Lecture

Plus de marché pour plus d'Etat !

Francis Kramarz, Philippe Tibi
février 2017
RB Edition
L'opposition du marché et de l'Etat est stérile. L'Etat est aujourd'hui confronté à une impasse et l'élargissement de la place du marché permettra de conforter son autorité. Le marché a aussi besoin de l'Etat car il ne peut fonder un projet de société

Dans la préface de l’ouvrage de Francis Kramarz et Philippe Tibi, Emmanuel Macron, ancien ministre de l’Economie et candidat à l’élection présidentielle, développe sa vision de l’avenir de la France et des réformes économiques qu’il faudrait engager pour faire entrer notre pays dans le monde du XXIème siècle. Il plaide en particulier pour une méthode claire et assumée, en mesure selon lui de susciter la confiance et redonner de la crédibilité aux politiques publiques. Opérer un diagnostic, engager la concertation, mettre en application sans tarder les mesures décidées, et réaliser une évaluation sérieuse : telles sont les étapes à suivre selon Emmanuel Macron pour transformer notre économie, en suscitant le débat, en impliquant les citoyens, et en dépassant les oppositions stériles et binaires, parmi lesquelles celle entre le marché et l’Etat, alors qu’il s’agit bien plutôt de penser ces deux modes d’organisation de l’économie en complémentarité, pour « restaurer le goût de l’avenir ». C’est toute l’ambition de l’ouvrage de Francis Kramarz et Philippe Tibi : réconcilier l’Etat et le marché pour sortir des vieux clivages idéologiques à leurs yeux dépassés. L’originalité de l’ouvrage, même si les auteurs sont tous deux enseignants, est d’allier le regard de l’économiste au plus proche de la connaissance et des travaux disponibles sur des questions essentielles comme la fiscalité, le marché du travail, la croissance, …et celui du chef d’entreprise au contact de la réalité des marchés, de la stratégie des entreprises face aux grands défis de la mondialisation et de la révolution numérique. Ils plaident d’ailleurs pour que l’on prenne (enfin) au sérieux les résultats les plus pointus de la science économique et des sciences sociales : « Nous croyons fermement que la France peut être réformée pour offrir un avenir meilleur aux Français. Et nous sommes persuadés que ces réformes doivent être menées à la lumière des résultats de la science économique ».

L'ouvrage

Etat et marché : une opposition stérile

Dans la culture politique française, à gauche comme à droite, le marché est perçu comme un instrument au service des intérêts privés, alors que l’Etat est spontanément associé à l’intérêt général et à la lutte contre les inégalités. Dans cette conception binaire, les progrès du marché ne peuvent s’opérer qu’à la faveur du recul de l’Etat : en clair, plus de marché signifierait moins d’Etat et moins de protection. Or c’est une vision très réductrice selon Francis Kramarz et Philippe Tibi pour trois raisons : déjà, le marché n’est qu’un simple outil d’allocation des ressources et d’organisation des échanges fondé sur le signal des prix, alors que l’Etat est une organisation politique d’une autre nature, détentrice de la contrainte physique légitime et garante de la cohésion sociale ; ensuite l’expérience montre que les deux ne peuvent prétendre au monopole de la bonne décision, puisque l’Etat peut se retrouver confronté à une dette abyssale par sa gestion impécunieuse qui pèsera ensuite sur les générations futures, et le marché financier peut générer une mauvaise allocation du capital et concentrer les risques ; enfin, l’Etat et le marché sont complémentaires car l’Etat a besoin de marchés efficaces pour organiser la production et satisfaire les besoins de la population, tandis que le marché nécessite de solides institutions juridiques pour fonctionner harmonieusement. Les auteurs plaident alors dans le débat français pour une alliance entre l’Etat et le marché, « un pacte fondé sur leurs raisons d’être respectives : la garantie de l’ordre social et l’efficacité économique ». Leur hypothèse est que l’échec des réformes en France, trop longtemps repoussées, vient du fait que des intérêts catégoriels ont capturé l’Etat, alors que les victimes silencieuses du statu quo ne disposent pas de canaux de représentation.

