Lecture

Que chacun s'y mette

Xavier Fontanet
janvier 2017
Odile Jacob
La mondialisation et le changement technologique bousculent la société française. Comment faire pour réformer celle-ci, asphyxiée pour le moment par l'excès de normes, une fiscalité écrasante, un une sphère publique tentaculaire ?

L’ouvrage

de Xavier Fontanet est constitué de ses chroniques parues dans le journal Les Echos entre 2013 et 2016, et il y développe ses idées sur la France et sa situation dans l’économie mondiale, et commente les choix de politique économique dans la période récente, à la lumière de son expérience de dirigeant d’un grand groupe international français. Il y insiste sur l’esprit de responsabilité qu’il défend comme valeur suprême, alors même que la société civile française reste selon lui corsetée par un excès de normes, asphyxiée par une fiscalité écrasante et une sphère publique tentaculaire qui décourage l’initiative individuelle, en même temps qu’elle freine l’activité économique et le développement des entreprises dans un environnement hyperconcurrentiel.

Restaurer la confiance

Xavier Fontanet fait tout d’abord le constat que notre pays décroche dans la compétition internationale parce que son attractivité s’érode dans les classements scrutés par les investisseurs : fait particulièrement inquiétant, une série de sièges sociaux de grandes firmes ont décidé de se délocaliser vers des cieux plus cléments et davantage business friendly. La fiscalité sur le capital, exorbitante dans notre pays, avec un ISF spécificité hexagonale, accélère la fuite des capitaux avec les potentialités qu’ils représentent pour la croissance et l’emploi sur notre territoire (« on ne peut dissocier la marche de l’économie de la fiscalité de l’entrepreneur et de l’investisseur, qui portent le risque de l’investissement ; activité et capital sont liés comme la coque et le gréement d’un voilier ou comme le corps et le mental d’un grand sportif »). Mais ce n’est pas seulement les entreprises et leurs sièges sociaux qui délocalisent, Xavier Fontanet s’émeut aussi que nos jeunes talents diplômés quittent la France pour aller exercer leur créativité et leur esprit d’entreprise au sein des nations concurrentes (Angleterre, Singapour, etc.) Ce phénomène est en nette accélération, alors même que l’avantage comparatif des pays se jouera en grande partie sur la capacité à attirer et retenir le capital humain et la matière grise. Outre que le niveau de taxation des facteurs de production reste aujourd’hui véritablement dissuasif selon l’auteur, dans un pays qui s’est toujours culturellement défié de la mondialisation, cet exil des talents érode notre base fiscale et appauvrit l’Etat. La confiance en France est donc fragile et les entrepreneurs peu incités à investir et à développer leurs activités. Et c’est un point crucial sur lequel Xavier Fontanet insiste : notre sphère publique, mesurée par le poids des dépenses publiques, a crû de 27% à 57% entre 1973 et 2016, pour atteindre un record mondial, alors que la France est le pays qui a perdu le plus de parts de marché dans le commerce international sur les dix dernières années. Dans ces conditions, nos entreprises luttent dans la concurrence mondiale avec un boulet aux pieds (« avec un jockey bien trop lourd et beaucoup plus avide d’impôt que les autres, comment voulez-vous que les entreprises françaises fassent bonne figure dans la course mondiale ? ») Il préconise de ramener nos dépenses publiques de 57% du PIB à 46% du PIB, soit dégager 200 milliards d’économie.

Xavier Fontanet compare en effet notre Etat à un jockey qui aurait pris les mauvais réflexes et qui devrait suivre un régime strict : il plaide pour que l’Etat se concentre sur ses fonctions régaliennes (défense, police, justice), poursuive la décentralisation afin de simplifier notre appareil administratif, et fasse davantage confiance aux acteurs privés, notamment en développant un régime de retraite par capitalisation. Il défend également le rôle de l’actionnariat salarié comme moyen de responsabiliser les employés et les faire davantage participer aux résultats de l’entreprise. Mais le niveau excessif de la fiscalité (notamment celui de l’impôt sur les sociétés) et des charges, génère une kyrielle d’effets pervers, comme le gonflement de l’économie parallèle (« trop de social tue le social et trop d’impôt tue l’impôt »). L’un des problèmes est aussi selon lui que nos décideurs politiques, issus de la fonction publique, ont hélas peu de connaissances et d’expériences de la vie d’une entreprise et des rouages de la concurrence internationale.

Comment réformer la France ?

