BRIC : l'atout français

Les puissances de demain

Le jeudi 15 avril 2010, les présidents Lula da Silva (Brésil), Dimitri Medvedev (Russie), Manmohan Singh (Inde) et Hu Jintao (Chine) se sont retrouvés à Brasilia, capitale du Brésil. Cette rencontre formelle et médiatisée entre ces quatre pays est nouvelle et originale, puisqu'elle n'est que le deuxième " sommet des BRIC " après celui du 16 juin 2009, à Ekaterinbourg, dans l'Oural.

Le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine sont devenus des puissances économiques grâce aux succès de leur insertion internationale. Leurs perspectives de croissance pour l'année 2010 confirment le dynamisme de ces économies qui affichent des taux de croissance supérieurs à 5 % du PIB, alors que les pays de la Triade (États-Unis, Union européenne et Japon) sortent péniblement de la crise économique et financière.

Les économies de ces quatre pays ont connu ces dix dernières années de profondes transformations. Ainsi, quelle que soit leur orientation politique, les différents gouvernements ont engagé un processus de libéralisation de leur économie (privatisations, fin de certains monopoles publics, libéralisation des prix et des salaires). De plus, ces pays ont impulsé des stratégies de croissance tirées par les exportations comme en témoigne leur adhésion à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC). Enfin, ils sont à l'origine de nouveaux acteurs de la mondialisation comme de nouvelles firmes multinationales ou de nouveaux fonds souverains.

L'acronyme BRIC  apparaît pour la première fois dans les "Global Economics Papers" du département de recherche de la banque d'affaires Goldman Sachs. L'article "Building Better Global Economic BRICs", publié le 30 novembre 2001 vise à identifier les zones d'investissement rentables pour les multinationales et les places financières à forte valorisation pour les gestionnaires d'épargne. Le terme est alors synonyme de "potentiel de croissance". Dix ans plus tard, les Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine participent à la définition d'un nouvel ordre économique mondial dans le cadre du G20 et, de plus en plus, de manière autonome dans des rencontres ad hoc.

Ces pays ne sont pas seulement des "géants économiques" ; leur puissance militaire et culturelle font d'eux les "puissances de demain".

Dans la course

Avec près de 30 000 entreprises françaises ayant une implantation à l’étranger et plus de 20 000 sociétés étrangères présentes sur le territoire national, la France est au coeur de la mondialisation des flux d'investissement.

Selon la Cnuced, la France en a ainsi accueilli 97 milliards de dollars en 2008, ce qui fait d'elle le deuxième pays d'accueil des investissements étrangers, derrière les États-Unis, 320 milliards de dollars, et devant le Royaume-Uni et le Luxembourg, respectivement 96 et 80 milliards de dollars. L’économie française est un des pays développés le plus ouvert aux capitaux étrangers. Le stock des investissements étrangers représente plus du tiers de la richesse nationale (35 % du PIB en 2009), juste derrière l'Espagne et le Royaume-Uni (40 % du PIB), devant l'Allemagne (25 %) ou l'Italie (15 %).

En matière d'IDE, le dynamisme intra-européen et la place des groupes américains restent les faits structurants. Ces derniers sont en effet les premiers investisseurs en France : près d’un quart des actifs embauchés dans les filiales étrangères travaillent dans des groupes américains. Les groupes allemands et britanniques sont ensuite les principaux acteurs étrangers sur le territoire. En 2009, plus des deux tiers des projets étrangers en France ont une origine européenne, notamment allemande, et 20 % proviennent d’Amérique du Nord. Enfin, la présence asiatique est aujourd'hui avant tout japonaise.

Toutefois, bien qu'encore limitée, la présence des BRIC en France est en progression.

Tout d'abord, les liens entre l'Europe et ces pays sont anciens et profonds. Même si les échanges sont surtout concentrés sur les anciennes métropoles coloniales (le Portugal pour le Brésil, le Royaume-Uni pour l'Inde) ou les pays proches géographiquement (l'Allemagne pour la Russie), la France est un partenaire économique qui prend de l'importance pour les BRIC comme l'illustrent le développement progressif des flux d'IDE en provenance de ces quatre pays.

