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Les migrants en bas de chez soi

Isabelle Coutant
novembre 2018
Seuil
C’est à une sociologie de l’événement à laquelle nous convie Isabelle Coutant. Il y a effectivement, un avant et un après, l’occupation du lycée Jean Quarré dans le XIXème arrondissement, par des migrants, au cours de l’été 2015. Les riverains, qu’ils se soient impliqués au pas, ont été touchés par l’occupation du lycée. L’auteure, qui est une des riveraines du lycée Jean Quarré, nous invite en tant que sociologue à comprendre le sens à donner à cet événement.

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L'ouvrage

 

Tout d’abord cet événement s’inscrit dans une période particulière : Au cours de l’été 2015, la France se situe au cœur de la crise migratoire. Il faut rappeler également que les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper cacher (janvier 2015) sont encore très présents dans les mémoires. Après la fin de l’occupation du lycée par les migrants, deux éléments importants ont joué un rôle : le mois de septembre est marqué par la diffusion de la photo du corps d’Aylan, cet enfant afghan retrouvé mort sur une plage ; le mois de novembre sera frappé par les attentats à Paris.

Mais cet événement s’inscrit également dans un contexte local particulier éclairé par l’analyse sociologique de l’auteure. Le lycée Jean-Quarré, ancien lycée hôtelier inoccupé depuis 10 ans se situe dans le XIXème arrondissement, quartier populaire parisien. Cet arrondissement souffre d’un déficit d’équipement culturels assez important par rapport au reste de la ville de Paris. Une mobilisation des riverains, au sein de l’association Les Amis de la place des fêtes, a permis de valoriser un projet de transformation de l’ancien lycée hôtelier en médiathèque. Ce projet de médiathèque a été validé par la Mairie de Paris en décembre 2014 qui s’engage à démarrer les travaux sous la mandature de Anne Hidalgo (élue en 2014).

La place des fêtes dans laquelle s’inscrit le lycée est un quartier très populaire et métissé de Paris. Dans les années 1970, ce quartier a fait l’objet d’une opération immobilière importante : « les petits immeubles et les maisons ont été rasés et remplacés par des hautes tours. Aucun équipement n’a été prévu mis à part les écoles pour les habitants ». Le quartier connaît, par ailleurs, un déclassement depuis les années 1990. On y trouve une forte proportion de logements sociaux (« plus de la moitié des ménages de la place des fêtes vit en logement social »), une plus forte proportion d’employés et d’ouvriers que dans le reste de la capitale et un taux de chômage plus élevé que la moyenne nationale.

Le lycée Jean Quarré se situe face à un collège réputé difficile, mais doté d’une équipe pédagogique solide et fort d’une mobilisation parentale prête à monter au créneau pour refuser des fermetures de classe et enrayer l’image dégradée de l’établissement. Les collégiens sont voisins du lycée et vont être les premiers témoins, avec les habitants d’un immeuble qui donne sur la cour du lycée, du déroulé des événements.

L’occupation de l’ex-lycée Jean-Quarré par les migrants, est menée le 31 juillet 2015, par le collectif La Chapelle en lutte qui réunit des demandeurs d’asile, des riverains du XVIIIème arrondissement et des militants de gauche. La Ville de Paris déclare dès le 3 août tolérer cette occupation et décide même, très rapidement, de « transformer l’ex-lycée en centre d’hébergement d’urgence pour plusieurs années. » Les « habitants les plus investis dans les projets de réaménagement urbain se sentent trahis et « bafoués » », et ce d’autant plus que la Mairie, si elle tolère l’occupation ne va pas s’occuper des conditions d’hygiène et de la nourriture des occupants. Il faut renoncer, au moins à court terme au projet de médiathèque.

Très rapidement le lieu devient surpeuplé, aux migrants ne parlant pas tous la même langue car issus de pays différents, se joignent des sans papiers : «  A la mi septembre, les réfugiés sont estimés à cinq cents, une semaine plus tard à sept cents ».Très vite les associations et l’Etat sont dépassés et les migrants sont livrés à eux-mêmes.

