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L'analyse de la mobilité sociale des enfants d'immigrés ....

Ceteris paribus sic standibus est une locution latine utilisée en philosophie ou encore en sciences économiques signifiant « toutes choses étant égales par ailleurs » : elle correspond à la volonté d’isoler, dans un modèle théorique, les effets de la variation d’une variable précise sur une autre, à l’exclusion de tout autre facteur. Elle permet donc de justifier, lorsqu’elle est admise, une relation de cause à effet entre deux variables. Même controversée car difficile statistiquement à mettre en œuvre, elle fait avancer le raisonnement dans certains domaines et permet d’éviter les conclusions tirées hâtivement des chiffres couramment avancés par certains médias. Ainsi en est-il de la mobilité sociale des descendants d’immigrés : une étude très récente menée conjointement par l’Insee et l’Ined montre que, contrairement aux idées reçues, ces enfants réussissent aussi bien, voire mieux (!) que les enfants d’une population dite « majoritaire » (issus de deux parents nés en France).

Une position sociale défavorable pour la majorité des enfants d’immigrés …

Signe d’une intégration laborieuse, les enfants nés d’un ou de deux parents immigrés (nés étrangers à l’étranger) – en général de nationalité française - occupent majoritairement un emploi d’ouvrier ou d’employé. C’est l’une des nombreuses conclusions issues de l’enquête Trajectoires et Origines (TeO) menée par l’Insee et l’Ined entre septembre 2008 et février 2009, auprès d’une population de 21 000 personnes nées en France après 1958, qui compare les destinées des descendants d’immigrés (venant du Maghreb, d’Europe, d’Europe du Sud, ou d’autres origines géographiques) avec un ensemble d’individus « témoins » appelés « population majoritaire » (personnes nées en France métropolitaine et sans ascendance directe immigrée ou ultramarine). 42.1 % des hommes descendants d’immigrés sont ouvriers, une part 41 % plus élevée que celle de la population majoritaire, 13,4 % sont employés, seulement 13.8 % sont devenus cadres, soit 30 % de moins que la population sans origine immigrée (voir tableau 1). On retrouve le pendant chez les femmes : plus d’une femme descendante d’immigrés est employée (18 % de plus), seules 11 femmes sur 100 parviennent à un poste de cadre. La surreprésentation des descendants d’immigrés parmi les PCS les moins qualifiées est plus affirmée encore lorsqu’on examine les individus nés de parents maghrébins, comme nous le reverrons plus loin : 45 % des hommes sont ouvriers et 55% des femmes sont employées. Faut-il désespérer d’un modèle républicain color-blind d’intégration à la française ? Ces données masquent en réalité un effet de structure lié à la composition de la population, non négligeable.

… qu’il faut examiner par le prisme de l’origine sociale plus que géographique …

Il faut comparer des populations comparables ! Pour ce faire, il est nécessaire de rappeler précisément l’origine sociale (et non pas seulement géographique) des individus interrogés. Or, il apparaît que les enfants descendants d’immigrés sont lestés de trois types de handicaps dans leur progression sociale. Du côté des pères d’une part, les deux-tiers des fils ou filles d’immigrés avaient un père ouvrier à l’âge de 15 ans, soit près de deux fois plus que la population majoritaire ! On note même une surreprésentation des pères ouvriers non qualifiés pour les populations originaires du Maghreb. Or, quelle que soit l’origine géographique des individus, on sait, au travers des différents travaux autour de la mobilité sociale, que l’hérédité sociale demeure des plus élevées parmi les enfants d’ouvriers. Pour rappel, selon la dernière publication des Données sociales en 2006, plus de la moitié des fils d’ouvriers sont eux aussi ouvriers. Du côté des mères à présent, il faut isoler les descendants d’immigrées du Maghreb, plus souvent inactives que les autres femmes européennes : seule une sur trois est active lorsque les enfants avaient 15 ans contre 52 % pour les mères venant d’Italie, d’Espagne ou du Portugal. Là encore, si les mères au foyer peuvent a priori pourvoir davantage aux besoins quotidiens des enfants, des études statistiques ont montré très nettement l’importance de l’emploi et du diplôme de la mère, notamment dans l’aide aux devoirs. Quel que soit le milieu social et le niveau scolaire de l’élève, la mère y passe en moyenne plus du double de temps que le père. Certes les moins qualifiées d’entre elles compensent par une aide plus longue en temps mais elles se sentent plus rapidement dépassées. Cette difficulté apparaît nettement ici puisque 70 % des mères nées en Algérie, au Maroc ou en Tunisie n’ont aucun diplôme. Enfin, la structure familiale joue également son rôle : la taille de la fratrie s’avère plus importante chez les descendants d’immigrés (6,8 enfants pour les mères nées au Maghreb contre 3,9 en Europe du Sud). Dans ce domaine, on peut rappeler qu’un lien de corrélation est établi entre la réussite scolaire et le fait « d’avoir une chambre à soi » : en effet, disposer de sa propre chambre permet de s’isoler et de créer les conditions propices au travail et à la concentration en continuité avec l’atmosphère scolaire mais, plus largement, l’attribution d’une chambre individuelle témoigne d'un fort intérêt des parents pour les études de leurs enfants.

