Lecture

Changer ou disparaître

Jean Peyrelevade
mars 2018
Editions de l’Observatoire
Dans cet ouvrage, Jean Peyrelevade décrypte les failles de notre capitalisme national, qui tiennent à notre refus de concevoir l’entreprise comme un objet de création de richesses au service de l’intérêt général, mais aussi aux lacunes du dialogue social entre les organisation patronales et syndicales sous l’égide de l’Etat.

 

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L'ouvrage

Selon Jean Peyrelevade, le capitalisme français est malade, engagé sur le toboggan du déclin, car « une muraille idéologique, en France, sépare le capital et le travail ». Dans cet essai il plaide pour une réconciliation des Français avec leurs entreprises, comme lieu de création de richesses, donc au service de l’intérêt général, en s’appuyant sur d’ambitieuses réformes de leur gouvernance et de nos instances de démocratie sociale. Il part d’un constat : celui que notre conception de l’entreprise reste culturellement basée sur le modèle de la lutte des classes, un lieu d’exploitation des salariés, au profit d’actionnaires dont l’enrichissement est toujours considéré comme excessif, alors que la contribution productive des patrons, elle, est minorée. Dès lors, « cet anticapitalisme propre à la France dessine un paysage où l’entreprise est d’abord vue comme un lieu d’affrontement et non comme celui où se façonne la prospérité de notre pays ».

Dans le champ politique, la défiance vis-à-vis de l’entreprise, et plus largement cette idée que l’économie doit se soumettre à la volonté politique, est d’ailleurs assez bien partagée : à gauche avec l’emprise de l’analyse marxiste, et à droite, avec le dirigisme et le colbertisme au cœur de sa tradition politique. Entre autres effets pervers, Jean Peyrelevade note que ce soupçon permanent face à l’accumulation du capital privé légitime un recours à l’endettement sensé être indolore, par des politiques économiques d’inspiration keynésienne finalement consensuelles. Plus grave encore, dans notre système de négociations sociales, un syndicat de revendication fait face à un patronat de pouvoir, engagés dans un dialogue de sourd profondément conflictuel : Jean Peyrelevade insiste dans ce livre sur les défaillances de notre système de démocratie sociale, instruit des expériences étrangères. Dans cette opposition stérile entre le patronat et les syndicats, très française, l’Etat souverain est en position d’arbitre et de garant de l’intérêt général. Mais cette relation tripartite est loin d’être optimale quand il s’agit de moderniser notre système productif.

Lire le cours de CPGE sur le thème de l’entreprise :

 

Les racines du capitalisme français

Pour mieux situer le capitalisme hexagonal, Jean Peyrelevade évoque en premier lieu le « capitalisme de Wall Street », celui des Etats-Unis et de l’Angleterre, où règne la common law et les textes constitutionnels américains, et où la liberté économique s’exerce pleinement dans une société où le pouvoir politique a été cantonné, ce qui est d’ailleurs l’exact opposé de notre tradition. L’implication de ce haut niveau de flexibilité des marchés est évidemment un niveau accru d’inégalités économiques et de concentration des fortunes problématique. La seconde forme de capitalisme est celui dirigé par l’Etat avec le modèle chinois, où la liberté d’entreprendre existe, mais dans un système corseté où les choix stratégiques sont contraints et où la liberté politique est absente. La troisième variété de capitalisme, enfin, est celle des pays du Nord de l’Europe : particulièrement inclusif, il n’en demeure pas moins très ouvert et exemplaire du point de vue des résultats macroéconomiques.

Dans ce paysage, le capitalisme français demeure une exception. Quelles en sont les racines ? Pour Jean Peyrelevade, tout est dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. L’instauration de l’égalité politique et le combat contre l’aristocratie ont entraîné la dénonciation des capitalistes conçus comme une nouvelle aristocratie triomphante reconstituant des « privilèges » : si 1789 a été une révolution de petits propriétaires, la recherche de l’égalité sociale a constitué l’ADN de notre culture politique. L’anticapitalisme à la française a donc de réels ferments révolutionnaires. Mais, pour l’auteur, une contradiction délétère apparait dès cette époque : on consacre le principe du droit de propriété, de la liberté individuelle et de l’économie de marché, mais l’Etat est consacré comme acteur central de l’économie en étendant le champ de la loi, et on transforme alors l’entreprise en sujet d’interminables débats idéologiques. La poursuite de l’ambition révolutionnaire au nom de l’égalité sociale doit se faire, dans cette conception, par la loi, et surtout par l’impôt. Dès lors, pour lui, « tant que nous ne serons pas capables, non de trancher cette contradiction, mais de le dénouer, nous resterons frappés d’un handicap structurel ».

Parallèlement, les patrons qui défendent l’entreprise au nom de l’intérêt général, sont perpétuellement soupçonnés dans l’opinion de défendre des intérêts particuliers et de vouloir reconstituer une « nouvelle aristocratie ». Ainsi, la culture dominante, dans notre modèle productif, n’est pas celle du consensus au nom du bien commun, ni celle du dialogue, mais celle de l’affrontement. C’est ainsi que l’implication de l’Etat dans l’économie, pour arbitrer ce conflit entre les « partenaires sociaux », demeure centrale en France, et conduit à une « inflation de normes ».

