Les auteurs, qui s'inscrivent dans la lignée d'Alain Touraine, étudient ici des « luttes morales », mouvements « sans adversaire » et porteuses de valeurs assez consensuelles. Elles illustrent une forme des « nouveaux mouvements sociaux ».
Une dimension des mouvements sociaux a pris son autonomie. II s'agit des luttes morales et des critiques culturelles qui se détachent des luttes sociales et qui en appellent à un pur sujet individuel et à ses droits. Elles sont moins définies par un conflit social que par leur capacité de provoquer des changements normatifs et moraux par l'action « exemplaire » de minorités actives. Ces luttes ne s'opposent à aucun adversaire social. Pour l'essentiel, elles sont l'œuvre des couches moyennes instruites, plutôt de gauche et portant sur des thèmes « universels », où les acteurs s'engagent en tant qu'« êtres humains ». Mobilisations souvent éphémères et ponctuelles, elles en appellent aux valeurs des droits de l'homme, au respect de l'individu, aux causes humanitaires, au nom de valeurs post-matérialistes . Avant tout culturels, ces mouvements se proposent de changer les normes et les représentations collectives du sujet et de la société. En fait, il s'agit de croisades morales concernant la torture et les génocides, l'enfance maltraitée, les handicapés, les malades privés de soutien familial ou stigmatisés, les immigrés en situation irrégulière, la pauvreté, avec, par exemple, les Restaurants du cœur... Ces croisades embrassent aussi une écologie planétaire, la défense de la vie à travers quelques symboles : certaines espèces menacées, la foret amazonienne... Ce n'est pas faire injure à ces mouvements que de rappeler le rôle qu'y jouent les images, les médias et leurs stars et, de façon générale, le spectacle de la souffrance « a distance » . Ces actions collectives deviennent de plus en plus des courants d'opinion. Parfois même, la participation des individus se limitant à l'envoi d'argent ou à la signature d'une pétition, ces répertoires d'actions sont renforcés par l'emprise des médias sur la vie politique au détriment des actions de rue et des protestations plus traditionnelles. Mais, pour efficaces qu'ils soient souvent, ces conglomérats d'individus porteurs de revendications morales ne constituent pas, en tant que tels, un acteur social. Ces mouvements ne tracent pas de frontières entre les diverses appartenances sociales, ils visent à dégager une « nouvelle sensibilité », à construire une dissidence intérieure toujours menacée de « récupération ».
(1) R. Inglehart, The Silent Revolution
(2) L. Boltanski, La Souffrance à distance