… et qui s’accompagne d’une mobilité sociale ascendante plus élevée pour les enfants d’immigrés

L’enquête précédemment citée permet aussi de comparer les situations des enfants avec celles de leurs parents au même âge en mobilisant deux indicateurs. A cet égard, l’ensemble des facteurs structurels favorables à la mobilité sociale dans la société française depuis les années 1970 s’applique également à la population que nous étudions. Si l’on examine dans un premier temps la PCS des fils ou filles de descendants d’immigrés par rapport à celle de leur père, l’ascension sociale intergénérationnelle ne fait aucun doute : si 42% des fils sont ouvriers, c’est un tiers de moins que la part des ouvriers dans la génération précédente. Où sont-ils allés ? Un tiers d’entre eux sont devenus professions intermédiaires ou cadres, c’est trois fois plus que leurs pères. Si l’on admet la comparaison des filles avec leurs pères, malgré les distorsions des emplois liées à la différence de genre, 31 % d’entre elles accèdent à une PCS plus qualifiée que celle d’employés, c’est 2.8 fois supérieur à la situation antérieure. On peut supposer que la promotion sociale des filles va même au-delà puisque, comme nous l’avons évoqué précédemment, l’inactivité des mères dépassait celle de la population majoritaire … Plus finement, l’étude relatée par la Dares choisit d’entrer dans le détail des catégories socio-professionnelles et montre qu’il faut adjoindre aux changements de PCS une mobilité professionnelle parmi les employés et ouvriers : l’occupation d’un emploi plus qualifié concerne un dixième des fils et filles d’immigrés. Au total, la mobilité ascendante des enfants d’origine immigrée par rapport à leurs pères atteint plus d’un tiers des hommes et moins de 30 % des femmes, soit 5 points de plus que les proportions de la population majoritaire (voir tableau 2) ! Dans le même ordre d’idées, la mobilité descendante apparaît moins élevée de trois points environ. Les facteurs favorables à cette mobilité sont connus : essentiellement structurels, il s’agit de la baisse de la demande en travail peu qualifié émanant des entreprises, de la tertiarisation de la population active élargissant les postes de cadres et professions intermédiaires et réduisant les postes d’ouvriers, enfin de la progression du niveau de formation. A cet égard, une étude récente du Ministère de l’Education Nationale montre également qu’il faut lever les idées reçues : à caractéristiques socio-démographiques comparables, les enfants d’immigrés ne réussissent pas moins bien, mais mieux au contraire ! Sur le « panel 1995 » d’élèves entrés en 6è, 15 % sont issus de l’immigration. Là encore, les mêmes précautions sont mentionnées : si l’on compare les chiffres bruts, ces élèves obtiennent moins souvent le baccalauréat, hormis ceux qui sont d’origine asiatique. Un enfant d’origine maghrébine sur deux accède à ce niveau contre deux tiers pour les familles non immigrées, par exemple. Toutefois, le raisonnement « toutes choses égales par ailleurs » indique à nouveau des résultats surprenants : les chances de devenir bachelier sont plus élevées pour les descendants d’immigrés, si l’on neutralise les effets des autres variables. En prenant comme référence les familles d’origine non immigrée, le coefficient est supérieur à zéro dans tous les cas (0,81 pour l’immigration venant du Maghreb, 0,99 venant d’Afrique, 0,83 pour l’origine asiatique), ce qui signifie que les enfants de la catégorie isolée ont tendance à mieux réussir ceteris paribus. Et d’avancer des raisons fortes : selon Aude Vanhoffelen, auteur de l’étude, l’ambition apparaît plus élevée dans ces familles pour qui l’institution scolaire se révèle être le principal levier de mobilité ascendante. En outre, les parents issus de l’immigration – plus fréquemment ouvriers mais n’ayant pas fréquenté le système scolaire français – l’abordent avec un degré de confiance plus élevé, n’ayant pas été mis en échec scolaire eux-mêmes. Si l’immigration a pu apparaître comme un levier de promotion sociale pour la population française dans les années 1960, les individus occupant plus généralement les emplois peu qualifiés proposés, les recherches au sein même de cette population montrent désormais une mobilité sociale ascendante dans la génération suivante qui va dans le sens d’une progression de l’intégration.

