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Inégalités mondiales Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances

Branco Milanovic
mars 2019
Harvard University Press, 2016.
Le livre de Branko Milanovic est novateur par son approche mondiale des inégalités, en considérant les revenus des 7,4 milliards de personnes vivant sur terre comme s’ils appartenaient à une seule communauté. Son point de départ est la fameuse « courbe de l’éléphant » qui met en évidence que les classes populaires et moyennes des pays riches ont été largement oubliées par la croissance mondiale des 30 dernières années, qui a en revanche fortement bénéficié aux autres groupes placés au-dessous et au-dessus d’elles, à savoir les ménages des pays pauvres et émergents (le dos de l’éléphant) et les ménages les plus riches (le haut de la trompe). Branko Milanovic développe dans cet ouvrage son analyse originale de la courbe de l’éléphant tout en procédant à une remise en perspective historique et comparative des évolutions.

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L'ouvrage

Le livre commence par la description et l’analyse des changements les plus significatifs intervenus depuis 1988 dans la distribution des revenus à travers le monde, en utilisant des enquêtes sur les revenus des ménages. Il traite de la montée de la « classe moyenne mondiale » que l’on trouve essentiellement en Chine et dans les autres pays émergents d’Asie, de la stagnation dans les pays riches des groupes qui appartiennent à la classe moyenne, et de l’émergence d’une ploutocratie mondiale. Le deuxième chapitre analyse les cycles d’évolution des inégalités au sein des pays sur la longue période à partir des « vagues de Kuznets ». Le chapitre 3 se penche sur l’évolution des écarts de revenus entre les pays au cours des deux derniers siècles. Enfin, après avoir étudié les composantes des inégalités mondiales, le chapitre 4 a pour objet l’évolution probable de ces inégalités au XXIème siècle et au siècle qui suivra, au regard des vagues de Kuznets et de la convergence économique.

I- L’émergence de la classe moyenne mondiale et des ploutocrates mondiaux

Les gains de la mondialisation ne sont pas équitablement répartis.

Le graphique ci-dessus indique trois points particulièrement intéressants, là où les gains ont été soit les plus élevés, soit les plus faibles. Ils sont notés A, B et C, le point A se situant autour de la médiane de la distribution mondiale des revenus. Les personnes qui se trouvent sur le point A sont celles qui ont bénéficié de la plus forte hausse du revenu réel : environ 80% sur cette période de 20 ans. La croissance des revenus est forte aussi pour les personnes en-dessous de ce point A, entre le 40ème et le 60ème centile. Pour l’essentiel, il s’agit d’individus vivant dans les pays émergents d’Asie, essentiellement en Chine, mais aussi en Inde, en Thaïlande, au Vietnam et en Indonésie. Ces individus forment une « classe moyenne émergente mondiale », qu’il ne faut pas comparer terme à terme à la classe moyenne des pays occidentaux, puisqu’elle est encore beaucoup plus pauvre.

Au niveau du point B, la croissance du revenu réel sur les 20 années couvertes par le graphique est très faible. Les personnes constituant ce groupe habitent presque toutes dans les pays riches de l’OCDE. Elles appartiennent à la moitié inférieure de la distribution des revenus au sein de leur pays. C’est la « classe moyenne inférieure du monde riche ». On peut donc conclure de tout cela que les trajectoires économiques des habitants du vieux monde riche et des habitants de l’Asie émergente sont divergentes : les grands gagnants sont les pauvres et la classe moyenne en Asie, les grands perdants sont les classes moyennes inférieures du monde riche.

Quant au point C, il concerne les personnes qui comptent parmi les plus riches du monde (les 1% les plus riches)  et dont les revenus réels ont connu une hausse indiscutable entre 1988 et 2008. Les membres de ce centile supérieur mondial sont, dans leur immense majorité, originaires des économies riches, et tout particulièrement des Etats-Unis (12% des Américains font partie de ce centile supérieur mondial). Etant donné que le groupe B n’a rien gagné dans la mondialisation, on peut en conclure que les écarts de revenus entre le haut et le bas de la distribution se sont creusés au sein du monde riche, et que la mondialisation a favorisé ceux qui, dans les pays riches, étaient déjà les mieux lotis.

