De la crise à la reprise

Brian Keeley et Patrick Love

L'ouvrage

Alors que les économies restent marquées par les stigmates de la crise, il apparait intéressant de prendre du recul sur ses causes fondamentales, son déroulement et ses conséquences. Les excès de la spéculation et de la dette à effet de levier ont été nourris par un flot de liquidités qui a favorisé la formation d’une bulle de crédit : lorsqu’elle a éclaté, la crise bancaire, puis la crise boursière ont rapidement gagné l’économie « réelle », en déclenchant une chute sans précédent du commerce mondial, un processus massif de destructions d’emplois, et la première contraction de l’économie mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale (- 2,1 % en 2009, - 4,7 % entre le premier trimestre 2008 et le second trimestre 2009 dans la zone OCDE, et - 12 % pour le volume des échanges de biens et services en 2009 selon les chiffres de l’OMC). Cette « Grande Récession » s’est nourrie des déséquilibres mondiaux qui n’ont fait que s’aggraver (déficits américains, excédents des pays émergents), tandis que les institutions financières n’ont pu gérer l’ampleur des risques accumulés dans la partie du système financier peu régulé. L’intervention massive des pouvoirs publics a fait en quelque sorte passer la crise financière du secteur privé au secteur public : en 2011, la dette publique devrait représenter environ 100 % du PIB dans les pays de l’OCDE, soit la valeur de tous les biens et services qu’ils produisent. Si cet endettement était nécessaire afin de conjurer la dépression, l’OCDE pointe la problématique à laquelle les Etats vont être confrontés : « comment établir le meilleur équilibre possible entre la fiscalité et les dépenses, et comment allouer au mieux les ressources pour générer la prospérité à long terme ? »

Les racines de la crise

L’accès facile à un emprunt à bon marché a été à la fois nourri par un flot de liquidités en provenance d’Asie, qui a accumulé d’importantes réserves de devises issues de la vente de ses marchandises et les a en grande partie placé sur le marché financier américain. Mais il a aussi été alimenté par des politiques monétaires accommodantes aux Etats-Unis : la bulle immobilière, favorisée par l’entrée de nouveaux acheteurs de logement sur le marché, s’est conjuguée à une bulle boursière, renforcée par la spéculation et le montée des cours, bien au-delà de la valeur réelle des actifs. Si l’histoire financière depuis le XVIIème siècle est marquée par la retour périodique des bulles spéculatives, la faiblesse des taux d’intérêt américains (censée raffermir la reprise après le krach des nouvelles technologies en 2000), conjuguée à la faiblesse des taux d’intérêt japonais (afin d’échapper à la déflation), et à l’impact de la Chine (réserves de devises recyclées) et des fonds souverains (placements des excédents liés à la rente pétrolière en titres), ont créé les conditions d’un crédit facile et d’une hausse continue des prix de certains actifs, comme les actions et les maisons. Des failles dans la régulation bancaire et financière sont apparues, tandis que la technique de la titrisation des créances a fait évoluer le modèle bancaire : alors que les banques portaient traditionnellement le risque de crédit jusqu’à son terme (modèle « originate and hold »), elles ont progressivement créé des prêts puis les ont cédé à d’autres institutions financières (modèle « originate and distribute »), de telle sorte qu’elles ont pu accroître le volume de leurs prêts sans enfreindre les règles en matière de fonds propres (normes prudentielles issues d’accords internationaux). Ce système de titrisation a également permis aux banques d’arbitrer entre les différents systèmes fiscaux afin d’optimiser leurs gains en capital et de bénéficier des différents avantages en vigueur dans le cadre de montages financiers complexes. Pourtant, dès 2007, il est apparu clairement que certains détenteurs de prêts hypothécaires à haut risque ne pourraient pas les rembourser : les fissures du système financier n’ont fait que s’accentuer au cours d’une réaction en chaîne qui a plongé de nombreuses banques d’affaires, institutions de crédit, compagnies d’assurance dans les pires difficultés, et nécessité la garantie  et l’action énergique de l’Etat et des banques centrales afin d’éviter la paralysie des circuits financiers.

