Lecture

Les lames de fond se rapprochent

Jacques de la Rosière
juin 2017
Odile Jacob

L'ouvrage

Pour Jacques de la Rosière, les défis qui attendent nos économies sont multiples et immenses : vieillissement des populations, montée des inégalités dans un monde globalisé, faiblesse durable de la croissance, déclin continu de la productivité, financiarisation à outrance, périls environnementaux, désordres monétaires, déclin démographique de l’Europe…Ce qu’il appelle des « lames de fond » risquent de venir se fracasser contre nos économies si des réformes ambitieuses ne sont pas menées rapidement, en affrontant nos problèmes structurels en face. Car « le répit gagné à ne rien faire n’est plus une solution, compte tenu de l’énormité des coûts résultant de l’inaction ». Dans cet essai, Jacques de la Rosière propose non seulement des pistes de réflexion pour décrypter les conséquences de ces « lames de fond » et mieux anticiper leurs effets, mais il développe également quelques pistes d’action pour y faire face. Il défend notamment l’idée que le constat lucide sur notre réalité économique doit éclairer nos choix pour tenter de mieux amortir les chocs.

Il y a tout d’abord le vieillissement démographique qui va, c’est une certitude, et même si le phénomène touche d’autres zones, impacter particulièrement l’Europe, et provoquer une baisse de la part de sa population en âge de travailler d’ici à 2050. Ce vieillissement générera un poids croissant des retraites, un risque d’affaiblissement de l’innovation et de l’entrepreneuriat, une aversion au risque des épargnants, et des tensions de plus en plus fortes sur les systèmes de santé. Dès lors, l’essor des systèmes complémentaires d’épargne retraite et de nouvelles réformes avec un recul de l’âge de la retraite, semblent inévitables dans les pays avancés d’après lui. Il faudra également dégager de nouvelles ressources pour financer le risque dépendance, en créant de nouvelles places d’hébergement pour faire face à la demande en croissance, et aider les familles à y faire face.

Jacques de la Rosière évoque aussi la question des inégalités : s’il n’est guère contestable que la mondialisation a permis de réduire les inégalités entre les pays en particulier du fait du rattrapage des pays émergents, les inégalités internes au sein des nations se sont creusées inexorablement depuis les années 1980. Mais on constate aussi que dans certains pays -comme la France, les Pays-Bas et la plupart des pays scandinaves-, la croissance des inégalités a été beaucoup plus faible. En tout état de cause, cette progression des inégalités internes aux pays s’explique par une pluralité de causes, comme la financiarisation, les progrès technologiques qui concentrent les richesses sur les personnes travaillant dans les secteurs de l’innovation. Mais on constate aussi un phénomène de dualisme accentué dans les économies émergentes, puisque l’économie marchande est favorisée par l’exportation et l’insertion dans les chaînes de valeurs mondiales, alors que la vaste économie encore abritée et à faibles gains de productivité reste relativement défavorisée. L’enjeu est désormais d’inventer les bons mécanismes de redistribution en faveur des laissés pour compte de la globalisation économique, sans casser les incitations à la prise de risque et à l’innovation, mais grâce à une coopération internationale plus étroite à l’échelle mondiale.

Jacques de la Rosière rejette la tentation du protectionnisme et son cortège d’effets délétères sur l’activité économique (pertes de pouvoir d’achat, déstabilisation des chaînes de valeurs internationales, etc.) et évoque les risques de tensions commerciales entre les nations en cas de fermeture des frontières. Pour sortir « par le haut », il plaide pour la formation professionnelle, la recherche, les investissements pour favoriser le haut de gamme, l’éducation…

 

Un lien vers le livre de François Bourguignon, « La mondialisation de l’inégalité »