Ensuite, les économies émergentes sont devenus des acteurs de l'investissement international. Les BRIC représentent 8 % des IDE mondiaux et cette proportion est croissante. Si ces quatre pays ont enregistré une forte baisse des flux d'IDE sortants en 2009, ce mouvement de contraction des opérations financières internationales a concerné la majorité des pays du monde. De plus, le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine sont restés les principaux pays d’accueil des flux d’IDE entrants à destination des pays en développement. Les BRIC captent donc toujours les flux d'investissement qui ne se dirigent pas vers les pays de la Triade (États-Unis, Union européenne, Japon).

Enfin, bien que les BRIC représentent encore une faible part des projets prévus sur le territoire national, leur part devient progressivement significative. Si la Chine continentale et Hong Kong représentent aujourd'hui moins de 5 % des projets, cette part est en progression comme tous les investissements en provenance de groupes asiatiques (10 % des projets en 2009).

La contribution des BRIC à l’emploi national est donc encore limitée… mais elle n'est plus marginale. Ces quatre pays représentent environ 1 % des emplois sous contrôle étrangers. Pour l'AFII, les "investissements créateurs d’emplois à l’étranger des pays émergents, en particulier le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, ont progressé de l’ordre de 10 % par an depuis 2003". En 2009, l'agence chargée d'attirer les investissements étrangers en France recensait plus de 200 implantations de firmes en provenance des BRIC, soit près de 20 000 emplois sur le sol national. Selon la Banque de France, ces multinationales contrôlait un stocks d'investissement de plus de 3 600 millions d'euros.

Les implantations originaires des BRIC en France en 2009

Source : AFII et Banque de France

Un choix stratégique

Pour les BRIC, la France est à la fois un débouché et une plateforme de développement. En effet, l'existence d'une population nombreuse avec un niveau de développement élevé ainsi que la présence de clients importants dans des secteurs à forte valeur ajoutée ouvrent des débouchés importants et à forte rentabilité. De plus, l'existence de filières d'excellences ayant une visibilité mondiale et une compétitivité structurelle importante (aéronautique, télécommunication, nucléaire, industrie du luxe) est renforcée par la présence d'infrastructures de qualité et d'une ingénierie reconnue. Les multinationales des BRIC viennent donc trouver en France des clients à satisfaire sur place ou de nouveaux marchés à délocaliser, notamment dans les activités de services (offshoring). Elles viennent aussi renforcer leurs capacités d'innovation et leurs performances technologiques, notamment dans les télécommunications ou la chimie.

La France constitue une plateforme d'expansion vers l'Europe mais aussi vers l'Afrique, voire le Moyen-Orient. Géographiquement, l'Hexagone a de nombreux points de contacts avec les pays européens, notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni et l'Italie. Cette position géographique stratégique est renforcée par la diversité des infrastructures routières, ferroviaires et portuaires. Historiquement et culturellement, la France est présente dans de nombreux pays africains et les entreprises de l'Hexagone y disposent de réseaux économiques et politiques anciens qui peuvent faciliter les implantations commerciales.

Cette présence croissante des BRIC en France illustre la capacité à s’adapter à l’environnement social, juridique et économique des économies développées des élites économiques du Brésil, de la Russie, de l'Inde et de la Chine. Elle témoigne aussi d'une montée en gamme des multinationales de ces pays encore considérés, pour le Brésil, l'Inde et la Chine, comme des pays en développement.

La compréhension de la mondialisation du XXIe siècle, et de la place de la France dans le monde, impose donc de percevoir que les multinationales des BRIC peuvent être compétitives à la fois sur des produits industriels intégrant une forte intensité de main d'œuvre à bas prix et des productions de biens et de services à forte valeur ajoutée.

