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Les ennemis de l'emploi

Pierre Cahuc et André Zylberberg
janvier 2015
Champs Flammarion
Dans leur ouvrage consacré à l’emploi, Pierre Cahuc et André Zylberberg se proposent de revenir sur les rouages du marché du travail, encore largement méconnus selon eux, malgré l’accumulation de travaux scientifiques robustes en économie sur ce sujet. Et faute de véritablement comprendre les mécanismes à l’œuvre sur ce marché particulier, les politiques de l’emploi se condamnent à l’échec selon eux, à l’heure où le chômage demeure très élevé en France. Or, sans connaissance des faits et sans évaluation objective indépendante, toute tentative de diagnostic du fonctionnement du marché du travail est assimilée dans le débat public à une prise de position politique qui tient de la posture intellectuelle caricaturale, et finalement stérile.

L'ouvrage

Les auteurs insistent en particulier sur un point central : « la recherche d’emploi, ou, en d’autres termes, le chômage, est un rouage indispensable du processus de destruction créatrice et de la croissance ». Loin d’être statique, le marché du travail est mû par un intense processus de créations/destructions d’emplois. Dans un capitalisme contemporain soumis à des mutations technologiques rapides et à une concurrence intense liée à la globalisation de la production, le volume et la structure de l’emploi sont soumis à des changements incessants qui remodèlent en permanence les appareils productifs. Dès lors, le chômage devrait constituer une période transitoire et nécessaire pour faciliter les réallocations d’emplois dans l’économie, car les destructions d’emplois sont inévitables. En France, tous les ans, 2,4 millions d’emplois disparaissent : chaque jour ouvrable, la France perd 10 000 emplois…Mais chaque jour la France crée également…10 000 emplois. Et c’est ainsi qu’entre 1970 et 2000, l’économie française a détruit, chaque année, approximativement 15% de ses postes de travail…et en a créé 15,5% (une sorte de « loi des 15% » puisque à l’échelle d’une nation chaque année environ 15% des emplois disparaissent et chaque année environ 15% d’emplois nouveaux apparaissent !). Ce qui compte vraiment est le solde, soit les créations nettes d’emplois (ainsi en 2008 à 2009, les destructions d’emplois l’ont emporté sur les créations sous l’effet de la crise). On ne devrait donc pas parler de « Fin du travail » comme l’avait prophétisé l’économiste américain Robert Reich au milieu des années 1990, en anticipant des vagues de destructions d’emploi implacables dues au progrès technique, mais plutôt de recomposition incessante des emplois dans le système productif. L’analyse des flux d’emploi rappelle que l’économie de marché contemporaine est mue par un processus de « destruction créatrice » au sens de l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950), particulièrement à l’œuvre sur le marché du travail. Ce mécanisme explique le « déversement » sectoriel que décrivait l’économiste Alfred Sauvy, avec des destructions d’emplois dans les secteurs où la productivité augmente plus vite que la production (dans l’industrie) et des créations d’emplois dans les secteurs où la productivité augmente moins vite que la production (dans les services). Le secteur tertiaire est traditionnellement davantage créateur d’emplois en raison d’une demande forte conjuguée à un rythme du progrès technique moins rapide. Des réallocations d’emplois ont lieu avec des créations nettes d’emplois dans les secteurs les plus productifs par rapport aux secteurs les moins productifs. Le marché du travail est donc en perpétuel mouvement.