Stagnation séculaire, risque environnemental, dérives financières

Plus qu’un phénomène conjoncturel, le ralentissement de la croissance semble bien être une « lame de fond », en raison de problèmes structurels liés à l’offre, comme l’a avancé l’économiste Robert Gordon, avec à la clé un essoufflement de la croissance potentielle. C’est le cas à cause « vents contraires », parmi lesquels le vieillissement démographique, l’essoufflement des taux de scolarisation, le creusement des inégalités, ou la tendance lourde du ralentissement des gains de productivité. Pour contrecarrer ces tendances de fond, la France devrait selon Jacques de la Rosière s’employer à redresser son taux de croissance potentielle, en allégeant les coûts de production des entreprises, en rémunérant davantage l’initiative et le risque, en stimulant l’innovation, la recherche ainsi que le développement de nouvelles technologies, et en formant mieux la population active. Selon lui, en effet, pour éviter une société duale, « cette éventualité d’une croissance quasi nulle ou très faible nécessitera, quoi qu’il arrive, une adaptation de nos systèmes socio-économiques dont les modèles s’appuient encore sur l’anticipation d’une croissance soutenue ».

 

Un lien vers un thème d’actualité consacré à la « stagnation séculaire »

Le risque climatique est évidemment l’une de ces « lames de fond » redoutables car elle engage tout simplement l’avenir de l’humanité : le réchauffement climatique va générer des déséquilibres tels qu’ils pourraient déstabiliser des régions entières et en premier lieu les pays les plus pauvres. Jacques de la Rosière appelle de ses vœux une plus grande coopération internationale (l’ouvrage a été écrit avant l’annonce du retrait des Etats-Unis de l’accord sur le climat de Paris COP 21) avec l’établissement de règles universelles, la fixation d’un prix unique du carbone, une taxation du carbone à taux unique, et un système global de droits à polluer échangeables. Il note toutefois deux progrès dans la mesure des écarts de développement, avec l’indice de développement humain (IDH) et l’empreinte écologique : toutefois il souligne que c’est généralement dans les pays à l’IDH le plus élevé que l’empreinte écologique est aussi la plus importante… Le drame est que le coût à payer pour les pays les plus pollueurs est élevé et immédiat, alors que les bénéfices de cette action de préservation du climat sont plus lointains. Le temps politique est donc en déphasage avec l’action en faveur de l’environnement…mais l’urgence serait à la gouvernance mondiale, avec la création d’une organisation mondiale de l’environnement.

Un lien vers le cours de Terminale Es sur l’économie du développement durable

 

En matière monétaire et financière, Jacques de la Rosière prend comme point de départ la fin du système monétaire de « Bretton Woods » en 1973 et la période d’inflation qui a précédé une action résolue des banques centrales contre l’inflation. Mais la stabilité des prix a surtout été permise par l’impact de la concurrence mondiale et de la pression exercée par l’armée industrielle de réserve des pays émergents qui a comprimé les coûts salariaux…dès lors les banques centrales pouvaient s’engager dans une politique monétaire d’expansion du crédit, créatrice de bulles spéculatives et d’excès d’endettement…jusqu’à la catastrophe de la crise financière mondiale de 2007-2008 (toujours plus de crédit = toujours plus de risques). Dès lors on a souvent glosé sur l’excès d’épargne des pays émergents, mais on a souvent oublié d’évoquer leur contrepartie : un endettement de plus en plus dangereux des pays développés. C’est aussi le tableau de bord des banques centrales qui s’est révélé défaillant et incomplet comme le rappelle l’auteur : « avec un seul instrument (les taux directeurs) et un seul compas (l’indice des prix à la consommation), on ne pouvait assurer à la fois la stabilité des prix et celle du système financier ». Alors que traditionnellement les banques centrales étaient chargées de lutter contre l’inflation sur le marché des biens et services, et stabiliser les fluctuations conjoncturelles, elles sont devenues LES responsables des cycles, en manipulant des instruments conventionnels (les taux d’intérêts directeurs) et des instruments non conventionnels (le rachat de titres publics sur le marché obligataire), afin d’agir sur les taux longs pour relancer continuellement l’économie et assurer le plein emploi. Dès lors, comment sortir de ce type de politique monétaire hyper-accommodante auxquels les Etats se sont habitués sans provoquer de crise majeure ? Pour l’auteur, il ne faut pas attendre de la politique monétaire qu’elle résolve nos problèmes structurels, dans un monde où les politiques monétaires restent nationales et le marché financier est global : « il est temps de reconnaître aujourd’hui que la politique monétaire européenne est entrée dans une phase de rendements décroissants et que sa poursuite pose plus de problèmes à la stabilité financière qu’elle n’en résout sur le plan de la croissance économique ». L’auteur plaide ainsi pour que les banques centrales intègrent enfin dans leur tableau de bord le danger des bulles de crédit et celui du risque systémique.

