Lecture

Un monde de violences. L'économie mondiale 2015-2030.

Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi
janvier 2014
Eyrolles
Dans cet ouvrage, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi évoquent trois nouveaux défis que l’économie mondiale aura à affronter au XXIème siècle, et qui risquent de bouleverser les équilibres économiques et sociaux : le vieillissement de la population, le ralentissement du progrès technique, et le déséquilibre entre l’épargne et l’investissement. Avec la financiarisation de l’économie et son instabilité intrinsèque, la raréfaction des ressources naturelles, l’explosion des inégalités et les incertitudes sur le financement des investissements nécessaires à la poursuite du développement économique, l’économie mondiale pourrait être secouée par de violents conflits dans le futur.

L'ouvrage

Une panne de la croissance ? Phénomène discontinu, le progrès technique constitue le principal moteur de la croissance économique depuis la Révolution industrielle. Mais le doute s’est installé désormais avec la possibilité d’une « grande panne du progrès technique » et la difficulté à développer la science et l’innovation. Les pays qui sauront repousser la frontière technologique seront à coup sûr les puissances dominantes du XXIème siècle selon les auteurs, car la maîtrise de la technique, et la capacité à générer des innovations de rupture demeureront la clé de la croissance dans un système capitaliste mû par la « destruction créatrice » décrite par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter. Si l’Europe a constitué le berceau des profondes transformations socio-économiques et vagues d’innovations qui ont bouleversé à la fois l’organisation économiques et les structures des sociétés depuis le XIXème siècle, rien ne dit que ce sera le cas au XXIème siècle. Le monde émergent asiatique, et particulièrement la Chine, pourrait conquérir, ou plutôt reconquérir, sa place de leader. Si l’histoire du capitalisme a de tous temps opposé les « imitateurs » et les « innovateurs », le décollage occidental fut basé sur six atouts incomparables, développés par Niall Ferguson dans son ouvrage Civilization, The West and the Rest, publié en 2011 : la compétition (notamment l’émulation entre les Etats pour attirer les inventeurs), la science, la propriété privée, les sciences appliquées comme la médecine, la consommation de masse et l’éthique du travail. Si le progrès scientifique est bien le moteur des transformations des sociétés, le lien entre le progrès scientifique, la diffusion des innovations et la croissance est éminemment complexe, et il semblerait que l’on ne soit pas aujourd’hui, malgré notre environnement constitué de produits technologiques, en face d’une nouvelle révolution industrielle. On peut être ébloui aujourd’hui par le rattrapage des pays émergents et leur forte croissance, mais l’enjeu crucial sera de relancer le progrès technologique car on assiste à une stagnation des gains de productivité (et notamment de la productivité globale des facteurs). Pour en déterminer les causes, l’économiste Robert Gordon recense six freins à la croissance future (six « vents contraires ») : le dividende démographique et le départ à la retraite des baby-boomers, les limites de la scolarisation (baisse des résultats universitaires, hausse des frais de scolarité), l’aggravation des inégalités, les conséquences de la mondialisation et des délocalisations, l’enjeu énergétique et de la protection de l’environnement, et enfin, la barrière de l’endettement des ménages et des gouvernements. Si des innovations comme Internet changent nos modes de production et de consommation, elles n’ont que peu d’impact sur le salaire et le pouvoir d’achat. Le débat persiste néanmoins chez les économistes sur la cause fondamentale de cette transition douloureuse aujourd’hui : crise financière ou crise technologique ? Crise conjoncturelle ou crise structurelle ? Il est d’ailleurs fort probable que l’expansion économique vienne buter sur le manque de ressources, voire les tensions géopolitiques liées à l’épuisement des matières premières : la pauvreté énergétique pourrait se développer et frapper durement les pays les moins avancés, déjà menacés par la pénurie d’eau. De plus, la montée des classes moyennes dans les pays émergents (BRICS- Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et l’adoption d’un mode de consommation à l’occidentale va encore accroître les pressions sur les ressources naturelles. L’enjeu majeur du vieillissement et du retour des inégalités Une des grandes tendances démographiques sera le vieillissement de la population à l’échelle mondiale, en raison de trois phénomènes : la chute de la mortalité infantile, un moindre taux de fécondité, et un allongement de la durée de la vie. Le vieillissement va rendre plus aigus certains problèmes comme le financement des systèmes de protection sociale (santé et retraites), le ralentissement de la croissance économique, l’effort tourné vers les plus vieux au détriment des plus jeunes, les possibles crises financières et l’alourdissement du poids de la dette publique supportée par les générations futures. Pourtant si l’on associe souvent le vieillissement de la population à l’aversion au risque, ses effets sur le progrès technique font débat car la raréfaction de la population active occupée qui résulte du vieillissement peut aussi inciter la population à innover pour repousser les nouvelles contraintes. Si l’accroissement de la part des plus âgés pourrait entraîner de nouvelles formes de conflits générationnels, voire diminuer les ressources et l’attention portée aux jeunes générations qui pourraient en concevoir un certain ressentiment, elle pourrait favoriser l’investissement dans de nouvelles activités, comme les gérontechnologies (pour mieux prendre en compte la dépendance avec l’essor des robots personnels par exemple) et élever le niveau de la productivité. Les effets du cycle de l’âge sur la croissance sont d’ailleurs ambigus dans les modèles économiques disponibles. La révolte possible de la jeunesse, évoquée par les auteurs, maltraitée partout dans le monde, pourrait constituer une dimension importante d’un phénomène plus large : l’explosion des inégalités. Si la question des inégalités est essentielle est a été traitée par de nombreux pères fondateurs de l’économie politique et des sciences sociales (Smith, Ricardo, Marx, Hayek, Rawls, Sen…), elle prendra dans le futur une importance cruciale face au creusement des écarts que l’on a pu constater depuis le dernier quart du XXème siècle. Si l’on constate bien un processus de « moyennisation » dans les pays émergents (avec toutes les transformations des modes de production et de consommation que cela implique), et donc une contraction des écarts à l’échelle mondiale, les inégalités entre les riches et les pauvres n’ont jamais été aussi grandes au sein des nations, et sont loin d’avoir fini leur progression. Contrairement à l’image parfois véhiculée d’un capitalisme fondé sur le mérite et la compétition, on constate dans les pays riches une tendance à la patrimonialisation