 
Un marché du travail en perpétuel mouvement

 

Pierre Cahuc et André Zylberberg rappellent ensuite que le taux de chômage rapporte le nombre de chômeurs à celui de la population active ; indicateur statique, il mesure qu’imparfaitement les flux sur le marché du travail. Le taux de chômage représente le stock de chômeurs à un instant donné mais ne fournit que peu d’enseignements sur les entrées et les sorties dans l’emploi, le chômage ou l’inactivité, ainsi que sur la durée moyenne du chômage, différente selon les pays. Les théories récentes du marché du travail insistent sur son caractère dynamique : un taux de chômage faible peut s’accompagner d’un niveau faible de création d’emplois, tandis qu’un taux de chômage élevé peut correspondre à une durée moyenne du chômage faible. Ainsi les jeunes en France ont-ils un taux de chômage traditionnellement plus élevé que les séniors, même si leur durée moyenne au chômage demeure plus courte, et leur insertion dans l’emploi stable plus difficile. La distinction entre stock (chômage) et flux (entrées et sorties du chômage) sur le marché du travail est essentielle pour expliquer la persistance d’un chômage structurel élevé dans les économies européennes depuis les années 1970 ; les individus subissent en effet une perte d’ « employabilité » au-delà d’une certaine durée de chômage (perte de qualification, dégradation des compétences professionnelles et de l’attitude face au travail, risque de découragement dans la recherche d’emploi, signal négatif pour les employeurs), ce qui explique le niveau élevé du chômage de longue durée (supérieur à un an). Le dynamisme des flux sur le marché du travail s’explique par les mutations technologiques au sein de l’appareil productif. Les modifications de la demande et la diffusion des innovations (motivée par le profit) sont à l’origine d’un processus perpétuel de destruction créatrice et d’élévation de la productivité à long terme dans le cadre de l’économie de marché concurrentielle. De la fluidité de ce processus de créations/destructions d’emplois dépend donc la progression continue des niveaux de vie : « une économie de marché est un bouillonnement d’essais et d’erreurs, de succès et d’échecs, de créations et de destructions. Par essence, ce bouillonnement est imprévisible, et c’est pourquoi il n’existe pas - en tout les cas pas à la même échelle - dans une économie planifiée ». C'est la raison pour laquelle les politiques nationales et l'environnement économique sont particulièrement importants pour soutenir la création et le développement de nouvelles entreprises, car elles contribuent plus que proportionnellement à la création d'emplois dans les économies développées. Les tendances démographiques ne doivent pas être oubliées lorsqu’on analyse la dynamique du taux de chômage : une économie où la population active décroît, comme en Allemagne, a besoin de moins de créations d’emplois pour réduire son taux de chômage.

 
Combattre les fausses idées sur le marché du travail

 

Les auteurs rappellent également que les variations de la taille de la population, et les flux migratoires n’exercent, dans une économie suffisamment réactive, que peu d’impact sur le chômage et les salaires, car le volume de l’emploi n’est pas un simple gâteau à partager. Ils citent trois exemples qui ont été analysés par des économistes dans le cadre de leurs travaux de recherche : l’afflux de réfugiés cubains, à Miami (« l’exode de Mariel » en 1980), l’arrivée des rapatriés d’Afrique du Nord en France en 1962, et l’afflux des migrants d’ex-Yougoslavie. En raison des réallocations d’emplois, des mouvements des facteurs de production (travail, capital) et de la productivité, le nombre des emplois disponibles rejoint plus ou moins vite, dans l’appareil productif, le nombre de personnes désirant travailler. Ces mécanismes expliquent également pourquoi les différentes stratégies de réduction du temps de travail, en considérant le volume de l’emploi ou le nombre d’heures de travail comme une donnée intangible, font fausse route, et en tous les cas ne peuvent constituer une thérapie crédible contre le chômage de masse (« les emplois sont fragiles. Ils peuvent éclore et disparaître très rapidement et en très grand nombre »).