Un lien vers un ouvrage de Patrick Artus consacré aux banques centrales

 

Quelles leçons à tirer pour la France ? Pour Jaques de la Rosière, en matière de financement de l’économie, il faut mieux canaliser l’épargne des ménages vers l’investissement productif, notamment par des incitations fiscales sur le capital, afin de relever notre taux de croissance potentielle à long terme et assurer le développement de nos infrastructures publiques. Tout d’abord, il faut résister à la tentation des fausses solutions qui aggraveraient nos problèmes (relance budgétaire par la dépense publique, hausse des cotisations retraites, sortie de l‘euro), et se focaliser sur nos défaillances structurelles, comme l’ont fait de nombreux pays (Allemagne, Suède) afin de dynamiser durablement notre économie et restaurer sa compétitivité. Il propose quelques pistes de réformes : se fixer un niveau raisonnable de dépenses publiques rapportées au PIB et viser la moyenne européenne ; réduire le niveau de nos prélèvements obligatoires ; miser sur l’éducation et l’apprentissage et réformer la formation professionnelle ; réduire la taxation sur le travail pour inciter à la création de nouveaux emplois ; assouplir les conditions d’embauche et de licenciement pour redonner une certaine fluidité au marché du travail ; mener une action sur la durée du travail afin d’assouplir le cadre des 35 heures ; réformer l’assurance chômage qui n’incite pas suffisamment au retour rapide à l’emploi.

Mais les problèmes français s’inscrivent dans une économie mondialisée (Jacques de la Rosière plaide pour une réglementation financière qui permette de surveiller la formation de bulles de crédit et l’expansion du système financière peu régulé), mais aussi dans une économie européenne qui a besoin de réformes structurelles profondes. Celles-ci passent selon lui par une meilleure convergence des politiques économiques à l’échelle de l’Union, une politique commune en matière de sécurité et d’immigration, un budget communautaire plus important, quitte à instaurer une nouvelle « autorité de la convergence » indépendante dotée de pouvoir de sanction et de ressources propres. Il milite enfin pour une démocratisation de l’Europe avec l’élection du Parlement européen sur une base européenne (et non plus nationale) et un vote des citoyens directement pour le président de l’Europe. Le traitement de ces défis structurels est selon Jacques de la Rosière une exigence intellectuelle autant qu’un défi pour la démocratie au XXIème siècle.

Un lien vers le cours de Terminale ES sur l’Union européenne dans l’économie globale

 

 

Quatrième de couverture

Ce livre est un cri d'alarme. Il évoque l'avancée inexorable des "lames de fond" que sont le vieillissement de nos populations, la montée des inégalités nées de la mondialisation, le réchauffement climatique, les excès de la financiarisation du système mondial... Un certain nombre de phénomènes structurels ont déjà atteint le point de non-retour. Ils sont là. Ils s'aggravent à une vitesse qu'on n'imaginait pas lorsqu'on se plaisait à les considérer comme faisant partie du très long terme. Ils ont commencé à bouleverser nos certitudes, nos habitudes, nos modes de vie. Ils font déjà craquer nombre d'équilibres institutionnels que nous avions tendance à croire immuables. Le but de ce livre est donc de réfléchir à ces "lames de fond" et d'essayer de comprendre leurs conséquences. Il est aussi de suggérer des pistes d'action qui permettraient à nos sociétés de s'adapter au mieux - ou le moins mal possible - à ces nouvelles réalités.

 

L’auteur

Jacques de Larosière est ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) (1978-1987), ancien gouverneur de la Banque de France (1988-1993), ancien président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) (1993-1998). Il est conseiller auprès du président de BNP Paribas.