Issue de la tradition colbertiste et de l’âge d’or des « Trente Glorieuses », la mythologie de l’Etat dirigiste reste forte en France. C’est celle d’un Etat omniscient et omnipotent qui pourrait porter à bout de bras des « champions nationaux », orienter la production et gouverner les marchés. Or nos entreprises ont de moins en moins une base territoriale nationale, et leur compétitivité se construit désormais sur les marchés mondiaux : c’est la raison pour laquelle l’Etat stratège doit se redéployer en évitant de donner aux citoyens cette illusion qu’il peut tout. S’il reste indispensable comme garant de la cohésion sociale, l’Etat peut gravement perturber le système des prix dans les domaines de l’emploi, du logement et de l’épargne (alors que le chômage demeure à un niveau élevé, que le prix des loyers pèse sur les budgets dans un contexte de pénurie du logement et de manque de capital pour les entreprises innovantes) ; en retour, les dysfonctionnements des marchés viennent grever les finances publiques et générer des surcoûts pour l’Etat qui tente de colmater les brèches et d’atténuer les effets délétères qu’il a lui-même créés. 

Marché du travail, logement, épargne : les maux français

Francis Kramarz et Philippe Tibi s’attaquent à la question du chômage de masse qui reste une donnée permanente de l’économie française : il n’y a pas de fatalité selon eux, car le marché du travail français, s’il conserve de fortes protections collectives, n’empêche pas un haut niveau d’insécurité professionnelle, concentrée sur certaines catégories (jeunes, séniors, travailleurs peu qualifiés, etc.) La conséquence de ces rigidités institutionnelles est un taux de chômage élevé et une durée moyenne au chômage nettement plus élevée en France que dans les autres pays européens. Or à la lumière des travaux scientifiques les plus sérieux sur le sujet, hélas ignorés, on voit bien que les politiques de l’emploi menées depuis trente ans ont des résultats décevants. Par exemple, l’utilisation du SMIC et son augmentation continue comme politique électoraliste de « compassion sociale », a contribué à exclure de nombreux travailleurs du marché du travail, en particulier ceux qui ne disposent pas d’un niveau de qualification suffisant (les politiques de formation de la main d’œuvre n’ont pas compensé). Alors même que la théorie économique et les enquêtes disponibles démontrent abondamment que l’accroissement du coût du travail non qualifié détruit des emplois, souvent occupé par des jeunes. Par ailleurs, l’idée de partager le travail en réduisant la durée du temps de travail de manière centralisée et autoritaire afin de lutter contre le chômage, ne résiste pas à l’analyse : ce type de stratégie n’est possible que si elle s’accompagne d’une réduction forte du coût du travail et de gains de productivité dynamiques. Aucun pays avancé n’a d’ailleurs mené ce type de stratégie. Qu’on le veuille ou non, les auteurs rappellent que le marché du travail est bien un marché, avec une demande de travail fixée dans le cadre d’un calcul effectué par les entrepreneurs, et une offre de travail qui réagit aux incitations financières à la reprise d’emploi. Les institutions défaillantes de ce marché en France, avec le trop grand nombre de types de contrats de travail, les coûts anticipés du licenciement, et l’effroyable complexité du code du travail, sont des causes majeures du faible nombre de CDI créés par des entreprises aujourd’hui. Les auteurs insistent aussi sur l’incroyable dynamisme du marché du travail, dont  les rouages restent mal compris : le processus de création/destruction d’emplois et de réallocation des emplois doit être envisagé en ce qu’il est le mécanisme fondamental qui permet de transformer l’appareil productif, et d’élever la productivité des entreprises, principal moteur de la croissance. Alors que faire ? Les auteurs préconisent de profondes réformes du marché du travail en misant sur deux concepts clés du marché, la concurrence et les incitations : « il nous faut plus de concurrence, plus de mobilité, mais aussi plus d’assurance et plus de soutien pour les personnes les plus fragiles ». Ils proposent ainsi de moduler les cotisations des entreprises comme des salariés en fonction du coût qu’ils font supporter à l’assurance chômage (grâce à un système de bonus-malus), de concentrer les baisses de cotisations aux alentours du SMIC par un dispositif « zéro charges » sur les salaires proches du SMIC, de favoriser la concurrence entre les entreprises et soutenir l’innovation et les start-up pour faciliter l’entrée des jeunes sur le marché du travail, ou encore de favoriser la mobilité géographique du travail sur le territoire, en direction des zones d’activités les plus dynamiques. Pour Francis Kramarz et Philippe Tibi, là encore, les incitations de marché peuvent aider l’Etat à remplir sa mission en matière de politiques de l’emploi, et ce à moindre coût.

