politiques, experts et lobbies Ce thème de la confiscation du pouvoir qui nourrit une méfiance récurrente à l’égard des élites politiques, peut se décliner selon quatre registres souvent étroitement corrélés.

A- Le cumul des mandats. Depuis 2000, les parlementaires ne peuvent plus détenir plus d’un mandat local ou bien conserver un siège au Parlement européen. Reste cependant le cumul du mandat parlementaire avec celui de maire ou de président de conseil général, qui touchait plus de 80% des élus de la dernière législature.

B- Le poids des lobbies et experts lors de la prise de décision. Celle-ci s’opère quotidiennement par les gouvernants entre deux échéances électorales. Mais si on suit le raisonnement proposé par Nadia Urbinati, l’adoption du scrutin majoritaire uninominal sans dose de proportionnelle donne aux décideurs une autorité fondée sur une présomption de compétence non consentie par les gouvernés. Ainsi, le poids des lobbies dans certaines décisions collectives (continuer le programme électro-nucléaire) devrait inciter à développer la démocratie participative ; celui des experts – souvent soupçonnés de conflits d’intérêt – dans des commissions édictant des normes de régulation de risques (OGM) devrait orienter les revendications vers plus de démocratie délibérative.

C- La démocratie utilitaire et le glissement vers un mandat impératif. Certains auteurs font l’hypothèse que depuis les années 1990, le libéralisme économique - relayé par l’Europe - imprègne tellement la vie politique française au-delà des clivages partisans, que l’intérêt général a disparu derrière des demandes spécifiques et des attentes économiques et sociales. Les citoyens s’intéresseraient moins à l’élucidation collective de la procédure législative qu’aux services personnels que l’élu doit pouvoir rendre de façon efficace.

D- L’abus de pouvoir et le recul de l’État de droit. Cette pratique – illustrée par l’exercice du pouvoir par Silvio Berlusconi en Italie - détruit la communauté politique en réduisant les citoyens à l’état de sujets de qui le consentement n’est plus sollicité, met ceux-ci, par sous-information, dans une situation de ne pas pouvoir juger avec compétence, mine la confiance qui est associée à une société fondée sur l’État de droit.

3) Troisième limite : un déficit de motivation et d’éducation des citoyens ?

A- Un déficit de motivation des citoyens ? Celui-ci se manifeste dans tous les pays développés et démocratiques par l’augmentation de l’abstention électorale, et selon des degrés divers, par une discontinuité de l’effort associé aux dispositifs de démocratie participative. En France, hormis l’élection présidentielle (stabilité autour de 20%), l’abstention se situe depuis les années 1990 entre 30% et 40% pour les élections législatives, régionales et cantonales, et jusqu’à 50% pour les élections européennes.

B- Un déficit d’éducation des citoyens ? Les diagnostics diffèrent. Pour le philosophe Yves Michaud, ce sont les différentes composantes de la démocratie d’opinion (populisme des hommes politiques ; pouvoir d’influence des sondages induisant une politique court-termiste, d’Internet comme machine à diffuser des rumeurs, des intellectuels « médiatiques » ou « de gouvernement » menaçant le pluralisme des idées) qui mettent en danger la démocratie représentative. Pour le psychanalyste Jean-Claude Milner, les citoyens consuméristes s’enferment souvent dans une « servitude volontaire », en acceptant des normes aliénantes.

IV - La « crise de la représentation » et l’évolution de la vie démocratique

Depuis les années 1990, une méfiance s’est donc affirmée à l’égard du personnel politique considéré soit comme sociologiquement trop peu représentatif, soit comme portant une attention insuffisante aux citoyens. Depuis un célèbre rapport sur la gouvernabilité des démocraties (M. Crozier, S.P. Huntington, J. Watanuki, The Crisis of Democracy, New York Université presse, 1975), la thèse de la « crise de la démocratie » est récurrente. Mais on peut s’interroger sur sa portée. Est-elle inhérente à une démocratie libérale (il y a toujours un écart possible entre la volonté des représentants et celle des représentés) ou bien traduit-elle un grave dysfonctionnement ? Sommes-nous dans un nouvel âge de la représentation politique – recentré sur le citoyen par rapport aux institutions – ou bien sortons-nous radicalement du gouvernement représentatif ?