Pierre Cahuc et André Zylberberg examinent ensuite la relation complexe salaire/emploi. Si « la feuille de paie n’est pas (forcément) l’ennemie de l’emploi », puisqu’un certain nombre de recherches montrent que les augmentations du salaire minimum peuvent avoir un effet positif sur l’emploi pour des niveaux de départ faibles, l’impact devient pourtant clairement négatif au-delà d’un certain seuil. En France, les hausses successives du SMIC ont été compensées par des politiques de baisse des cotisations sociales à la charge de l’employeur (qui amortissent la transmission des hausses du SMIC au coût du travail) coûteuses pour les finances publiques. En augmentant les bas salaires, le salaire minimum peut freiner le développement de la pauvreté et contenir les inégalités de revenu salarial (et favoriser la cohésion sociale), mais d’autres effets peuvent jouer en sens inverse. Un niveau élevé du SMIC évince les travailleurs les moins productifs de l’emploi, ce qui réduit le revenu auquel ils peuvent prétendre, et leurs opportunités de mobilité sociale. Les effets sont donc contrastés : augmentation des revenus des plus précaires qui conservent leur emploi, et baisse des revenus pour ceux qui perdent leur emploi. Les relèvements du SMIC ont tendance à rogner les marges des entreprises et débouchent sur l’éviction des moins productifs : un niveau de salaire minimum élevé empêche les jeunes non qualifiés d’accéder au marché du travail et d’acquérir ainsi une expérience professionnelle (capital humain). Pour autant, l’aggravation du chômage des travailleurs non qualifiés ne s’explique pas uniquement par l’évolution du coût du travail (et notamment du SMIC), mais aussi par d’autres facteurs comme la politique de formation, la structure de l’économie (existence d’un biais en faveur du travail qualifié), ou les problèmes d’appariement entre l’offre et la demande de travail (chômage structurel).

Dès lors, les débats restent vifs sur l’opportunité de comprimer le coût du travail français pour réduire le taux de chômage et la littérature scientifique ne permet pas de trancher de manière indiscutable dans ce débat. Certains travaux montrent ainsi qu’une augmentation de la rémunération n’engendre pas nécessairement de destructions d’emplois, mais peut au contraire favoriser de nouvelles créations d’emplois. Les auteurs citent une étude réalisée par des économistes américains sur l’Etat du New Jersey qui, après avoir relevé de 20 % le niveau de son salaire minimum, a connu une augmentation du nombre d’emplois peu qualifiés, notamment dans les « fast food », alors que l’Etat voisin de Pennsylvanie, qui avait stabilisé son salaire minimum à un niveau inférieur, a au contraire enregistré une baisse de ces emplois. Enfin, des niveaux de salaire excessivement bas peuvent dissuader les entreprises de faire des efforts de formation de la main-d’œuvre et créer des « trappes à bas salaires ». La baisse du SMIC en termes réels en France permettrait de diminuer le chômage des jeunes et des personnes non qualifiées en les rendant plus attractives pour les entreprises en fonction de leur niveau de productivité, et elle favoriserait le développement des services à forte intensité de main-d’œuvre peu rémunérée et non délocalisable (hôtellerie-restauration, tourisme, services à la personne, services publics, etc.) où la France enregistre un déficit de création d’emplois. Mais elle entraînerait une perte de revenu et un risque plus grand de précarité pour un nombre important de travailleurs (pauvreté laborieuse). Depuis les années 1990, les politiques dites « d’activation » du marché du travail, ont d’ailleurs cherché à accroître l’écart incitatif entre les bas salaires et les revenus d’assistance par le biais d’incitations fiscales et de dispositifs comme le RSA pour « faire que le travail paye », et afin d’éviter les trappes à inactivité, lorsque les revenus du travail sont légèrement supérieurs (voire inférieurs) aux revenus d’assistance lorsque l’on prend en compte les droits connexes (« en France, le travail n’est pas assez payant pour de nombreux allocataires des minima sociaux. Or rendre le travail payant est une condition nécessaire à la création et à la survie des emplois » ).

 
Quelle protection de l’emploi ?