La propagation de la crise : un ralentissement durable

Si l’ampleur de la récession a varié selon les économies, la plupart ont été touchées : on peut donc parler d’une crise mondiale, voire de la première crise de la mondialisation. La simultanéité de la récession, aigüe et soudaine, est en effet frappante : les économies développées, comme les économies émergentes ont été confrontées à la crise (aggravation de la pauvreté, chômage, amputation du revenu des migrants), avant de se rétablir et de fournir à nouveau une impulsion à la reprise de la croissance mondiale (notamment dans la zone asiatique). Les récessions sont liées à des causes très diverses : soit elles résultent d’un choc qui peut toucher tout le système économique (à l’instar des chocs pétroliers dans les années 1970), soit elles s’inscrivent dans le cadre du cycle conjoncturel et peuvent constituer un ralentissement marqué mais normal d’une économie en surchauffe. Une récession est une période de ralentissement ou de contraction de l’économie : en termes techniques, on la définit habituellement comme un ralentissement ou une contraction durant deux trimestres consécutifs, soit six mois. Le cas d’une récession causée par une crise du système bancaire est toutefois nettement plus difficile à endiguer, car une boucle de rétroaction négative peut s’enclencher : la crise financière affecte le climat de l’économie « réelle », ce qui se répercute ensuite dans les secteurs bancaire et financier. De plus, la chute des prix de l’immobilier entraîne de lourdes pertes pour les banques et une perte de confiance des consommateurs qui réduisent leurs achats, ce qui freine l’incitation à investir des entreprises, déjà confrontées à la restriction du crédit, et provoque des destructions d’emplois, une hausse du chômage. S’ensuit alors une diminution des revenus distribués ainsi qu’une réduction du volume des échanges internationaux dans le cadre de l’économie globale. Face à la gravité du choc, les Etats ont réagi de trois manières : un soutien aux banques et au secteur financier (pour empêcher l’effondrement du crédit), une politique monétaire expansionniste (baisse des taux d’intérêt et croissance de la masse monétaire), une politique fiscale (réduction d’impôts) et un accroissement des dépenses sociales par le jeu des stabilisateurs automatiques (en période de récession les recettes fiscales se tarissent et les dépenses sociales augmentent, ce qui creuse le déficit budgétaire et exerce un effet mécanique de soutien à l’activité).

Emploi et retraites

L’impact sur l’emploi a été cataclysmique : certains secteurs ont été très durement touchés (bâtiment, secteur manufacturier, automobile, services financiers, etc.) Si la crise ne touche pas tous les secteurs de la même façon, les conséquences diffèrent selon l’âge, le sexe, le niveau d’études et le type de contrat : la crise a surtout eu un impact sur l’emploi des jeunes, sur l’emploi temporaire, et a particulièrement pénalisé les travailleurs les moins qualifiés, ainsi que les migrations liées au travail. De plus, en raison des pertes d’emplois dans le secteur formel, la crise est susceptible de faire monter en flèche le travail informel, d’où une dégradation des conditions de travail des plus pauvres et une diminution de leurs revenus. Les gouvernements ont ainsi développé leurs aides au retour à l’emploi, mis en place des programmes de créations d’emplois dans le secteur public, soutenu les revenus des travailleurs, ou agi sur la fiscalité des entreprises. L’OCDE estime que les réformes structurelles du marché du travail ont contribué aux niveaux d’emploi élevé qui prévalaient avant la crise : ces réformes devront être infléchies par la suite, même si les aides ciblées devront progressivement laisser la place à une action plus structurelle sur le marché du travail, seul gage d’un haut niveau d’emploi à long terme.

La crise financière a entraîné une importante destruction de richesse et frappé durement les fonds de pension, qui font partie intégrante de la vie économique des pays de l’OCDE. La plupart des travailleurs sont (ou seront) affectés par l’augmentation ou la baisse de la valeur de leur retraite. En 2009, malgré une consolidation des bourses mondiales, la valeur de l’ensemble des actifs dans la zone de l’OCDE restait inférieure de 9 % en moyenne aux niveaux de décembre 2007, tandis que la chute de l’emploi a également déstabilisé les régimes publics de retraite (diminution des recettes sociales). Les travailleurs les plus vieux sont ceux qui sont le plus durement touchés : pour les personnes sur le point de prendre leur retraite, les moins-values des caisses de retraite privées, des fonds de réserve publics pour les retraites et autres dispositifs d’épargne, pourraient ne pas être récupérés. Les conséquences de l’évolution de la population active et du vieillissement de la population vont peser sur  l’équilibre financier des régimes de retraite : si la pression démographique est indéniable (réduction de la population active, augmentation du nombre de retraités), le financement des retraites reste lié à des choix collectifs, même si les difficultés grandissantes des régimes publics pourraient à terme favoriser le développement des assurances privées.