1) Les différents âges du régime représentatif

Bernard Manin a représenté l’évolution du régime représentatif en trois étapes alors même qu’une grille d’analyse constituée de quatre grands principes de mise en œuvre de celui-ci permet d’expliquer cette évolution. Le principe de l’élection des gouvernants et celui de leur indépendance, résultent, on l’a vu, du fondement hobbesien de la théorie de l’autorisation. En revanche, les principes de liberté de l’opinion publique et d’épreuve de la discussion ont été introduits par les théoriciens libéraux du gouvernement représentatif. Une évolution en trois âges est reconstruite (Document 8).

2) Les transformations de la communication politique

Le public est constitué de citoyens de plus en plus informés, qui créent des espaces de communication (blogs) et obligent les partis politiques à s’adapter. La généralisation de l’usage des technologies de la communication – qui créent une illusion de proximité – produit un double effet. D’un côté, la logique de représentation-ressemblance recouvre celle de représentation-indépendance (des élus), d’où une dérive vers un certain mandat impératif.

3) Expérimentations démocratiques et nouvelles configurations de l’espace public : comparaison internationale

On peut distinguer aujourd’hui quatre sortes d’interprétation du type-idéal (modèle simplifié qui regroupe les principales caractéristiques) du gouvernement représentatif (Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey, Yves Sintomer,
Gestion de proximité et démocratie participative, La Découverte, 2005) selon les orientations théoriques, et selon les pays et périodes considérés. Il s’agit de procéder à une correction, à un élargissement, à une articulation avec de procédures de démocratie directe, ou à un dépassement. La première interprétation, correspond à un régime mixte tel qu’il a été décrit dans le tableau ci-dessus de Bernard Manin : la participation corrige le caractère oligarchique du gouvernement représentatif, car les élus subissent le double contrôle de l’opinion publique et de l’épreuve de la délibération. Une seconde interprétation à la fois observe et préconise le passage à une « démocratie délibérative » dans laquelle le débat ininterrompu entre citoyens considérés comme compétents est plus important que l’élection. Une troisième interprétation considérant la précédente comme utopique et non-opératoire, insiste sur les deux premiers éléments dégagés par Bernard Manin (élection, indépendance des gouvernants) et qui définissent une démocratie représentative au sens strict ; cependant, des procédures de démocratie directe (tirage au sort de jurys citoyens, budgets participatifs latino-américains) peuvent compléter le dispositif central. Enfin, une quatrième interprétation, plus radicale, envisage avec réalisme sociologique l’éclatement de l’État et la pluralité des pouvoirs (entreprises, partis, médias, mouvements sociaux..), d’où l’évolution vers des modèles diversifiés de « gouvernance », parmi lesquels la démocratie participative ne serait qu’une variante (Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l’heure de la mondialisation, Champs-Flammarion, 2003 ; Zygmunt Bauman,La société assiégée, Hachette Sociologie, 2002).

À lire

Sites :
http://www.interieur.gouv.fr
www.ladocumentationfrancaise.fr
http://www.laviedesidees.fr
http://www.sens-public.org
 
Livres et articles

Cahiers Français n° 356, Les démocraties ingouvernables ? , mai-juin 2010. Gaxie, Daniel, La démocratie représentative , Montchrestien, 1996. Hobbes, Thomas, Léviathan , 1651, trad. François Tricaud, Sirey, 1971. Manin, Bernard, Principes du gouvernement représentatif , Calmann-Lévy, 1995. Mineur, Didier, La représentation politique , in V. Bourdeau et R. Merill (dir.), Dictionnaire de théorie politique, 2008, hhttp://www.dicopo.fr Pitkin, Hannah, The concept of representation , Berkeley University Press, 1967.

Partage