Lecture

La gauche, la droite et le marché

David Spector
avril 2017
Odile Jacob
Les réticences des français à l'égard u marché s'expliquent par l'existence d'un antilibéralisme profond que l'on trouve aussi bien à gauche qu'à droite, et qui fait naître des alliances inattendues pour s'opposer à tous les projets de réforme visant à introduire plus de concurrence dans l'économie

L'ouvrage

Dans cet ouvrage, David Spector analyse les racines intellectuelles de la défiance française qui persiste envers l’économie de marché et les forces de la concurrence, d’ailleurs mesurée dans diverses enquêtes internationales. Plus qu’à une quelconque haine des riches, de l’argent ou des entreprises, ou à un penchant culturel purement étatiste, il s’agirait davantage d’une convergence politique entre un antilibéralisme de droite soucieux de défendre les intérêts des grandes entreprises, et d’un antilibéralisme de gauche averse au marché par principe, qui imprègne encore largement la culture économique française. Pour l’auteur les derniers débats parlementaires sur la réforme des professions réglementées (loi Macron), le conflit des taxis avec Uber, l’encadrement des loyers ou les lois en vigueur dans la grande distribution, ont illustré ce phénomène : force est de constater que dans chaque cas, le rejet des mécanismes concurrentiels s’est exprimé publiquement à la fois à droite et à gauche de l’échiquier politique. David Spector s’intéresse à une autre spécificité française : la faiblesse du libéralisme de gauche en France, qu’il regrette, puisqu’il ne fait pas mystère de sa préférence, alors qu’il est puissant dans le monde anglo-saxon, mais peine encore à trouver sa place en France.

En effet la lutte contre les rentes de situation sur les marchés (grâce aux forces de la concurrence), qui obèrent pourtant le pouvoir d’achat des catégories défavorisées, n’est pas une priorité à gauche, alors qu’elle revendique la réduction des inégalités. La raison en est que la concurrence s’apparente aux principes honnis du libéralisme économique. Ce refus de la concurrence et cette ignorance des mécanismes du marché ont des conséquences importantes sur les politiques publiques, et donc sur la vie collective selon David Spector, en matière de transports, de logement, de prix des biens de consommation courante, etc. Mais ce n’est pas tout : il faut noter aussi que contrairement à d’autres nations, l’aversion au marché en France et l’antilibéralisme latent s’accompagnent d’un rejet global du discours des économistes, associés à la défense de l’ordre social et des intérêts des puissants, au nom d’une fausse science que de nombreux intellectuels s’évertuent à disqualifier.

L’auteur montre que ce phénomène a des racines historiques profondes dans l’Hexagone, où, dès le XIXème siècle on observe un divorce entre la gauche et la science économique. En effet, l’éloge du marché y est développé par des économistes par ailleurs très conservateurs sur le plan politique et social, alors que les économistes anglais, fervents défenseurs de la concurrence, se montreront plus soucieux d’égalité et de justice sociale (à l’instar de John Stuart Mill). David Spector en veut pour preuve l’exil symptomatique de Léon Walras, l’un des pères fondateurs de l’école néoclassique d’économie à la fin du XIXème siècle, à Lausanne, tandis que les forces politiques en France basculent dans une hostilité radicale à la loi de l’offre et de la demande.

Sauver le capitalisme des capitalistes ?

Pour appuyer son argumentation dans le cas français, l’auteur cite notamment l’ouvrage de Raghuram Rajan et Luigi Zingalès, selon lesquels il s’agirait aujourd’hui de « sauver le capitalisme des capitalistes » : la crainte de la concurrence est en effet bien ancrée à gauche, mais également à droite, qui souvent défend des intérêts bien établis des grandes firmes qui détestent que l’arrivée de nouveaux compétiteurs bouleverse leurs positions de rente sur les marchés. Et historiquement, il est vrai que les économistes ont associé la concurrence au progrès économique et social, en encourageant l’effort, l’invention et la production, contre l’organisation coopérative socialiste égalitaire, moins créatrice de richesses. Mais il existe aussi des mécanismes vertueux de la concurrence qu’on oublie souvent, et qui ont été depuis longtemps démontrés : s’il est vrai qu’elle peut entraîner une baisse des salaires des ouvriers, elle peut aussi conduire à une hausse de ces salaires en raison de la compétition entre les petits producteurs sur le marché du travail, tandis qu’elle peut faire baisser les prix des produits de consommation sur le marché des biens (ce qui augmente la valeur réelle des salaires). La concurrence a donc des effets complexes dont certains sont favorables aux ouvriers.

David Spector explique qu’en Angleterre, après une période d’hostilité jusqu’au milieu du XIXème siècle, le discours des économistes s’est déporté vers la gauche, ce qui n’a pas eu d’équivalent en France. Là-bas, la défense du libre-échange commercial a par exemple été associée à la défense des intérêts des catégories populaires et de leur pouvoir d’achat, contre les industriels souhaitant préserver leurs profits et leur influence politique à l’abri des protections douanières (il s’agit ici de la défense des consommateurs contre les capitalistes). Par ailleurs, le parti libéral britannique inclinait largement en faveur du réformisme social et jettera les bases de l’Etat Providence, portera des lois favorables aux syndicats, et une fiscalité progressive. Contrairement à ce qu’il se passe en France, les économistes anglais cherchent à concilier la concurrence et l’égalité, et l’hostilité de la gauche (le parti travailliste de nos jours) au libre jeu du marché a nettement reculé outre-Manche. Contrairement à ce que l’on croit souvent, pour les économistes néoclassiques (comme le britannique Alfred Marshall), l’intervention de l’Etat peut être mobilisée pour réduire les inégalités et corriger la distribution des revenus, mais elle doit être parcimonieuse et ne pas perturber le fonctionnement des marchés. Ainsi taxer les riches et fournir des transferts sociaux aux plus défavorisés est préférable à la multiplication de rigidités et d’entraves sur les prix (comme le blocage des loyers, la fixation d’un salaire minimum élevé, ou la subvention de certains biens). Il est alors bien préférable souvent de faire confiance aux signaux de marché, comme l’a montré Arthur Cecil Pigou dans le cadre de la lutte contre les externalités négatives de pollution par la taxation, et comme on le voit aujourd’hui avec le principe des péages urbains et de la fiscalité écologique. Aux Etats-Unis c’est le même constat : la défense de la concurrence (avec la loi antitrust dès 1890) y fait partie intégrante du discours économique de la gauche dès le début du XXIème siècle comme un siècle plus tôt, au nom de la défense des moins favorisés.