En matière de logement, les mécanismes de marché sont aussi particulièrement utiles pour comprendre la situation dégradée du secteur en France, notamment en termes de faiblesse de l’offre. Et comme les pouvoirs publics ont encouragé la demande par divers dispositifs fiscaux et subventions (à la fois pour les propriétaires et les locataires), les prix ont tout naturellement progressé, et accru le taux d’effort que doivent en moyenne consentir les ménages pour se loger, ainsi que leur niveau d’endettement. Face à ce constat, là aussi, que faut-il faire ? Selon Francis Kramarz et Philippe Tibi, il s’agit de redonner à l’Etat ses prérogatives en matière de construction (exercice du droit de préemption), augmenter la fiscalité sur le foncier non-bâti afin de lutter contre la rétention financière, retirer l’attribution des permis de construire aux communes pour les confier à des administrations déconcentrées, protéger les propriétaires par des règles plus strictes de recouvrement des loyers afin de les inciter à mettre leurs biens en location, ou encore envisager la nationalisation des offices HLM. Dans le domaine du logement, « contrairement aux idées reçues, le marché peut contribuer à régler le problème. Non pas en donnant libre cours à la hausse des prix, mais en incitant à la hausse de l’offre ».  

Enfin face au risque de « stagnation séculaire » de la croissance et à l’affaiblissement tendanciel des gains de productivité dans les économies occidentales, les auteurs s’inscrivent en faux contre les prophéties pessimistes, et affirment leur confiance dans l’innovation qui selon eux, perdurera. Or toutes les vagues d’innovation passées se sont déployées dans des zones où les progrès scientifiques et le marché créaient les conditions favorables à leur essor. Pour Francis Kramarz et Philippe Tibi, il n’y a pas d’entreprise innovante sans capital : c’est la raison pour laquelle il est urgent selon eux de développer le capital-risque dans notre pays pour rester dans la course face à nos concurrents américains et chinois. De plus le capital-risque exerce des effets d’entraînement sur toute l’économie, favorise la recherche & développement, stimule l’innovation dans de nombreux secteurs, et raccourcit le temps de mise à disposition d’un produit sur le marché. Les auteurs estiment que la France devrait se donner comme objectif de devenir le centre du capital-risque en Europe par une stratégie financière ambitieuse et attractive pour les entrepreneurs étrangers. Mais pour cela, il faut diriger notre épargne abondante (un atout français) vers les projets ambitieux et risqués, davantage que vers les produits financiers plus traditionnels et sans risque. Les auteurs préconisent que l’Etat réoriente sa stratégie en matière d’épargne institutionnelle afin de doubler les montants alloués au capital-risque et à l’entrepreneuriat technologique, notamment en puisant dans une partie des réserves à long terme des organismes de protection sociale et dans les fonds gérés par les compagnies d’assurance pour les utiliser comme des ressources gérées par des fonds de pension. A terme, le renforcement de notre écosystème d’entreprises innovantes pourrait ainsi attirer les talents du monde entier et enclencher un cercle vertueux de développement industriel dont la France a tant besoin pour redresser sa croissance potentielle. A n’en pas douter, les entreprises innovantes constitueront un instrument de puissance et de souveraineté dans le monde du XXIème siècle, celui de l’Internet et du Big Data.