Mais d’autres institutions en France sont à réformer pour redynamiser notre économie selon Xavier Fontanet : parmi elles les syndicats et l’école. Notre démocratie sociale est défaillante en raison de centrales syndicales peu représentatives (« des bureaucraties brutales »), divisées, et confrontées à un effondrement du nombre de leurs adhérents, repliées dans un petit nombre de secteurs. Il dénonce à la fois le monopole de la SNCF et celui du syndicat des pilotes d’Air France qui adoptent une position ultra-corporatiste au détriment de l’intérêt général, parfois en bloquant les possibilités de déplacement (« une société doit défendre le droit de grève mais la liberté a une limite qui est la liberté des autres »). Comme pour la gestion des entreprises, il conseille aux syndicats français comme la CGT de faire des séminaires d’études à l’étranger afin d’observer comment les partenaires sociaux s’organisent et parviennent à trouver des solutions courageuses avec les directions d’entreprises, négociées et décentralisées, dans l’intérêt de la préservation de l’emploi et de la compétitivité.

En matière d’éducation, Xavier Fontanet dénonce l’égalitarisme forcené de notre système éducatif, qui ne récompense pas la performance (« lorsqu’on enlève toute récompense, dans toutes les civilisations et de tout temps, on aboutit vite à une situation où personne ne fournit plus d’efforts ni ne cherche à réussir »). Il rappelle que l’éducation nationale en France a des résultats médiocres lorsqu’on se penche sur les enquêtes disponibles. Le chômage des jeunes demeure d’ailleurs à un niveau très élevé. Contre ce qu’il nomme l’infaillibilité ministérielle et la centralisation de l’éducation nationale, il promeut la concurrence, la décentralisation régionale, et la confiance donnée aux enseignants de terrain. Là encore, la France pourrait s’inspirer des réussites qu’on observe à l’étranger : il donne l’exemple de la part élevée de l’enseignement privé, des relations coopératives de l’école avec les familles dans certains pays asiatiques (Japon, Corée) qui enregistrent par ailleurs d’excellents résultats dans les enquêtes PISA de l’OCDE. Un problème majeur est selon Xavier Fontanet la méconnaissance dans notre pays des rouages de l’économie de marché, qu’il faudrait enseigner le plus tôt possible (par exemple en faisant confiance aux entrepreneurs pour enseigner les principes de la microéconomie). De plus, il s’agit aussi de miser bien davantage sur l’apprentissage et la revalorisation des filières technologiques (considérées comme des filières d’excellence en Allemagne) : les pays où le chômage des jeunes et le plus bas sont ainsi ceux qui ont le plus fort recours à l’apprentissage.

La gouvernance des entreprises est fondée sur quelques principes simples et que l’on peut transmettre à l’école selon l’auteur, mais aussi que l’on peut inculquer aux dirigeants politiques qui restent trop souvent ignorants des réalités de la mondialisation. Ces derniers devraient se rendre plus souvent aux assemblées générales des actionnaires des sociétés multinationales selon lui, où l’on comprend la stratégie des entreprises dans le monde d’aujourd’hui. Il faudrait pour aider nos entreprises davantage reconnaître le rôle bénéfique de la concurrence et des profits (« qui est ce que le sang est à l’organisme ») comme aiguillon au service de l’intérêt général : ces deux moteurs du capitalisme poussent les entreprises à satisfaire le client par des produits de qualité, et à diminuer les prix, dans un environnement où rien n’est jamais acquis. Le profit doit être réhabilité, il est un indicateur de compétitivité, il est une reconnaissance des choix pertinents de l’entreprise : le taxer au nom d’une prétendue « justice fiscale » est donc un une absurdité économique qui ne fait que décourager l’investissement et l’innovation selon Xavier Fontanet.

Faire confiance aux entrepreneurs 

L’auteur regrette que la France ne fasse pas suffisamment confiance à ses entreprises, et surtout à ses entrepreneurs : or ils sont indispensables à la prospérité d’un pays. Les hommes politiques parlent souvent dans leurs discours des entreprises, mais comme un objet désincarné, sans parler des entrepreneurs. Or, en tant qu’animateurs, créateurs et meneurs d’hommes, ce sont eux qui créent les emplois, par leurs décisions de lancer de nouveaux produits, par leurs idées, leur prise de risque : pour Xavier Fontanet, en faisant confiance aux entrepreneurs on peut relancer notre économie et redresser nos capacités productives. Il est inacceptable selon lui qu’autant de start-up fuient la France pour se développer à l’étranger, à cause de la fiscalité sur les plus-values et l’ISF, comme il est inacceptable de vilipender régulièrement les patrons pour leurs rémunérations, alors que la France devrait plutôt se battre pour attirer les meilleurs champions à la tête de nos grandes entreprises, comme dans le sport.       