Brésil : l'armement pas mais seulement

Si la présence des groupes français au Brésil est ancienne, l'internationalisation des entreprises brésiliennes est plus récente. L’Europe, donc la France, est une destination nouvelle pour les entreprises et investisseurs brésiliens. L'AFII a recensé sept grands projets d’investissement sur la période 2003-2009. La France est donc devenue le 3e pays européen d’accueil des investissements des firmes brésiliennes, après le Portugal, ancienne métropole coloniale avec qui le Brésil partage la même langue, et le Royaume-Uni.

La présence brésilienne prend essentiellement la forme de création de bureaux commerciaux et d'établissements d’appui à la production.

Cependant, la comptabilité par projets semble minorer les liens entre les firmes françaises et brésiliennes. Embraer Aviation International a été créé en mai 1983 pour la gestion des contrats avec l’armée de l’air et la marine françaises, mais la modernisation de l’industrie militaire du Brésil et les stratégies de coopération industrielle visant à transférer des technologies de pointe tant pour la conception que pour la maintenance des matériels renforceront les liens entre les industriels français et brésiliens. L'acquisition d'hélicoptères Eurocopter, de sous-marins d'attaque Scorpène, de missiles Exocets… et probablement de l'avion Rafale multiplient les relations avec les multinationales brésiliennes (Embraer, Odebrecht, Avibras, Mectron, Itaguai Construcoès Navais, Do Brasil Serviços Navais, etc.). Comme la France, le Brésil veut devenir un des principaux exportateurs d’armes au monde. Enfin, le pays développe un programme nucléaire ambitieux.

Les investissements directs brésiliens en France connaissent donc une forte progression, d’environ 1 milliard de dollars sur la période 2000-2003 à près de 14 milliards de dollars par an au cours de la période 2004-2008. Leur nature se diversifie aussi, les investissements dans des centres de recherche et développement, dans les médicaments et biotechnologies par exemple, s'ajoutent aux traditionnels investissements commerciaux.

Russie : une conjoncture difficile 

Les investissements russes en France restent faibles malgré l'importance des liens historiques et économiques entre les deux pays. Sur la période 2003-2009, la France n'est que le 12e pays européen d’accueil des investissements des multinationales russes.

Si le stock d'IDE russe reste relativement important par rapport aux autres BRIC (1 000 millions d'euros fin 2008), l'AFII n'a relevé que deux projets d'investissement significatifs de firmes russes en France pour l'année 2009, orientés dans des secteurs nouveaux et concentrés sur les activités de services et les industries du verre, de la céramique, du bois et du papier.

D'une manière générale, les projets russes en Europe sont fortement réduits avec l'impact de la crise économique et financière dans ce pays.

Inde : un partenaire

Les flux d'IDE des firmes multinationales indiennes dans le monde ont augmenté pendant la dernière décennie. L'essor de ces investissements a été rapide en Europe notamment au Royaume-Uni, l'ancienne puissance coloniale, qui accueille près de la moitié des IDE indiens en Europe, en Allemagne dont la base industrielle offre des perspectives de développement aux groupes de services, notamment aux SSII offshore, et en Russie, partenaire militaire stratégique dans la construction de chars et d'avions.

Depuis 2009, la France est le troisième pays d’accueil des investisseurs indiens dans l'Union européenne. Environ 70 entreprises d’origine indienne, employant plus de 8 000 personnes, sont recensées par l'AFII.

Ces dix dernières années, la France est devenue une destination plus attractive pour les multinationales indiennes spécialisées dans la sous-traitance et l'externalisation des activités de "conseils et assistances" (ingénierie, cabinets comptables, etc.) et des services opérationnels (centres d’appel).