Voir le chapitre de Classe Préparatoire : Les transformations des structures économiques, sociales et démographiques depuis le XIXème siècle

II- Les inégalités au sein des pays riches

L’hypothèse décrite par la courbe de Kuznets en U inversé, selon laquelle les inégalités sont faibles dans les pays à faibles revenus, s’accroissent à mesure que les économies se développent, et diminuent finalement dans les pays à hauts revenus, est démentie par la récente montée des inégalités dans le monde riche (à partir de 1980).

Pour expliquer cette montée des inégalités, quelques théories sont disponibles. La première est celle d’une course entre l’éducation d’une part et l’hypothèse du changement technologique biaisé en faveur des qualifications d’autre part (Tinbergen, 1975 ; Goldin et Katz, 2010). Le progrès technique accroît les inégalités tandis que l’éducation élève le capital humain, et donc réduit les inégalités. Pour Tinbergen, la course sera finalement gagnée par l’éducation, les travailleurs qualifiés des pays riches devenant de plus en plus nombreux, ce qui compense les effets du progrès technique biaisé. La deuxième est développée par Piketty dans Le capital au XXIème siècle. Pour lui, la baisse des inégalités dans les pays riches sur la période 1918-1980 est un événement inhabituel, dû aux conséquences politiques des guerres, à l’idéologie socialiste, et à la convergence économique qui a maintenu le taux de croissance des salaires au-dessus de celui des revenus du patrimoine. Depuis 1980, l’économie revient au « cadre capitaliste normal », ce qui entraîne une hausse des inégalités, comme avant la Première guerre mondiale.

Milanovic propose une autre explication de la montée des inégalités mondiales à partir des « vagues de Kuznets ». Ces vagues sont produites par des combinaisons de « forces néfastes » et de « forces bénéfiques » qui tantôt réduisent, tantôt augmentent les inégalités. Par exemple, la baisse des inégalités qui suit la Première guerre mondiale jusqu’en 1980 s’explique par la combinaison de mécanismes bénéfiques (résultant de forces économiques et démographiques) et de mécanismes néfastes (liés aux guerres et aux révolutions). Sur la période récente, les forces agissent dans une direction opposée. La seconde révolution technologique, qui est caractérisée par des changements remarquables des technologies de l’information et de la communication, par la mondialisation, et par l’importance des emplois hétérogènes dans les services, augmente les disparités de revenus. Les nouvelles technologies récompensent les travailleurs les plus qualifiés, augmentent l’ouverture des pays riches à la concurrence de la Chine et de l’Inde, déplacent la structure de la demande vers les services pourvus par des travailleurs peu qualifiés, et donc mal payés.

Voir la note de lecture Le Rapport sur les inégalités mondiales 2018

Les inégalités entre les pays

D’après Bourguignon et Morrison (2002), les inégalités mondiales n’ont pas cessé d’augmenter tout au long du XIXème siècle, permises par la hausse des revenus moyens dans l’Ouest de l’Europe, en Amérique du Nord et en Australie, tandis que dans les autres pays, notamment la Chine et l’Inde, voyaient leur revenu stagner ou décliner. Selon Maddison, le PIB/habitant britannique est passé de 2000 dollars en 1820 à presque 5000 dollars à l’aube de la Première guerre mondiale, pendant que le PIB/habitant de la Chine passait de 600 dollars à 550 dollars sur la même période, et que les chiffres pour l’Inde avaient à peine augmenté (de 600 dollars à 700 dollars). Ces inégalités mondiales se sont poursuivies au cours du XXème siècle, pour atteindre leur sommet dans les années 1970.

