Lecture

L'économie à l'épreuve des faits: Comprendre les controverses du passé pour éclairer les défis de la société

Francesco Saraceno
novembre 2017
Revue Banque
En fonction du déroulement des faits, et notamment des crises, la théorie économique évolue régulièrement, permettant ainsi de mieux comprendre les problèmes économiques et sociaux de notre temps.

L'ouvrage

 

 

Dans cet ouvrage, Francesco Saraceno propose une réflexion sur l’évolution de la théorie macroéconomique dans le champ de la recherche, pour mieux comprendre les problèmes économiques et sociaux de notre temps. Il rappelle à ce titre que la crise économique de 2007-2008 a également été une crise de la science économique qui a interrogé les économistes sur les manques et les défaillances de leurs modèles. Il défend l’idée que les auteurs du passé peuvent constituer un guide précieux pour analyser ce qu’il s’est produit il y a dix ans : « Souvent ces « vieux » penseurs nous éclairent plus sur les origines de la crise et les instruments qui devraient être utilisés pour en sortir, que le courant dominant de ces trente dernières années ». En s’appuyant sur les travaux de Thomas Kuhn et en particulier sur la notion de paradigmes (que Kuhn définit dans sa Structure des révolutions scientifiques comme « une constellation de croyances, de valeurs, de techniques et d’engagements collectifs partagés par des membres d’une communauté donnée, fondée en particulier sur un ensemble de modèles d’axiomes et d’exemples communs »), Francesco Saraceno fait le constat que chacun d’entre eux a été supplanté dès l’instant où il a été confronté à des évènements inattendus qui ne rentraient pas dans son cadre.

 

L’auteur évoque alors, dans cette mise en perspective de l’histoire de l’analyse économique, tous ces moments clés qui ont conduit à une profonde évolution de la théorie. Il note ainsi que, malgré leurs différences de milieux et d’opinions politiques, les économiques classiques (Ricardo, Smith, Malthus, Mill) entre le XVIIIème et le XIXème siècle partageaient les mêmes idées sur les lois de l’économie, et essayèrent de créer un modèle cohérent et généralisé de la croissance et de la répartition des revenus. Ces travaux se sont déployés dans un contexte social constitué de classes sociales luttant pour la répartition d’un surplus, c’est-à-dire ce qui reste de la production totale une fois assurés le remboursement du capital utilisé pour la production et la subsistance des travailleurs. Mais Francesco Saraceno note que l’école classique a été confrontée en son temps à deux difficultés majeures : une difficulté théorique dans la détermination du revenu de subsistance et la valeur des biens, et une difficulté politique après 1848 dans un contexte plus calme sur le plan de l’agitation sociale qui invalidait une lecture en termes de conflit entre les classes sociales pour la répartition.

Un lien vers un cours de première ES :

 

  • L’école néoclassique et la démarche scientifique

 

La fin du XIXème siècle a vu, dans un climat d’effervescence scientifique marqué notamment par le positivisme d’Auguste Comte, l’émergence de la théorie néoclassique appuyée sur deux principes fondamentaux : 1) L’individualisme méthodologique, selon lequel l’agent rationnel est l’atome de base pour comprendre le fonctionnement de la société, qui n’existe que par les individus qui la composent, et en vertu duquel les sciences sociales doivent étudier les comportements agrégés comme la simple somme de décisions et d’actions individuelles ; et 2) La méthode scientifique, pour laquelle une théorie est construite sur des postulats fondamentaux, d’où l’on peut tirer des conclusions normatives et positives, tandis que cette théorie peut être soumise à un processus de réfutation où les faits sont comparés avec la théorie censée les expliquer. Cette approche s’inspire des sciences « dures » comme la physique ou la chimie, qui connaissent des avancées décisives dans la seconde moitié du XIXème siècle, d’où, d’après Francesco Saraceno « son adoption par les économistes, soucieux d’éradiquer de leur discipline toute connotation sociale, en l’édifiant sur des lois de la nature, non assujetties aux conditions historiques et sociales ». Il rappelle ainsi les outils fondamentaux développés par la théorie néoclassique, comme la théorie de l’agent représentatif, les marchés de concurrence pure et parfaite, la théorie de l’équilibre général, l’optimum de Pareto, et les théorèmes de l’économie du bien-être, qui montrent notamment que les économistes néoclassiques n’ont d’autre but que la compréhension des conditions de maximisation de l’efficacité du système économique. La théorie néoclassique repose en réalité sur la dichotomie entre l’efficacité et la justice à propos de l’allocation des ressources, puisque « la désirabilité sociale de la répartition des revenus, son caractère plus ou moins équitable, ne concerne pas les économistes ». L’économiste peut juste s’interroger sur les distorsions que la redistribution peut créer en réduisant l’efficacité, en particulier s’il existe des rentes et des frictions du marché. En résumé, selon le modèle néoclassique, l’équilibre du système économique est atteint par des mécanismes d’ajustement automatique sur les trois marchés (marché des biens et services, marché du travail et marché des fonds prêtables) : la flexibilité permet au marché du travail d’atteindre un salaire d’équilibre qui assure le plein emploi ; ce flux de revenus permettra de créer une consommation et une épargne, laquelle alimentera automatiquement l’investissement de façon à assurer que la totalité de la production de plein emploi soit absorbée par la demande. Et sur le marché des fonds prêtables, les variations des taux d’intérêt permettront à l’investissement et à l’épargne de converger. Mais comme le note Francesco Saraceno, dans cette conception « le rôle de la politique économique, et le seul, est alors de créer des institutions économiques qui permettront aux marchés d’œuvrer dans un environnement aussi près que possible de l’idéal de Walras ».