des sociétés avec un poids toujours plus important de l’héritage et de la rente financière (voire la constitution de ploutocraties), même si l’Etat Providence perdure et devra continuer de s’adapter dans la mondialisation (passer d’un Etat « infirmier », « réparateur », à un Etat « investisseur »). Comme l’a démontré Joseph Stiglitz, l’inégalité a un coût économique (surendettement des ménages pour compenser la stagnation des revenus, demande en berne, réduction des dépenses publiques sous l’impulsion des classes aisées, etc.) mais aussi politique (constitution d’oligarchies qui capturent la démocratie, désintérêt des classes populaires pour le vote, désespérance des plus défavorisés et révoltes sociales). Cette concentration du pouvoir politique, économique et financier dans les mains de quelques uns pourrait être porteuse à terme de nouveaux conflits et éruptions sociales. Le choc de la désindustrialisation Si l’on observe aujourd’hui un ralentissement du mouvement de mondialisation et d’investissements directs étrangers dans les pays émergents, la décennie 1995-2005 a été marquée par les vagues de délocalisations et la désindustrialisation des pays du Nord. Ce mouvement a conduit à un transfert massif d’activités vers les pays à bas salaires qui a exercé de fortes pressions sur la rémunération des travailleurs non qualifiés, d’autant que les firmes occidentales ont répondu à l’intensification de la concurrence par des innovations défensives qui ont créé un biais en faveur du travail qualifié. Si l’on peut percevoir une certaine ré-industrialisation dans certains pays, la tendance marquante depuis les années 1980 a été l’essor des services et le repli du secteur industriel (notamment en Angleterre berceau de la révolution industrielle où les services bancaires et financiers se sont fortement développés). Selon Dani Rodrick, ne peuvent coexister ensemble hyper-mondialisation, souveraineté de l’Etat-Nation et démocratie : ainsi la mobilité des capitaux et la globalisation financière enferment les pays développés dans une « camisole dorée » (golden straithjacket), limitant considérablement la marge de manœuvre des politiques économiques. Si la crise financière de 2007 n’a pas entraîné de retour généralisé aux politiques protectionnistes, certains indicateurs de la mondialisation sont étonnamment bas aujourd’hui (seuls 2% des étudiants sont inscrits dans une université à l’étranger et 2% des habitants de la planète vivent hors du pays où ils sont nés, seuls 7% des administrateurs des 500 sociétés qui composent l’indice boursier américain S&P 500 sont des étrangers, et les exportations ne représentent que 20% du PIB mondial). Si la crise s’aggrave, le monde pourrait par ailleurs sombrer dans une délétère course à la dévaluation et une « guerre des monnaies » dont le coût s’avèrerait exorbitant : chaque pays serait tenté de manipuler son taux de change de manière agressive pour restaurer la compétitivité des entreprises nationales, soutenir ses exportations, et freiner ses importations dans le but d’exporter en quelque sorte son chômage vers le voisin. Les risques financiers et le fardeau de la dette La crise financière en 2007-2009 avait alimenté la volonté des nations du G20 de mettre en œuvre une ambitieuse régulation financière (notamment lors de la rencontre de Los Cabos en juin 2012) : force est de constater que les mesures concrètes en ce sens ont été limitées. Malgré des efforts de régulation du secteur bancaire pour prévenir les faillites systémiques, la crise n’a même pas entamé la progression des montants en jeu dans le système financier, comme l’ampleur des produits titrisés, des produits dérivés, du shadow banking system dont les transactions échappent à toute régulation, ou encore du dark trading. Les politiques monétaires très expansionnistes des principales banques centrales pour sortir de la crise ont fait gonfler la liquidité en circulation dans l’économie mondiale et alimenté l’apparition de bulles spéculatives. On peut penser que la concentration des risques, plutôt que leur dissémination, est toujours à l’œuvre dans l’économie mondiale, et que le monde est toujours fortement exposé au risque de perte de confiance brutale des acteurs et de retour des crises financières. Selon une évaluation de l’OCDE, à peine 20% de la régulation financière qui avait été envisagée à l’époque a réellement été appliqué. Par ailleurs, les pays développés devront durablement faire face au gonflement de la dette publique (une « équation impossible de la dette »), dans un contexte de stagnation de la croissance économique et de remontée probable des taux d’intérêt. Selon les prévisions réalisées par l’OCDE, les dettes publiques seront encore très élevées à l’horizon 2030, à 116% du PIB pour les Etats-Unis, à 264% du PIB pour le Japon, à 97% du PIB pour la zone euro et à 116% du PIB pour l’ensemble des pays de l’OCDE. Tout l’enjeu du futur sera de canaliser cet énorme flux de liquidités de la sphère financière vers l’économie réelle et le financement d’investissements de long terme (alors qu’une partie du système financier s’est désolidarisée de l’économie productive avec le shadow banking system), de manière à éviter « que ne surgisse un conflit majeur entre les seigneurs de la guerre que sont les tenants de la finance et le reste du monde ». Alors que le monde sort de trois décennies d’épargne surabondante, l’économie mondiale pourrait être confrontée à une pénurie d’épargne génératrice de conflits à venir, en raison de tendances lourdes comme la consommation croissante des classes moyennes des pays émergents, et la désépargne tendancielle des populations vieillissantes des pays développés. Par ailleurs, le développement des dispositifs de protection sociale dans les BRICS va réduire l’épargne de précaution des ménages : au même moment, l’investissement (achat de biens d’équipement, infrastructures publiques) va continuer de progresser pour permettre le rattrapage économique des économies émergentes et le déséquilibre épargne/investissement va se creuser à long terme. La remontée des taux d’intérêt sera probablement inévitable afin d’opérer au moins partiellement un rééquilibrage, mais surtout pour attirer l’épargne vers les places financières nationales, ce qui pourrait là aussi engendrer des tensions, voire la restauration d’un arsenal de contrôle des capitaux (un protectionnisme financier) ou une guerre des changes. Afin d’éviter « la grande crise du XXIème siècle », Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi évoquent en conclusion de leur ouvrage cinq pistes et séries de propositions à explorer pour pérenniser la croissance mondiale : « recentrer le monde sur sa jeunesse » en lui donnant les moyens de s’accomplir, bâtir des systèmes de taxation et de subventions pour des transferts à l’échelle mondiale, mettre en œuvre une dette perpétuelle mondiale qui permettrait de libérer de nouvelles capacités de financement, établir un contrôle plus étroit de la création de liquidités monétaires, et opérer un meilleur partage des risques financiers pour éviter l’écueil de la pénurie d’épargne.