De nouvelles règles pour un nouveau monde

La « Grande Récession » a montré que l’économie mondiale avait besoin d’instaurer de nouvelles règles afin de consolider la reprise et promouvoir une mondialisation plus équitable. Une nouvelle réglementation des marchés financiers chercherait en particulier à atteindre trois objectifs : rendre les systèmes financiers moins pro-cycliques, freiner l’effet de levier, pénaliser les erreurs des institutions financières afin de limiter l’aléa moral et mieux gérer le risque. Les nouvelles règles devraient également permettre de mieux déceler la fraude fiscale et de contrôler plus efficacement les paradis fiscaux, véritables zones grises de l’économie mondiale. Les axes du G20 devraient permettre de progresser sur ces questions, même si la Grande Récession marquera durablement les systèmes économiques et sociaux : l’impact économique à long terme dépendra de la capacité des pays à concilier la réduction de la dette publique et des déficits avec l’impératif d’éviter de réduire la stimulation monétaire et budgétaire de manière trop précoce (hausse des impôts, réduction des dépenses), tout en engageant les dépenses indispensables à la croissance future (investissement dans l’éducation, la formation, la recherche-développement, etc.) Les Etats devront gérer au mieux la gouvernance de l’économie mondiale afin de maximiser les avantages pour tous, dans un contexte de montée en puissance des pays émergents, qui pourrait générer des tensions économiques et politiques.

L’OCDE rappelle qu’elle a lancé une stratégie pour la croissance verte, persuadée qu’elle peut contribuer à la croissance économique à long terme et à l’emploi, par exemple à travers l’investissement dans les énergies renouvelables et l’utilisation plus efficace de l’énergie et des matières premières. Les plans de relance engagés en 2009 par les pays de l’OCDE comportaient d’ailleurs des dépenses pour développer les emplois autour des activités liées au développement durable. Enfin la Grande Récession pourrait être l’occasion pour les économistes de tirer un certain nombre de leçons afin de répondre à la question de la Reine d’Angleterre en 2008 devant la London School of Economics : « Mais pourquoi personne n’a su prévoir ce qui arrive ? » De nombreux travaux pertinents mais trop épars ont sans doute empêché d’élaborer une vision globale permettant de prévoir l’ampleur de la crise, tandis que la croyance dans l’efficience naturelle des marchés et l’efficacité des réglementations et des systèmes d’incitations a pu être excessive. La science économique devra en particulier chercher à mieux intégrer les facteurs financiers dans l’explication des fluctuations économiques.

Sommaire

  1. Introduction
  2. Les racines de la crise
  3. Propagation, portée, réponses
  4. Les impacts sur l’emploi
  5. Les retraites et la crise
  6. De nouvelles règles pour un nouveau monde ?
  7. Cinq questions pour l’avenir

Quatrième de couverture

Nous traversons le ralentissement économique mondial le plus marqué depuis plus de six décennies. Comment est-il survenu ? Et comment rendre la reprise durable ? De la crise à la reprise retrace les causes, le déroulement et les conséquences de la « Grande Récession » : une accumulation rapide de liquidités, combinée à une réglementation défaillante, a entraîné une crise financière qui  rapidement gagné l’économie réelle, avec son lot de disparitions d’entreprises et un chômage sans précédent depuis des décennies. Si le pire de cette crise semble à présent derrière nous, un retour rapide à une forte croissance paraît improbable, et l’emploi ne retrouvera pas son niveau d’avant la crise avant plusieurs années. En raison de l’importance de la dette à la fois publique et privée, tout indique que les compressions et les économies deviendront prioritaires, ce qui signifie que les répercussions de la récession continueront à se faire sentir dans les années à venir.

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