De la fin des années 1980 au début du XXIème siècle, la donne change progressivement.  Jusqu’en 2000 environ, l’essor de la Chine et de l’Inde a permis d’abord de contenir les inégalités mondiales, puis de contribuer à leur diminution. Depuis l’an 2000, on distingue les signes indiscutables d’une baisse des inégalités mondiales. Chaque nouvelle année montre une légère baisse du coefficient de Gini. Selon Milanovic, les données pour 2011 traduisent une baisse encore plus marquée de l’indice de Gini, provoquée par la stagnation des revenus dans les pays riches et la croissance continue dans le reste du monde, et surtout en Asie.

Toutefois, si le mouvement de baisse des inégalités entre les pays semble bien établi, plusieurs réserves peuvent être faites. Premièrement, ce recul des inégalités mondiales ne couvre qu’une période relativement courte : une décennie : sera-t-il durable ? Deuxième réserve liée à l’observation précédente : le recul est la conséquence de l’essor de l’Asie, conjugué au ralentissement de l’Occident. Rien ne permet d’affirmer que le taux de croissance de l’Asie restera durablement élevé. Enfin, la troisième réserve est que l’estimation précise des hauts revenus est difficile. Même en formulant des hypothèses modestes quant à l’omission des hauts revenus dans les enquêtes sur le revenu des ménages, la part des 1% les plus riches augmente, et comme on l’a vu plus haut, ceux-ci se situent encore principalement dans les pays riches.

Voir la note de lecture La mondialisation des pauvres

Les inégalités mondiales, durant ce siècle et le prochain

La réflexion sur l’évolution des inégalités mondiales s’appuie sur deux grandes théories économiques. La première est la théorie de la convergence, selon laquelle la mondialisation devrait faire converger les revenus, c’est-à-dire que les revenus dans les pays pauvres devraient rattraper ceux des pays riches. Cette prédiction n’est pas contredite par le ralentissement de croissance de la Chine, puisqu’on pense que l’Inde remplacera bientôt la Chine comme principal moteur de l’égalisation des revenus dans le monde. La deuxième est la théorie du mouvement des inégalités au sein des nations, que l’on rattache aux vagues de Kuznets. Les pays peuvent se situer sur des vagues différentes, ou sur des portions différentes d’une même vague, selon leur niveau de vie et leurs caractéristiques structurelles. Ainsi, les inégalités en Chine pourraient commencer à diminuer, glissant le long de la phase descendante de la première vague de Kuznets, pendant que certains pays pauvres connaîtraient une augmentation des inégalités en entamant la phase ascendante de la première vague de Kuznets. Quant aux économies les plus riches, elles pourraient aller plus loin sur la partie ascendante de la seconde vague de Kuznets (accroissement des inégalités internes), ou amorcer une partie descendante.

Quelles conclusions tirer de tout cela sur la viabilité du système capitaliste ? Le capitalisme en général, défini par une force de travail juridiquement libre, une propriété  privée du capital, une coordination décentralisée, la recherche du profit, s’étend maintenant à l’ensemble de la planète, et son hégémonie est telle que ceux qui voient d’un mauvais œil la montée des inégalités à l’intérieur des nations développées n’ont aucune alternative à proposer. Pour autant, il n’est pas certain que le capitalisme démocratique, qui est en vigueur dans les pays riches, soit soutenable. En effet, l’histoire nous montre que capitalisme et démocratie peuvent être découplés, et les inégalités jouent un rôle important dans ce découplage. Dans les pays occidentaux, l’existence de la classe moyenne est menacée par la montée des inégalités. Cette classe moyenne est aujourd’hui à la fois moins nombreuse et plus faible économiquement qu’il y a trente ans, comparativement aux riches. Par exemple, aux Etats-Unis, où le changement a été le plus spectaculaire, la part de la classe moyenne (définie comme l’ensemble des personnes disposant d’un revenu après impôt autour de la médiane, entre 25% au-dessus et 25% en-dessous de celle-ci) est passée d’un tiers de la population en 1970 à 27% en 2010. Or, on sait depuis Tocqueville que la classe moyenne est le rempart contre les formes non démocratiques de gouvernement, parce qu’elle a intérêt à limiter le pouvoir des riches et des pauvres : empêcher les riches d’imposer leur gouvernement, et empêcher les pauvres de confisquer leurs biens. Les membres de la classe moyenne partagent les mêmes conditions matérielles, développent les mêmes goûts, et tendent donc à éviter les extrémismes de gauche comme de droite.