Ainsi, sur la période 2003-2009, les créations d'entreprises représentent 70 % des projets d’implantation des firmes indiennes en France et concernent essentiellement les activités de commerce et les services aux entreprises. Le marché français est en effet un des principaux marchés des technologies de l’information car de nombreux "grands comptes" y sont présents (groupes de l'énergie, des transports, opérateurs de téléphonie, banques, assurances, etc.). De plus, c’est un marché ouvert à l’externalisation des prestations qui apparaît comme "largement sous-exploité". Enfin, si leur présence dans l'Hexagone s'explique d'abord par la nécessité de construire des relations de proximité avec leurs clients, les groupes indiens se proposent également d'accompagner l'internationalisation des firmes françaises en leur offrant des solutions globales.

Ces IDE témoignent donc du développement, en Inde, de groupes spécialisés dans les activités tertiaires fortement insérés dans l'économie mondiale, notamment dans la création de logiciels, les équipements électriques, électroniques et informatiques et dans les services opérationnels liés (conseil, ingénierie). Toutefois, un nombre croissant de firmes indiennes sont aussi compétitives dans l'industrie plus traditionnelle. En France, des projets autour du recyclage des déchets ou de la production de batteries et de piles sont prévus.

Chine : acquérir et créer

"L'atelier du monde" est aussi un acteur de l’investissement international. Les investissements d’origine chinoise dirigés vers l’Europe ont connu une croissance régulière. Elle est ainsi la 2e destination, après l’Asie, des projets investissements industriels ou commerciaux d’origine chinoise. Toutefois, la France n'est que le quatrième pays d’accueil des investissements chinois en Europe, loin derrière l’Allemagne (40 % des flux d'IDE chinois en Europe), ou le Royaume-Uni et la Russie.

Néanmoins, une centaine d’entreprises de Chine continentale et de Hong-Kong sont implantées en France et emploient plus de 8 000 personnes. En 2009, 22 projets d’investissement créateurs d’emploi ont été annoncés, contre 17 en 2008. La Chine continentale se place donc au onzième rang des pays investisseurs en France.

De 2000 à 2008, les principaux secteurs faisant l’objet d’investissements chinois étaient ceux de la chimie, des équipements électriques et électroniques, et du transport et de la logistique. Depuis 2009, on observe une diversification des projets notamment vers les activités financières ou le secteur des télécommunications. Huawei et Zte, deux équipementiers en télécommunication, et le groupe Lenovo ont ainsi implanté leur siège européen en Ile-de-France et d'autres groupes chinois y ont installé leurs centres stratégiques décisionnels. On notera aussi l’arrivée de projets chinois dans le secteur de l’énergie (3 projets en 2009). 

La présence chinoise a largement dépassé le simple stade de la création de bureaux commerciaux. Plusieurs rachats d’usines par des groupes chinois ont eu lieu en Auvergne, Champagne-Ardenne, Basse-Normandie et en Ile-de-France. Ainsi, la Chine est le seul BRIC qui se caractérise par une part importante d'acquisitions d'entreprises dans ses investissements en France. En 2009, ces acquisitions ont représenté 33 % des projets. Dans le même temps, les opérations de création d'entreprises sont  en nette progression. Ce nouvel essor des groupes chinois en France peu être symbolisé par le développement d'un groupe comme Huawei qui a réalisé un chiffre d'affaires mondial de plus de 23 milliards de dollars en 2008 et emploie près de 87 000 personnes dans le monde. Fournisseur dans le domaine des télécommunications, le groupe s'implante en France pour renforcer son offre de solutions globales aux opérateurs mondiaux des télécoms (France Telecom, Telefonica, Vodafone, British Telecom, etc.). Sa présence commerciale se double d'investissement en R&D (Lannion) qui étoffe un réseaux de centres de recherche déjà existant en Chine, en Inde, en Russie, aux États-Unis et en d'autres pays d'Europe (Suède).

Cette montée en gamme des industriels chinois peut aussi se lire dans l'implantation centres de Recherche et de Développement dans la chimie (Chemchina).

L'AFII recense une vingtaine de filiales de groupes en provenance de Hong-Kong installés en France. On soulignera le développement des investissements dans la logistique (transport et stockage).

Evolution du nombre de projets créateurs d'emploi en France

nc : non communiqué
Source : AFII