Dans une réalité non modélisée, des inégalités sociales qui restent fortes …

Si l’on raisonne par modèles, comme nous venons de le faire, toutes choses égales par ailleurs, on parvient à des conclusions favorables, toutefois ambivalentes : ainsi, le calcul du « rapport des chances » (méthode des odd-ratios) de devenir cadre montre que l’origine géographique est non significative. En clair, être d’origine immigrée ne constitue pas un lourd obstacle dans l’accès à cette « bonne situation ». Mais l’on connaît par ailleurs les avantages dont jouit le fils de cadre : celui-ci a une probabilité 2,9 fois supérieure d’être cadre plutôt que de ne pas l’être par rapport à l’enfant d’ouvrier ou d’employé non qualifié. Or, peu de descendants d’immigrés ont, à l’heure actuelle, un père cadre ! Ainsi, les chiffres bruts attestent d’une réalité plus sombre quant à leur position sociale : en moyenne, les enfants d’origine maghrébine éprouvent plus de difficultés à accéder à un emploi stable que la population majoritaire : un écart de plus de deux ans. En outre, le temps passé dans une alternance entre périodes d’emploi, d’inactivité et de chômage depuis la sortie du système scolaire s’avère plus important. Enfin, les chances de promotion professionnelles paraissent moindres : la part des fils d’immigrés maghrébins déclarant avoir essuyé un refus de promotion injustifié est deux fois plus élevée que parmi la population majoritaire (15 % contre 7 %). L’on retrouve ici la thématique de la lutte nécessaire contre les formes de discrimination. On notera à cet égard, que l’accès à des postes de la fonction publique, qui peut être considérée comme l’environnement le plus neutre dans ce domaine, demeure plus fermé pour les descendants d’immigrés en raison d’un accès plus tardif à la nationalité française et d’une absence de transmission essentiellement générationnelle de ce statut. La famille de ces populations doit-elle être appréhendée de bout en bout comme un handicap, une pesanteur ? Comme l’a montré E. SANTELLI dans les entretiens biographiques qu’elle a réalisée auprès des enfants d’immigrés algériens dits « de la deuxième génération » en parcours de réussite, ceux qui sont devenus cadres, médecins ou enseignants ont dû s’écarter de la reproduction familiale, à la faveur d’une socialisation plus centrée sur l’école, les pairs, l’identification à des modèles extérieurs afin de pallier au manque de capital culturel et social. Pour certains, l’acculturation s’est révélée être une réelle nécessité. Mais la migration des parents doit aussi être analysée comme une forme d’ambition à long terme, de recherche de meilleures conditions de vie, transmises aux enfants, notamment par la voie d’une pression scolaire forte. 

 

 

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