Lecture

L'Euro : comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe

Joseph E. Stiglitz
juillet 2017
les liens qui libèrent
Si la zone euro connaît aujourd'hui des difficultés importantes, c'est parce que le projet de l'euro dès le départ était vicié, basé sur une surestimation des gains potentiels de l'intégration monétaire. Aujourd'hui, la solution est qu'il y ait soit "moins d'Europe", soit "plus d'Europe".

L'ouvrage

Joseph Stiglitz fait dans cet ouvrage un sombre constat sur l’état de la zone euro depuis sa création : selon lui, la monnaie unique, si elle demeure dans son architecture actuelle, menace jusqu’à l’avenir de l’Europe, alors même que « le projet européen est trop important pour être sacrifié sur la croix de l’euro ». Dans la mesure où l’économie est intimement liée à la politique, la crise de l’euro s’explique avant tout par des blocages politiques qui empêchent des avancées indispensables pour un fonctionnement plus harmonieux de l’union économique et monétaire (« le plus urgent est de réformer la structure de la zone euro elle-même, pas chaque pays, et quelques mesures, hésitantes, ont été prises en ce sens. Mais elles ont été trop rares et trop lentes »). Pour Joseph Stiglitz, les défaillances de la zone euro sont attribuables à la conjonction de deux facteurs : 1/ l’échec de ce qu’il appelle une « idéologie erronée », soit les théories économiques et la conception générale de l’économie qui ont guidé les choix de politique économique jusqu’à présent, et 2/ l’absence de solidarité politique profonde entre les pays membres, ce qui a conduit à rendre paradoxalement « les victimes coupables » (à l’instar de la Grèce).

L’euro était fondé sur la promesse de la prospérité et de l’intégration politique : Joseph Stiglitz note qu’aucun de ces objectifs n’a été atteint. Il lui suffit d’aligner quelques données statistiques pour montrer que les performances macroéconomiques de la zone euro ont été particulièrement médiocres (le PIB n’a pratiquement pas bougé en zone euro depuis 2007 et en 2015, le PIB réel de la zone euro n’a été supérieur que de 0,6% à son niveau de 2007). Par ailleurs, l’intégration économique est allée beaucoup plus vite que l’intégration politique, aujourd’hui au point mort, dans le cadre d’une union monétaire de l’Europe qui n’a pas, loin s’en faut, résorbé son « déficit démocratique ». Il insiste notamment sur le fait que ces piètres résultats, dus à la récession prolongée, non seulement pèsent sur la croissance potentielle future, mais conduisent à des souffrances et à des déceptions en particulier pour les jeunes générations (parfois obligées d’émigrer en raison des faibles perspectives d’emploi dans leur pays), confrontées de plein fouet aux effets de la crise. Dès lors, il n’est pas étonnant de constater les progrès électoraux des partis populistes et souverainistes qui rejettent l’Europe.

Joseph Stiglitz prend la métaphore du mariage : même si les choses sont plus complexes dans une union monétaire à dix-neuf membres, les coûts d’un divorce (monétaire) sont-ils en l’occurrence plus élevés que ceux d’un mariage malheureux ? Rien n’est moins sûr selon lui, dans une zone euro qui ne fonctionne pas (« malgré tout il y a des circonstances où, compte tenu de l’histoire, mieux vaut se séparer »). Joseph Stiglitz reconnaît que la désintégration de l’euro pourrait exacerber les problèmes que l’Europe affronte déjà, mais il précise qu’il existe des solutions macroéconomiques et institutionnelles viables pour piloter la fin de l’euro en douceur (un « euro flexible » par exemple avec possibilité de jouer sur le glissement des parités de taux de change). Mais en tout état de cause, pour lui, dans la mesure où la situation actuelle n’est guère tenable, c’est l’heure des choix : « L’Europe doit avancer dans une des deux directions : il faut qu’il y ait soit « plus d’Europe », soit « moins d’Europe ». Elle doit choisir ».

Un lien vers le programme de Terminale Es et le chapitre sur l'Union européenne :