Les riverains se sentent impuissants et abandonnés par les pouvoirs publics, témoins des tensions qui ne manquent pas d’apparaître entre migrants. Les infrastructures sont insuffisantes au regard du nombre de personnes accueillies et les distributions alimentaires, parfois fournies par les riverains, sont insuffisantes et désorganisées et donnent lieu à des bagarres. Les nouveaux occupants sont bruyants et les conditions d’hygiène déplorables. Les riverains se mobilisent pour créer le groupe Solidarité migrants place des Fêtes. Ce collectif va demander davantage de discrétion aux migrants, contrairement au groupe La Chapelle en Lutte qui souhaite médiatiser la cause et donc la rendre visible.

Des habitants, surtout des femmes, se mobilisent de manière individuelle pour apporter leur soutien : « Les réfugiés étaient quasi exclusivement des hommes, âgés de vint à trente ans pour la plupart. Et au quotidien, les soutiens étaient majoritairement des femmes, pour beaucoup de jeunes femmes. » Le moteur de l’engagement étant souvent lié au parcours personnel de chacun : « parmi les membres du groupe des voisins, tous ne s’investissent pas de la même manière ni avec la même intensité ; chacun trouve sa place en fonction de ses compétences et de sa disponibilité ». Les compétences diverses sont mobilisées pour médiatiser, interpeller les pouvoirs publics, apporter des vêtements, de la nourriture, des cours de français….les enseignants du collège voisin s’impliquent également.

« Le 25 septembre, le tribunal administratif de Paris, saisi par la Ville donne un mois aux occupants pour quitter le lycée, compte tenu de l’insécurité et de l’insalubrité des lieux. »

Avec l’augmentation du nombre de migrants les conditions d’accueil se détériorent. Si la Ville accepte finalement de financer les repas, l’insalubrité se généralise.

La veille des vacances de la Toussaint, une bagarre éclate entre migrants et des projectiles atteignent la cour du collège, provoquant un émoi important dans le quartier. La ville s’engage à reloger tous les migrants quelle que soit leur situation et le 23 octobre l’évacuation est mise en place.

« Pour les voisins qui se sont le plus engagés aux côtés des migrants, la fin de l’occupation représente un soulagement, mais elle laisse un grand vide ». Les habitants prennent conscience du caractère fédérateur de l’occupation qui a permis de rapprocher les habitants du quartier autour d’une cause commune. Les attentats du 13 novembre 2015, qui ont lieu trois semaines après l’évacuation vont nourrir des doutes quant à la possibilité pour certains migrants d’y avoir participé.

Isabelle Coutant prend le temps après l’’évacuation d’aller à la rencontre des habitants plus hostiles à la présence des migrants dans le quartier. « Les habitants heurtés par l’occupation du lycée ont en commun de s’être sentis menacés dans leur identité sociale et dépossédés par l’arrivée massive de migrants ». Pour certains, installés de longue date, l’arrivée des migrants est venue se greffer sur un sentiment de déclassement déjà important du quartier. Les positions machistes des migrants heurtent des habitantes. D’autres se sont sentis dépossédés : « on ne se sentait plus chez nous. On se sentait envahis par les migrants. On voyait des migrants partout, des gens avec des cultures différentes de la nôtre, pas le même mode de vie. En short du matin ou soir, presque demi-nus, qui fument, parlent fort, rigolent (...) C’est un choc culturel et de style de vie, c’était ça la violence ». Certains habitants eux mêmes immigrés, estiment avoir fait plus d’effort d’intégration, avoir été plus « discrets », plus propres… ou bien souffrent de comprendre les angoisses que les migrants subissent. « C ‘est la crainte de voir annihilés tous les efforts qu’ils ont accomplis pour construire leurs positions qui conduit au rejet. » Les habitants juifs se sont sentis menacés, subissant davantage d’injures ou d’intimidation au cours de cette période.