Voir la note de lecture La mondialisation de l’inégalité

Conclusion : Et après ?

Les inégalités ne vont pas disparaître d’elles-mêmes avec la poursuite de la mondialisation.

Dans les pays riches, les inégalités excessives peuvent remettre en cause la démocratie. Dans ces conditions, il est important de réduire ces inégalités, mais cela ne pourra pas se faire avec les mêmes mécanismes que ceux qui ont contribué à réduire les inégalités au XXème siècle, à savoir pour l’essentiel la hausse des impôts et des transferts sociaux. En effet, la mondialisation rend très difficile la taxation du capital devenu mobile, et même du travail, puisque les emplois très bien payés peuvent désormais se déplacer d’un pays à un autre. Pour réduire les inégalités, il faut donc agir avant les impôts et les transferts sociaux, c’est-à-dire en réduisant les inégalités de dotation, en matière de propriété ou d’éducation. Le rôle de l’Etat est alors crucial pour œuvrer à une égalisation de la propriété du capital et de l’éducation sur le long terme (avec par exemple une forte imposition sur les successions et un véritable accès à l’éducation pour tous).

Dans les pays pauvres, puisqu’il est peu probable que l’ampleur des migrations soit telle qu’elle permette de faire en sorte que le facteur travail devienne un facteur comme les autres  (et donc de pouvoir égaliser les chances à l’international entre les individus), la croissance restera l’instrument le plus puissant pour réduire les inégalités. La préoccupation majeure est alors d’augmenter le taux de croissance des pays les plus pauvres, car du point de vue de la réduction de la pauvreté, migration et développement sont équivalents : soit les personnes pauvres s’enrichissent dans leur pays, soit dans un autre… Mais politiquement les deux options ne se valent pas, puisque la réduction de l’immigration signifie le déclin des politiques populistes et xénophobes en Europe et aux Etats-Unis.

Quatrième de couverture

Ce livre dresse un panorama unique des inégalités économiques au sein des pays, et au plan mondial. Avec un talent pédagogique certain, il met en évidence les forces « bénéfiques » (accès à l’éducation, transferts sociaux, progressivité de l’impôt, etc.) ou « néfastes » (guerres, catastrophes naturelles, épidémies, etc.) qui influent sur les inégalités. Il identifie les grands gagnants de la mondialisation (les 1% les plus riches des pays riches, les classes moyennes des pays émergents) et ses perdants (les classes populaires et moyennes des pays avancés).

Ce travail, fruit d’une analyse empirique sur une longue période et à grande échelle, permet notamment de comprendre les évolutions majeures de nos sociétés, comme les dérives ploutocratique aux Etats-Unis et populiste en Europe. En effet, Branco Milanovic est plus qu’un très bon économiste : tirant profit d’une culture historique et politique impressionnante, il montre l’imbrication des facteurs économiques et politiques (par exemple, pour expliquer les guerres ou les révolutions). Car tout n’est pas joué. Aux réactions défensives contre une mondialisation impérieuse, l’économiste préfère l’offensive, n’hésitant pas à réhabiliter l’Etat dans son rôle redistributif, et à prôner une politique migratoire originale, ouverte et réaliste.

Devenu un classique dans de nombreux pays, cité dans maints débats, notamment pour son célèbre graphique en forme d’éléphant, cet ouvrage est enfin disponible pour le public francophone. Une lecture édifiante.

L’auteur

Branko Milanovic, longtemps économiste en chef à la Banque mondiale (1993-2001) est senior scholar au Luxembourg Income Study Center (LIS) et visiting presidential professor à la City University of New York (CUNY).

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