 

La crise de 1929 et la « Grande Dépression » (qui entretient d’ailleurs certaines similitudes avec celle de 2009) constituera alors un défi scientifique et empirique redoutable pour le paradigme néoclassique : ce constat empirique d’une forte cyclicité de l’économie devenait difficile à cerner dans une cadre de pensée faisant la part belle aux calculs rationnels d’agents parfaitement clairvoyants. Mais comme l’expliquait Kuhn remarque l’auteur, les difficultés empiriques d’un paradigme ne suffisent pas à faire émerger un paradigme alternatif : un groupe d’économistes avec comme chef de file John Maynard Keynes, va alors, au cours des années 1930, contester un aspect central de la théorie néoclassique, soit la capacité des marchés à s’orienter spontanément vers un équilibre optimal de plein-emploi. Keynes remet en cause la loi de Say, introduit l’incertitude radicale dans le raisonnement, révolutionne l’analyse monétaire et construit le principe de la demande effective : dès lors que l’incertitude influence les décisions des ménages et des entreprises (investissement), la part de l’épargne qui est thésaurisée n’arrive pas aux firmes, et comme les variations du taux d’intérêt ne permettent pas de résorber les déséquilibres entre l’épargne et l’investissement, la demande reste inférieure à l’offre de plein emploi. Face aux biens invendus, les entreprises réduiront alors la production et l’emploi. Cette réduction de l’emploi est due à une demande insuffisante, et non au niveau des salaires comme dans le modèle néoclassique, et si au salaire affiché, les chômeurs sont prêts à travailler, ils ne seront pas embauchés par les firmes, en raison d’une demande anticipée trop faible. Ainsi, contrairement à l’analyse néoclassique, le chômage peut être involontaire. Keynes combat les idées reçues de son époque, et montre que la rigidité des salaires, plutôt que créer un déséquilibre, constitue une caractéristique institutionnelle indispensable pour éviter la spirale déflationniste par effondrement de la demande dans l’économie, jusqu’à l’implosion du système économique. Contrairement aux thèses néoclassiques, la politique économique doit sortir de sa neutralité et soutenir la demande agrégée (la demande publique se substitue alors à la demande privée), et provoquer un retournement des anticipations afin de faciliter la sortie de crise. Comme le remarque Francesco Saraceno, Keynes « ne défendait pas nécessairement l’idée d’un Etat tout-puissant », mais seulement une politique macroéconomique de stabilisation de l’activité pour adoucir les chocs liés aux cycles économiques et pallier les défaillances de l’économie de marché.

 

Si le keynésianisme va devenir le paradigme dominant de l’après-guerre, tant dans les cercles politiques qu’académiques, où l’on pense même un temps avoir résolu la question macroéconomique de la stabilisation des cycles, il se heurte de plein fouet à la crise à partir des années 1970 et à la « stagflation », soit la conjonction du ralentissement de la croissance et de l’accélération de l’inflation, incapable d’expliquer les problèmes structurels d’offre et de ralentissement de la productivité auxquels les économies développées sont alors confrontées. 