Les auteurs

Jean-Hervé Lorenzi est professeur d’économie à l’université de Paris-Dauphine et président du Cercle des économistes. Mickaël Berrebi est diplômé de l’ESSEC et actuaire.

Quatrième de couverture

Les années 1990 ont permis à Francis Fukuyama d’annoncer la fin de l’Histoire. Les années 2000 ont montré combien il était illusoire d’imaginer un monde pacifié, sans conflits, sans forces obscures dont on ne mesure jamais, avant qu’elles n’apparaissent, les terribles conséquences. A vrai dire, la troisième mondialisation a dessiné les contours de ce qui est tout sauf un « village global », en réalité un monde privé de mode d’emploi, qui court éteindre un incendie après l’autre sans jamais en voir la fin. Six contraintes majeures vont désormais déterminer la trajectoire de l’économie mondiale. Trois nouvelles, le vieillissement de la population, la panne du progrès technique et la rareté de l’épargne. Et trois déjà à l’œuvre, l’explosion des inégalités, le transfert d’activités massif d’un bout à l’autre du monde et la financiarisation sans limites de l’économie. Telles des plaques tectoniques, ces pressions vont attiser les foyers de nouvelles ruptures qui ne préviendront pas, ni sur leur date, ni sur leur intensité. Sommes-nous capables de faire face à ces futurs chocs, aux violences qu’ils ne manqueront pas de provoquer ?

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