Le chapitre 5 de l’ouvrage est consacré à la perception des migrants par les collégiens jouxtant le lycée Jean-Quarré. Les collégiens ont été pendant toute la durée de l’occupation des témoins en première ligne mais seuls quelques uns s’impliquent vraiment pour organiser des collectes et redistribuer ensuite de la nourriture aux migrants. Le souvenir qu’ils leur reste, après le départ des migrants, est celui de la bagarre qui s’est déroulée le jour des vacances de la Toussaint, de la peur que celle-ci a engendrée. L’auteure organise avec les professeurs volontaires des rencontres entre les collégiens et certains migrants avec qui elle a pu garder le contact après l’évacuation. Les migrants viennent raconter leur « histoire  de voisins » et ces témoignages permettent de réconcilier les collégiens avec leurs anciens voisins.

Début 2016, le lycée Jean-Quarré devient officiellement un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile, pour une durée de deux ans, en attendant les travaux de la future médiathèque. Mais les personnes impliquées dans l’occupation s’investissent peu dans le centre d’hébergement et préfèrent poursuivre leur mobilisation pour la cause du quartier. Ce sont des journées à thème qui vont voir le jour et animer la vie du quartier. Ces rencontres vont favoriser les relations intergénérationnelles, les mélanges de culture, de religion. Paradoxalement cet accroissement des échanges et du bien être nourrit la crainte d’une gentrification. Crainte qui semble infondée tant la précarisation d’une partie des habitants est encore importante. Le projet de médiathèque semble s’orienter plutôt vers un autre espace, beaucoup plus petit, ne permettant pas de tenir les promesses culturelles liées au projet initial. L’occupation du lycée par les migrants semble donc avoir considérablement modifié le devenir du quartier.

Lire le cours de terminale sur le rôle du conflit : pathologie, facteur de cohésion ou moteur du changement social?

 

L’ouvrage d’Isabelle Coutant va bien au delà de cette présentation factuelle de l’événement. De nombreux portraits de migrants mais également d’habitants mobilisés ou pas viennent éclairer le propos.

Regarder la vidéo sur l’impact de l’immigration sur l’Union européenne :

 

Quatrième de couverture :

 

Au cœur de la crise migratoire de l'été 2015, un lycée désaffecté du quartier de la place des Fêtes, dans le XIXe arrondissement, a été occupé par des migrants, dont le nombre est passé en trois mois de 150 à 1 400. Un " mini-Calais en plein Paris " ont dit des journalistes témoins de l'insécurité et de l'insalubrité du lieu.

Concernée en tant qu'habitante et parent d'élève du collège voisin, Isabelle Coutant, sociologue des quartiers populaires, a vu cette fois le      " terrain " venir à elle, tiraillée entre le désir d'aider et l'envie de comprendre. L'ouvrage retrace cet événement, la déstabilisation du quartier qui en a résulté, entre stupeur initiale, colère des riverains livrés à eux-mêmes, tensions mais aussi mobilisations solidaires et bouleversement provoqué par la rencontre.
Il y a là comme un laboratoire de ce qui traverse aujourd'hui les sociétés européennes : comment accueillir ? À quelles conditions les quartiers populaires, au premier chef concernés par l'arrivée des migrants, peuvent-ils continuer d'assurer la fonction d'intégration qui leur est de fait confiée ? À l'heure où Paris, Londres ou New York s'enorgueillissent d'être des villes-monde ayant vocation à devenir des " villes-refuge ", peut-on penser la cause des réfugiés indépendamment de la cause des quartiers ?

 

L’auteur :

Isabelle Coutant est sociologue au CNRS (Iris). Elle a notamment publié Politiques du squat (La Dispute, 2000), Délit de jeunesse (La Découverte, 2005) et Troubles en psychiatrie (La Dispute, 2012).

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