Mais pour que ces réformes voient le jour, il sera nécessaire selon Francis Kramarz et Philippe Tibi de réinventer une gouvernance politique qui réconcilie l’Etat et le marché : or la France souffre pour l’heure d’une absence de compromis entre les divers groupes sociaux, dans un pays qui « ne sait pas écouter les citoyens, les signaux du marché et le murmure du nouveau monde ». A mesure que son autorité se délite, que sa puissance s’affaiblit, l’Etat doit corriger à grands frais les coûts qu’il a lui-même engendrés par la satisfaction des divers intérêts catégoriels. C’est toute la justification que les auteurs donnent au titre de leur ouvrage, miser sur les solutions de marché pour renforcer la légitimité de l’Etat garant de l’intérêt public.

 

Quatrième de couverture

La fonction essentielle du marché est de « dire le prix » en confrontant l'offre et la demande. Dans une économie de marché, les signaux de prix guident l'allocation des ressources. Dans la patrie de Colbert, cette conception heurte l'idéologie dominante. En théorie, les prix ont été libérés en 1987. En réalité, les « faux prix » abondent : le salaire minimum, l'immobilier dopé par les allocations logement et les niches fiscales tandis que les taux garantis à l'épargne entretiennent l'illusion du rendement sans risque. Quant aux prix réglementés de l'énergie...

L'interventionnisme de l'État a des conséquences très négatives : chômage massif des personnes non qualifiées, crise du logement dans les métropoles, assèchement des circuits de financement de l'innovation et coût écrasant des politiques palliatives. Les Français jugent sévèrement son incapacité à trouver des solutions.

L'État est en réalité confronté à une triple impasse. Stratégique : il n'est plus maître du destin des champions nationaux. Financière : ses comptes délabrés lui interdisent de préparer l'avenir. Intellectuelle : il ne perçoit pas son impuissance et sa perte de souveraineté. C'est paradoxalement le recours aux solutions du marché qui peut trancher ce noeud gordien.

L'élargissement de la place du marché améliorera le bien-être collectif et renforcera l'autorité de l'État. Il le confortera dans son rôle de garant de la cohésion sociale et de maître d’œuvre du récit national, tout en lui restituant des marges de manœuvre financières. Le marché, quant à lui, est une technique efficace, mais il n'a nullement vocation à constituer un projet de société.

Cet essai ouvre le débat en proposant une réflexion originale sur le couple État/marché, fondée sur des travaux académiques internationaux. Les auteurs utilisent les exemples du travail, du logement et de l'innovation afin de présenter des solutions économiques et une vision nouvelle de la gouvernance... pour sortir résolument de l'impasse.

« Ma conviction profonde est que la puissance publique est encore fondée à intervenir, notamment pour protéger légitimement face aux risques ou aux attaques déloyales, pour réduire les inégalités, pour lutter contre les injustices. Pour accompagner le changement. Elle doit en revanche rénover ses modes et ses champs d'intervention. Francis Kramarz et Philippe Tibi dessinent dans cet ouvrage les lignes de crête de cette nouvelle gouvernance. » (extrait de la préface) Emmanuel Macron.

 

Les auteurs

Francis Kramarz est directeur du Centre de recherche en économie et statistique (CREST). Professeur à l'ENSAE et professeur associé à l'École polytechnique, il a publié une centaine d'articles scientifiques dans des revues internationales sur l'emploi, les salaires, la concurrence, le commerce international. Il a été élu fellow de l'Econometric Society.

 

Philippe Tibi est fondateur de Pergamon Campus et professeur d’économie à l'École polytechnique et à l'UIBE Pékin. Jusqu’en 2012, il présidait les marchés actions, la banque d'investissement et le groupe UBS en France. Il a été président de l'Amafi de 2007 à 2014. Philippe Tibi répond, avec Pierre de Lauzun, à Pascale-Marie Deschamps dans le livre d'entretien Les marchés font-ils la loi ?