 

Le marché du travail français est régulièrement critiqué dans les diagnostics économiques, à la fois pour son insuffisante flexibilité, mais aussi pour les rigidités de sa règlementation du travail qui freinent la propension à l’embauche (durée du temps de travail strictement définie, limites au droit de licenciement, seuils déclenchant certaines obligations en matière de représentation syndicale). La protection de l’emploi est sensée alourdir les coûts de licenciement et de rotation de la main-d’œuvre, et freiner les restructurations liées au processus incessant de créations/destructions d’emplois évoqué précédemment. Les travaux sur cette question montrent généralement que la France se caractérise par un haut degré de protection de l’emploi du fait de la forte réglementation du travail temporaire (durée maximale faible, nombre de renouvellement limité du CDD), des coûts du licenciement collectif (coûts administratifs et juridiques), et du coût lié aux indemnités de licenciement. Une forte protection de l’emploi crée donc des effets contrastés sur le marché du travail :

- elle tend à réduire les licenciements en période de récession, et par conséquent à accroître la stabilité de l’emploi. Elle peut de cette manière inciter les travailleurs à s’investir davantage dans leur travail et à accepter de se former et ainsi avoir des répercussions positives sur le volume de l’emploi global et l’efficacité économique ;

- mais un degré élevé de protection de l’emploi peut aussi réduire la capacité des entreprises à s’adapter à un environnement qui évolue très rapidement sous l’effet de la mondialisation, des exigences des consommateurs, des nouvelles technologies et des changements organisationnels qui en résultent au sein des firmes (raccourcissement des cycles de conception et de vie des produits). De plus, les coûts de la protection de l’emploi peuvent freiner les décisions d’embauche en période de croissance de la demande. Au final, Pierre Cahuc et André Zylberberg précisent que la protection de l’emploi rend plus coûteux les licenciements et évite des destructions d’emplois, mais ralentit l’embauche et la création de nouveaux emplois : en réduisant les flux d’entrée ou de sortie du chômage ou de l’emploi, la réglementation du travail peut aggraver les inégalités sociales (en accentuant la segmentation du marché du travail) et l’insécurité économique.

Au final, toutes ces données incontournables sur le marché du travail, étayées par de nombreuses recherches internationales, devraient faire réfléchir les élites politiques en charge de mener des réformes certes délicates mais indispensables, et également alerter de nombreux intellectuels selon les auteurs, car, « en rejetant les enseignements de l’analyse économique, souvent sans discernement, ils se sont privés des outils qui leur auraient permis de réfléchir objectivement aux mécanismes qui gouvernent la production et la distribution des richesses dans le monde réel » .

 

Quatrième de couverture

Revu et mis à jour par les auteurs, ce livre donne un éclairage entièrement nouveau sur le fonctionnement du marché du travail, la manière de penser le chômage et les politiques pour le combattre. Non, le chômage n’est pas une fatalité liée à la mondialisation et au capitalisme financier ; non, un bon salaire n’est pas toujours l’ennemi de l’emploi ; non, la législation sur les licenciements ne protège pas l’emploi ; non, la formation n’est pas le remède à tous les maux du chômeur ; non, le travail ne se « partage » pas, car il se recompose par d’incessants mouvements de création et de destruction d’emplois. Voilà ce qu’enseignent les recherches les plus récentes conduites en France et dans de nombreux pays. On n’a pas « tout essayé » pour combattre le chômage. Loin de là. Ce livre traque les ennemis de l’emploi et nous dit comment les abattre. A sa première parution, en 2004, sous le titre Le chômage, fatalité ou nécessité ?, l’ouvrage a été salué par une critique unanime et a reçu le prix Mutations et Travail, le Prix européen du livre d’économie, le prix Manpower de l’ouvrage de ressources humaines en 2005 et le prix Zerelli-Marino de l’Académie des sciences morales et politiques en 2006.

 

Les auteurs

Pierre Cahuc est professeur d’économie à l’Ecole polytechnique et dirige le Centre de recherche en économie et statistique (CREST) de l’INSEE.

André Zylberberg, directeur de recherche émérite au CNRS, est membre du Centre d’économie de la Sorbonne et de l’Ecole d’économie de Paris.

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