Plutôt que de critiquer nos multinationales, nous devrions plutôt nous réjouir qu’elles engrangent de bons résultats, y compris sur les marchés boursiers, car la santé économique d’un pays et la santé de ses entreprises sont profondément liées. Selon l’auteur, la France a laissé l’Etat avoir le beau rôle alors que dans la mondialisation, les pays qui enregistrent les meilleures performances sont ceux qui ont compris qu’il fallait avant tout choyer les entreprises. Xavier Fontanet prend l’exemple de la Suisse, où les performances des grandes entreprises sont très bonnes, où la fiscalité est incitative et où la gouvernance de l’Etat se fait à un coût modeste avec une organisation beaucoup plus rationnelle qu’en France ; il prend aussi l’exemple de Singapour où la réussite économique a été au rendez-vous grâce à un climat de confiance et une stratégie pro-business qui a permis une progression exceptionnelle du PIB par habitant. Par ailleurs, ces deux pays ont su développer une vraie culture du travail, maintenir le plein emploi et conserver un endettement faible de l’Etat.

Pour sortir notre pays de l’ornière et conjurer la spirale du déclin, il est urgent de faire appel au sens de la responsabilité de chacun : si l’Etat est capable de créer à nouveau la confiance, en incitant à l’effort et à l’initiative, en réhabilitant la valeur travail, par une stratégie claire de politique économique, alors les chefs d’entreprise investiront à nouveau et la croissance repartira. Pour l’auteur, cette quête passera par une meilleure attractivité de notre territoire, avec une fiscalité du capital revue à la baisse et des réglementations moins contraignantes. Dans ses dernières chroniques, Xavier Fontanet évoque le cas du marché du travail français et la complexité du code du travail, qui rend particulièrement coûteux le licenciement : or comme pour une voiture qui a besoin de bons freins, l’entrepreneur a besoin de flexibilité pour pouvoir réduire ses effectifs en période de basse conjoncture, pour mieux réembaucher (et appuyer sur l’accélérateur) par la suite. Il s’agit d’un raisonnement certes contre-intuitif, mais qui s’inscrit profondément dans ce qu’est une économie de marché aujourd’hui, qui a besoin de fluidité et de souplesse. Les Allemands ont su réformer leur marché du travail rappelle l’auteur (« la méthode allemande a marché, elle doit nous inspirer ! »), en incitant à la création de « mini-jobs » certes peu rémunérés (ils sont 9 millions aujourd’hui outre-Rhin), mais qui ont permis la création de nombreux emplois et de meilleurs salaires par la suite, tout en favorisant une intégration sociale des personnes par le statut et la dignité que donne le travail.  

Selon Xavier Fontanet, c’est en s’inspirant des modèles qui ont réussi à l’étranger, et en faisant appel au sens des responsabilités de chacun, en jouant collectif, que l’on pourra profiter davantage de la reprise économique et sortir la France de la spirale du déclin et de la sinistrose.

 

Quatrième de couverture

Je suis de ceux qui ont connu une mondialisation heureuse : j'ai vu les Français grandir et exceller en pleine concurrence mondiale ; je suis consterné d'en voir tant qui sont sous-employés alors qu'ils sont si talentueux sur les marchés étrangers quand ils sont mis en confiance. Ce livre me permet d'entrer dans la bataille qui me passionne le plus, celle de l'homme : que faire pour que notre pays redevienne attractif et stimulant ? Comment nous, Français, pouvons- nous aborder le monde qui vient et y trouver les terrains où nos talents peuvent s'épanouir ? Comment faire pour que chacun s'assume ? Quelle est notre vision de la nature humaine ?" X.F. La mondialisation et le changement technologique bousculent nos sociétés. Xavier Fontanet fait ici le pari que les Français sont tout à fait capables de s'y adapter si on leur explique clairement la situation et dans quelles perspectives s'inscrivent les efforts demandés. C'est l'objet de ce livre. Fondamentalement optimiste, il considère que chacun - citoyen, consommateur, entrepreneur, etc. - peut prendre en main son destin et contribuer au bien collectif.

 

L’auteur

Xavier Fontanet est l'ancien président d'Essilor International qu'il a dirigé pendant vingt ans. Professeur affilié de stratégie à HEC et chroniqueur aux Echos, il est l'auteur de livres qui ont été de vrais succès de librairie.