La création d’une zone euro divergente

Pour Joseph Stiglitz, le projet de l’euro était vicié dès l’origine (« malfaçons au départ »), car basé sur une surestimation des gains potentiels de l’intégration monétaire (soit l’élimination de certains coûts de transaction alors que le marché unique avait déjà fait l’essentiel), tandis que le coût des crises et ceux associés à la perte du taux de change comme arme de régulation, ont été, quant à eux, largement sous-estimés. Et de plus, sans intégration politique suffisante, une union économique comme la zone euro n’a pas les institutions qui lui permettraient d’entreprendre l’action collective nécessaire pour que l’intégration fonctionne au bénéfice de tous ; et sans solidarité et mécanismes de redistribution à la hauteur, il est pratiquement certain que certaines catégories se retrouveront en situation plus défavorable qu’en l’absence d’intégration. Dans les débats qui ont précédé la création de l’euro, Joseph Stiglitz rappelle d’ailleurs les conditions requises pour une réussite de l’intégration monétaire selon la théorie économique (structures productives proches, mobilité du facteur travail, fédéralisme budgétaire, etc.), mais il ajoute la nécessaire ressemblance des systèmes de croyances et de valeurs, c’est-à-dire des convictions sur la justice sociale et sur la façon dont fonctionne le système économique. Or il note qu’il persiste en Europe des divisions profondes sur la façon de créer une économie qui fonctionne. Dès lors, « si l’intégration économique conduit à donner à un pays (ou à un groupe de pays) le pouvoir de dicter aux autres ce qu’ils doivent faire, ça ne va plus ». Selon Joseph Stiglitz, c’est précisément ce qui s’est passé dans la zone euro avec les stratégies imposées par l’Allemagne et la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) : on a cherché à imposer à l’ensemble de la zone ce qu’il appelle un « fondamentalisme de marché » et une orthodoxie monétaire et budgétaire implacable qui ont échoué. Et « cela devient particulièrement problématique quand les politiques imposées à un pays ne fonctionnent pas, pour les raisons mêmes qu’avaient en tête les citoyens du pays ; les coûts de l’erreur sont évidemment supportés par le pays auquel ces politiques sont imposées, pas par ceux qui les imposent. C’est toute l’histoire de la zone euro ». Pour lui, les coûts politiques et sociaux de l’euro deviennent alors tellement flagrants, tandis que ses bénéfices sont si peu perceptibles pour les populations, après une récession prolongée et une hausse de la pauvreté et des inégalités (y compris en Allemagne considérée comme le « bon élève »), qu’en l’état actuel des choses, au lieu d’affermir les valeurs démocratiques en Europe, l’euro les affaiblit plutôt.

Un lien vers une vidéo de Patrick Artus sur les avantages et les inconvénients de l'union économique et monétaire (UEM) :

Un lien vers une note de lecture du livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard sur l'euro :

Joseph Stiglitz remarque que l’euro ne dispose toujours pas des mécanismes susceptibles de restaurer un certain équilibre en cas de chocs : la mobilité du travail n’est pas suffisante (notamment en raison des barrières culturelles et linguistiques), les transferts financiers par une autorité centralisatrice (comme aux Etats-Unis) sont inexistants entre les zones prospères et les zones en difficulté, et le sentiment d’appartenance européen à une même communauté de destin reste trop fragile pour légitimer une action collective de solidarité. Dès lors, puisque la politique monétaire est indépendante dans la zone euro et que les politiques budgétaires sont corsetées par des règles strictes (que Joseph Stiglitz dénonce comme trop rigides), les pays membres se sont engagés à corps perdu dans des dévaluations internes pour doper leur compétitivité, avec une compression des prix et des salaires qui ont dégénéré en pressions déflationnistes, avec à la clé une chute de la demande globale, encore aggravée par des plans d’austérité budgétaire mal calibrés. Comme le rappelle Joseph Stiglitz, il s’agit de stratégies non coopératives que l’on pourrait appeler « dépouilles ton prochain », puisqu’il s’agit en quelque sorte « d’exporter » son chômage chez le voisin en dopant sa compétitivité et en réduisant sa fiscalité pour attirer les capitaux et les investisseurs, au détriment d’ailleurs du niveau de protection sociale, de services publics et d’infrastructures que les citoyens souhaiteraient mettre en place.

Projet incomplet, sans gouvernance cohérente, l’euro n’a fait qu’accentuer les déséquilibres internes à la zone : dès lors, pour l’auteur, il n’est pas juste de mettre en accusation les pays pris individuellement, car c’est la conception même de la zone euro qui a failli (« la crise de l’euro a été créée par l’euro »). Les critères de convergence monétaire et budgétaire inscrits dans les traités européens et le discours de l’Allemagne, farouche gardienne de l’orthodoxie en matière de gestion des finances publiques, ont, plutôt que favorisé la convergence souhaitée, entraîné une divergence macroéconomique qui est allée croissante, jusqu’à menacer l’intégrité même de la zone euro. En effet, Joseph Stiglitz explique que l’austérité budgétaire a déstabilisé les pays déjà affaiblis (comme la Grèce), lesquels ont subi une dépression qui a encore aggravé le problème de la dette : les capitaux ont alors fui ces pays pour rejoindre les pays jugés les plus solvables, déstabilisant leurs systèmes bancaires qui ont alors rationné le crédit à l’économie…ce qui a encore freiné la croissance. L’auteur parle à ce titre de véritable « austérité privée » (surtout pour les petites et moyennes entreprises très dépendantes du crédit des banques), car le ralentissement de la demande globale dû à ce cercle vicieux a asphyxié la reprise et donc les capacités de remboursement à long terme des pays surendettés. Par ailleurs on a assisté à une émigration assez massive de la main-d’œuvre très qualifiée de ces pays, ce qui a compromis (et compromettra) leur potentiel de croissance par une réduction très préoccupante du capital humain disponible. Joseph Stiglitz note aussi d’autres divergences tout aussi préoccupantes : une divergence technologique entre le Nord et le Sud de la zone euro (le démantèlement des politiques industrielles au nom du marché libre a accentué les effets de polarisation et d’agglomération des activités dans les pays du Nord de la zone euro), une divergence dans les investissements publics (les pays les plus touchés par les plans d’austérité ont dû couper dans les dépenses de capital public), et enfin une divergence en termes de situation financière (certains pays ont acquis une position de créanciers face à des Etats débiteurs dans une zone où la solidarité et des institutions communes devraient primer).