En France, le logiciel idéologique de la gauche sera davantage fondée sur l’idée qu’il existe une affinité entre protectionnisme et socialisme, au nom de la critique du « laissez faire » libéral et de la promotion d’une intervention forte de l’Etat dans la vie économique. Selon David Spector, « l’alliance entre socialistes et libéraux, qui triomphe en Grande-Bretagne au début du XXème siècle sur un programme combinant libre-échange, redistribution fiscale et lois sociales, est donc impossible en France ». Et de plus, le patronat conservateur rejoint paradoxalement la gauche radicale sur le rejet de la concurrence et la promotion du protectionnisme national. Toute la période de la IIIème République, conservatrice sur le plan social, sera d’ailleurs assez nettement protectionniste, pour préserver les intérêts des agriculteurs et des grandes entreprises. Et le discours des économistes en France sera assez nettement tourné vers une apologie de l’ordre social inégalitaire selon l’auteur, contre les revendications ouvrières. C’est un point sur lequel il insiste particulièrement : ces positions politiques ultraconservatrices sont associées dans notre pays au libéralisme économique, et elles constituent un véritable repoussoir pour les courants socialistes partisans des réformes sociales. Ainsi, « l’opposition au principe même de la concurrence, à l’invocation de la loi de l’offre et de la demande et à l’idée d’une science économique autonome devient une composante essentielle des discours sur l’économie à gauche ». En clair, pour David Spector, le militantisme conservateur des économistes libéraux français a créé un épouvantail pour tous les courants de la gauche qui rejettent les principes de l’économie politique. Cette réprobation scientifique de l’économie se double ainsi d’un rejet de nature morale dès le début du XXème siècle, et elle sera relayée bien plus tard par la critique sociologique de l’économie, avec notamment les écrits de Pierre Bourdieu pourfendant « l’économisme » et la figure de « l’homo oeconomicus », associés aux idées conservatrices et réactionnaires. Pour David Spector, cette disqualification de l’économie est tout sauf anodine : elle a des implications très fortes sur les politiques publiques mises en œuvre.

L’aversion au marché : un débat public biaisé

L’auteur évoque en détail, pour illustrer son propos, le cas de la politique en matière de logement et d’encadrement des loyers : il défend l’idée que le jeu de l’offre et de la demande accompagnés d’une fiscalité incitative adaptée (qui taxe intelligemment le foncier par exemple) peut suffire, plutôt qu’une intervention publique génératrice de nombreux effets pervers (contrôle des loyers qui réduit l’offre de logement et aggrave la pénurie, aides au logement répercutées dans les loyers au bénéfice des…propriétaires, etc.) Il est dès lors vain selon David Spector d’opposer artificiellement une sociologie émancipatrice et une science économique « orthodoxe », alliée de la domination sociale et opposée aux intérêts des plus défavorisés. Mais il regrette que dans le climat intellectuel français, certains courants de la gauche n’assument pas clairement, même quand leurs réformes s’en inspirent, la défense de la concurrence et du marché. Cette congruence entre la crainte des groupes sociaux intéressés à la défense des protections, le rejet spontané et idéologique d’une grande partie de la gauche, et certains réflexes administratifs dirigistes, conduit dès lors à une approche biaisée des politiques publiques qui nuit au débat et, in fine, à l’intérêt général. Et ce alors même que les enjeux de la santé et de l’éducation, de la coordination des politiques macroéconomiques européennes ou de la lutte contre les gaz à effet de serre, soumis à des défaillances de marché, nécessitent plus que jamais une compréhension citoyenne des rouages de l’économie.

 

Quatrième de couverture

Le libéralisme peut-il être de gauche ? En France, les mécanismes de marché suscitent une aversion plus forte qu’ailleurs. Au point de faire naître des alliances inattendues entre la droite et une partie de la gauche, par exemple pour s’opposer à la déréglementation de certaines professions (loi Macron) ou à la concurrence entre grands distributeurs (loi Galland). Surtout, plus qu’à l’étranger, la gauche peine à concilier l’adhésion au marché et les aspirations égalitaires. Les ressorts historiques de cette méfiance sont le thème de ce livre. David Spector y mène une enquête minutieuse et passionnante qui nous conduit de la Grande-Bretagne libre-échangiste des années 1840 à la France protectionniste de la Troisième République, de l’évolution tumultueuse des lois sur la concurrence aux controverses toujours renouvelées sur la nature de la « science économique », jusqu’à l’ouverture européenne des dernières décennies. Une lecture indispensable pour comprendre les réticences des Français à l’égard du marché.

 

L’auteur

David Spector est chercheur au CNRS et professeur associé à l’École d’économie de Paris. Spécialiste des questions de concurrence, il a enseigné auparavant à la London School of Economics et au Massachusetts Institute of Technology (MIT).