Un lien vers un cours sur la politique économique en CPGE :

 

  • La réplique néoclassique

 

S’ensuit alors un retour en grâce de l’analyse néoclassique car le paradigme keynésien se révèle inopérant face aux chocs d’offre et aux liens entre politique macroéconomique et inflation. La synthèse classico-keynésienne (appuyée sur le célèbre modèle IS/LM), référence des macro-économistes, sera elle-même en grande difficulté et le monétarisme de Milton Friedman cherchera à saper systématiquement tous les fondements de la théorie keynésienne : en pointant la responsabilité des banques centrales dans l’inflation (qui est toujours et partout un phénomène monétaire dû à un excès de monnaie en circulation), il entreprend de montrer à l’université de Chicago que les politiques macroéconomiques sont inutiles au-delà d’un court terme pendant lequel leur impact sur l’économie est de toute manière assez imprévisible. Comme le rappelle Francesco Saraceno, les monétaristes affirment surtout que les Etats peuvent bien surprendre les agents privés et écarter l’économie de son équilibre « naturel », mais cela se fait au prix d’une inflation en constante progression. En effet, il existe un taux de chômage naturel lié aux variables structurelles du marché du travail, une sorte de force gravitationnelle qui ne peut être contournée par des stratégies de relance monétaire systématiques qui se paient d’une inflation toujours plus menaçante. Ce chômage naturel est associé à un certain niveau de production potentielle (en fonction des marchés et de leurs imperfections), une sorte de barrière physique qui ne peut être dépassée que par un accroissement des facteurs de production et des gains de productivité, et qui reste encore aujourd’hui (notamment avec le NAIRU et la croissance potentielle), des références incontournables en théorie macroéconomique. Les théoriciens de la Nouvelle école classique (NEC) vont en quelque sorte radicaliser les préceptes monétaristes dans les années 1970 avec l’hypothèse d’anticipations rationnelles et nier toute efficacité de la politique macroéconomique active, même à très court terme, dans la mesure où les agents privés connaissent le modèle pertinent de l’économie et utilisent toute l’information disponible pour prévoir l’impact des choix publics. Mais la parade néoclassique s’appuie aussi sur les travaux de l’école des cycles économiques réels (RBC, Real business cycles) qui assène l’idée que les fluctuations de la production résultent de la réponse optimale des marchés à des chocs technologiques aléatoires. Comme l’explique Francesco Saraceno, les implications de cette théorie sont énormes : elle signifie que si les agents sont parfaitement rationnels, il est difficile d’imaginer que l’économie s’éloigne de façon significative de son chemin optimal, tandis que les fluctuations observées dans les données ne peuvent provenir que du comportement d’optimisation des agents. Les grands postulats de la théorie néoclassique sont dès lors ressuscités : les fluctuations de l’emploi sont volontaires et optimales, la monnaie est neutre, et la flexibilité des prix garantit l’ajustement instantané des marchés, lesquels sont en équilibre constant.

Un lien vers une vidéo de Philippe Aghion sur les politiques d’offre et les politiques de demande :

 

  • Et maintenant ?

 

Francesco Saraceno évoque dans la fin de son ouvrage l’émergence d’un « nouveau consensus » dans la théorie macroéconomique : après la tentative des « nouveaux keynésiens » d’intégrer dans leurs modèles les anticipations rationnelles, la lenteur d’ajustement des prix et des salaires en raison d’imperfections du marché et des coûts de menu, les modèles dominants ont par la suite cherché, dans les années 1990, à établir une synthèse en termes d’horizon temporel. Il en ressort un court terme avec des propriétés keynésiennes et un long terme où les facteurs liés à l’offre sont dominants et où la croissance est dépend de la technologie et de la démographie (notamment sur la base des travaux d’Olivier Blanchard). Les outils principaux de ce « nouveau consensus » sont ce que les universitaires et les institutions internationales appellent les modèles « d’équilibre général dynamique stochastique » (ou DGSE, dynamic stochastic general equilibrium) qui intègrent un certain nombre de rigidités et d’imperfections dans l’économie, mais dans un cadre proche de la théorie des cycles réels. Les implications de ce « nouveau consensus » sont très importantes pour la conduite de la politique économique : 1) Le modèle de référence est celui de l’école des cycles réels, 2) La politique monétaire doit éliminer les rigidités sur les marchés et il convient de mener prioritairement des réformes structurelles pour ramener l’économie vers l’optimum, 3) Les imperfections des marchés empêchent les agents de former des anticipations correctes, 4) La flexibilité des prix et des salaires est efficace pour absorber les chocs, et 5) Les politiques macroéconomiques actives ont inefficaces pour stabiliser l’activité économique et il est préférable de fixer des normes monétaires et budgétaires et s’y tenir. Dès lors, la stimulation de la croissance passe par de profondes réformes structurelles du marché des biens et services et du marché du travail.