L’auteur étrille également la politique monétaire de la Banque centrale européenne : critiquant son mandat exclusivement centré sur la lutte contre l’inflation (au mépris du plein emploi), il estime qu’« elle n’a même pas assuré un niveau raisonnable de croissance, d’emploi et de stabilité économique en moyenne ». Même s’il reconnaît qu’elle ne peut pas tout, il considère que sa gouvernance, opaque et technocratique (donc peu démocratique), a aussi conduit à favoriser la rente financière, ce qui a creusé les inégalités en faveur des créanciers, et il pense qu’elle a préféré à maintes reprises sauvegarder les intérêts des banques, avant de défendre en priorité ceux de la majorité des citoyens.

Un lien vers un cours pour les étudiants de classes préparatoires sur l'Europe :

Quelles réformes structurelles ?

Joseph Stiglitz considère que les réformes structurelles imposées par la Troïka aux pays en difficulté ces dernières années ont été contre-productives : pour lui, la réforme du marché des biens et services et celle du marché du travail ont maintenu la Grèce dans la dépression et aggravé, in fine, le problème de la dette. Par ailleurs, l’austérité budgétaire était sensée favoriser la croissance en restaurant la confiance : or, contrairement à la thèse défendue par certains experts (celle de la « contraction expansionniste » où la baisse des dépenses publiques stimule l’activité), c’est bien l’inverse qui s’est produit dans la zone euro, conformément aux idées de Keynes, où la conjonction des plans d’austérité a créé des effets dépressifs cumulatifs. Joseph Stiglitz défend l’idée qu’il faut effectivement réaliser d’importantes réformes de structure si l’on veut sauver l’euro : il préconise la création d’une union bancaire (notamment pour éviter la déstabilisation des systèmes bancaires dans le Sud de la zone euro) ; une mutualisation des dettes publiques (émission d’euro-bonds en commun afin de soulager le fardeau des pays fragilisés) ; la création d’un cadre commun de stabilité (révision profonde des règles budgétaires actuelles, mobilisation d’un fonds européen de solidarité pour la stabilisation) ; la définition d’une vraie politique de convergence (pour décourager les excédents commerciaux au détriment des pays en déficit qui peuvent subir alors des fuites de capitaux, inciter à des politiques budgétaires et salariales expansionnistes dans les pays en excédent) ; la mise en place d’une politique de croissance tendue vers le plein emploi (notamment en réformant le mandat de la BCE) ; l’instauration de réformes structurelles ayant pour objectif la croissance dans toute l’Europe (réforme du secteur financier pour canaliser l’épargne vers les projets à long terme comme les infrastructures et la technologie, réforme de la gouvernance d’entreprise, promotion des investissements environnementaux) ; enfin, promotion d’un engagement à partager la prospérité (lutte contre la concurrence fiscale, action par la fiscalité sur les inégalités de revenus, etc.)

Mais pour Joseph Stiglitz, il est surtout temps de mettre en place « une véritable politique de croissance et de stabilité (qui) entre en interaction forte avec d’autres éléments du programme de réforme : la seule prospérité durable est celle qui est partagée ». Il plaide notamment pour une restructuration des dettes publiques de la Grèce et la mise en œuvre de politiques budgétaires plus expansionnistes. Ainsi, la zone euro, qui a engendré une certaine déception économique, se trouve aujourd’hui au pied du mur : soit elle mène rapidement d’importantes réformes institutionnelles et elle réoriente les politiques conjoncturelles, soit elle sera contrainte d’organiser, bientôt, le démantèlement de la monnaie unique tel qu’on la connaît aujourd’hui, car pour lui, à la limite, « mieux vaut abandonner l’euro pour sauver l’Europe et le projet européen ».

 

Quatrième de couverture

Un livre qui déménage et qui va faire beaucoup de bruit. L'économiste vivant le plus lu dans le monde, prix Nobel, revient dans son premier grand livre consacré à l'Europe sur les contradictions inhérentes à une monnaie qui a été conçue pour rapprocher les peuples  et amener la prospérité et qui a fini par les diviser et plomber son économie.

 

L’auteur

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, a été économiste en chef de la Banque mondiale. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Le Prix de l'inégalité ou Le triomphe de la cupidité.