 

Francesco Saraceno rappelle ainsi que ce « nouveau consensus » macroéconomique a largement inspiré les institutions économiques de la zone euro et les préconisations de politique économique en matière de réformes afin de réduire le chômage structurel et redresser la croissance potentielle en Europe. Mais la crise financière de 2007-2008, puis la crise des dettes souveraines, en débouchant sur une crise de la science économique,  semblent avoir rebattu les cartes selon l’auteur : « les économistes ont commencé à remettre en question la capacité des marchés à absorber les chocs comme l’avait pensé le consensus », et la critique est même venue « de l’intérieur de la citadelle », avec des travaux très riches qui ont réévalué certaines analyses sur des sujets aussi importants que le lien entre les inégalités des revenus et la croissance, le rôle des institutions du marché du travail pour soutenir une croissance stable et inclusive, en passant par les travaux sur les voies les plus pertinentes pour soutenir l’effort d’éducation et d’innovation, ou sur le rôle du contrôle des capitaux et de la réglementation financière, etc.

 

Une des avancées décisives en macroéconomie selon Francesco Saraceno depuis la crise est d’avoir nuancé la séparation entre le court terme et le long terme comme le présupposait le « nouveau consensus », en insistant désormais sur l’idée que les effets à court terme et à long terme des réformes structurelles ne peuvent être dissociés. La nouvelle crise du paradigme dominant, en particulier face à l’échec des politiques budgétaires d’austérité en Europe (comme en Grèce), a fait vaciller une idée qui a longtemps prévalu : celle que les gouvernements pouvaient mettre en œuvre des politiques de croissance à long terme sans se soucier des effets à court terme sur la demande globale. L’austérité budgétaire peut ainsi déprimer l’activité économique à court terme, mais par effet d’hystérèse, elle peut aussi compromettre l’accumulation du capital physique et nuire à la croissance potentielle de l’économie à long terme.

 

Face à cette nouvelle crise du paradigme dominant, Francesco Saraceno fait ainsi le constat que certaines institutions internationales (comme le FMI), tout en insistant sur les réformes structurelles, ont progressivement amendé leurs analyses en insistant aujourd’hui davantage sur l’efficacité de la politique budgétaire, et en préconisant notamment une mobilisation de la dépense publique pour rénover les infrastructures publiques, et profiter de la faiblesse des taux d’intérêt et des externalités positives que ce type de politique peut générer. Enfin Francesco Saraceno remarque que « quelle que soit la nouvelle macroéconomie qui émergera de la tourmente actuelle, nous devrions renoncer aux tentatives de parvenir à une théorie unifiée », et il avance, en plaidant pour l’éclectisme en théorie macroéconomique, l’idée qu’ « une bonne stratégie économique doit tailler sur mesure ses préconisations pour épouser le contexte spécifique dans lequel elles sont faites, sans perdre de vue les différentes théories pouvant fournir une ligne directrice, et en tenant compte des leçons du passé ».

Un lien vers une note de lecture d’un ouvrage de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, sur la crise de l’euro et la politique économique :

 

 

Quatrième de couverture

 

Les économies éprouvent des transformations perpétuelles. À l'heure de la mondialisation, où va l'économie ? Où ne doit-elle pas aller ?

Dix ans après la crise de 2008, l'auteur constate que celle-ci a été l'illustration du désaveu majeur de l'idée que la connaissance en économie procède de façon linéaire et qu'il existe des recettes universelles. Il montre que l'étude des controverses qui animent la macroéconomie depuis un siècle permet d'appréhender les grands thèmes du débat actuel, notamment en Europe. L'histoire de la pensée, Francesco Saraceno en est convaincu, constitue un guide puissant pour éclairer les défis des sociétés contemporaines.

 

Adoptant une perspective historique, l'ouvrage expose de façon rigoureuse mais non technique le combat des idées : des écoles néoclassique et keynésienne jusqu'aux événements récents, il retrace le développement de la macroéconomie autour du rôle respectif des marchés et des gouvernements dans la régulation de l'économie.

 

Épreuve de vérité : pour ancrer cette démonstration dans l'actualité, le récit sur l'alternance des paradigmes dominants est illustré par des focus qui lient l'histoire des idées à des faits ou des discussions de politique économique contemporains.

 

 

 

L’auteur

 

Francesco Saraceno est directeur adjoint du département des études à l'OFCE-Sciences Po. Il est responsable de la filière economics and public policy du master affaires européennes à Sciences Po, et directeur académique du European Affairs Program de la Northwestern University et de Sciences Po. Il enseigne l'économie européenne à Sciences Po et à la LUISS School of European Political Economy (SEP) dont il est membre du conseil scientifique.