Pour autant, si la gauche reste imprégnée de cette idée que l’œuvre de la révolution politique doit être poursuivie par une révolution sociale, pour exproprier les intérêts des capitalistes, la droite jacobine reste profondément marquée, selon Jean Peyrelevade, par la légitimité du pilotage macroéconomique keynésien, décidé d’en haut, dans le cadre d’une économie où le politique s’impose à l’économique. L’exaltation du rôle économique des pouvoirs publics, « cette préférence française pour l’Etat, pour son sommet d’où l’on commande tout », est ainsi bien partagée chez nos élites politiques. Mais face aux changements du monde, ce modèle, où « un Etat jupitérien et un patronat individualiste se rejoignent pour survivre ensemble, tant bien que mal, dans un capitalisme sans capital », est désormais dans une impasse.

Lire la note de lecture d’Alain Cotta sur le thème du capitalisme :

 

Les racines du déclin

Jean Peyrelevade examine les causes structurelles de notre déficit de compétitivité, très préoccupant, dans la mondialisation.

Il en existe deux principales : la première est la fiscalité écrasante qui pèse sur le capital dans notre pays (bien plus élevé que dans les économies comparables), que ce soit au niveau des entreprises que des particuliers ; la seconde est le coût du travail, trop élevé pour notre gamme de production, de niveau modeste, que notre appareil productif est capable d’offrir. La taxation sur le capital décourage l’investissement et asphyxie les efforts de modernisation de notre économie, tandis que la progression des rémunérations, plus rapide que les gains de productivité, rabote les marges de nos entreprises et déprime le marché du travail par un coût salarial incontestablement peu favorable à la création d’emploi. Or, pour Jean Peyrelevade, « pour des motifs essentiellement idéologiques, nous avons tous ensemble, Etat, partis politiques, patronat et syndicats, organisé tacitement la non-compétitivité de l’économie française ». L’auteur analyse le sous-investissement chronique de la France comme une conséquence de cette sur-taxation des facteurs de production qui accélère le flux d’émigration des cerveaux les plus qualifiés et des créateurs de richesses. Quant au capital qui décide de rester en France, on s’arrange pour le dissuader d’investir par une fiscalité mal conçue et punitive.

Jean Peyrelevade s’attaque ensuite à notre système de négociation collective : il critique le patronat qui, selon lui, a poursuivi une stratégie qui a consisté à « acheter la paix sociale », dans un contexte où le spectre du conflit demeure omniprésent. Si avant la création de la zone euro, dans les années 1980, la restauration de la compétitivité passait par le cycle inflation/dévaluation, cela n’est plus possible dans le cadre monétaire actuel : pourtant le patronat et les syndicats, dans une certaine forme de « partenariat social de connivence », et afin d’éviter le conflit ouvert, ont tacitement accepté le fait de relever continûment les cotisations sociales pour financer notre modèle social, avec à la clé une progression des charges sociales incompatible désormais avec le jeu concurrentiel de plus en plus intense de la mondialisation. D’où notre indiscutable décrochage industriel et notre sous-compétitivité face à nos partenaires commerciaux. Plus inquiétant encore, Jean Peyrelevade insiste sur la pénétration des investisseurs étrangers au capital de nos grandes entreprises qui altère notre souveraineté économique, dans une compétition internationale où « il faut acheter plutôt que vendre ». Il plaide d’ailleurs pour qu’on instaure en Europe (par un Commissaire européen dédié à cette tâche), comme cela existe aux Etats-Unis, un contrôle par une commission interministérielle qui autorise (ou non) la participation étrangère au capital d’entreprises qui gèrent des ressources ou des infrastructures stratégiques, ou mettent en cause la sécurité nationale.  

Lire le graphique sur « la Compétitivité, un enjeu global » :

 

Pour un capitalisme de copropriété et codécision

Pour éviter la décadence et l’accélération de notre perte de compétitivité, il s’agit selon Jean Peyrelevade de faire preuve de pragmatisme et de travailler à réconcilier les parties prenantes de l’entreprise : pour lui, le patronat doit accepter de débloquer la situation de son côté (« comment voir plus loin tant que le patronat refuse de comprendre qu’une liberté accrue pour les entreprises doit s’accompagner de davantage de droits pour les représentants des salariés ? ») en acceptant une plus grande participation des travailleurs dans les instances de décision des entreprises, et un plus grand intéressement à leurs performances par une forme de copropriété du capital et d’actionnariat salarié. En effet, il propose qu’au-delà d’un seuil à fixer (par exemple dix personnes), l’assemblée des actionnaires puisse donner à la collectivité des salariés, par émission d’actions nouvelles, une quote-part du capital avec les droits économiques attachés (il avance ainsi le chiffre de 25% du capital qui pourrait être au moins conservé en usufruit). Il s’agirait en quelque sorte d’institutionnaliser le « profit-sharing » que pratiquent déjà un certain nombre de grandes entreprises. Mais il faudra aussi, pour réinventer le dialogue social au sein des entreprises, mettre en place un système de cogestion et de codécision : il s’agirait de nommer des administrateurs salariés de plein exercice à hauteur d’un quart à un tiers des conseils, notamment pour résoudre la crise de défiance qui existe aujourd’hui aussi à l’endroit des grandes centrales syndicales, parfois perçues comme de grandes structures bureaucratiques hiérarchisées peu engagées dans la conduite réelle des entreprises, et plongées dans une crise profonde de baisse du nombre d’adhérents. Pour Jean Peyrelevade, ces quelques mesures, inspirées notamment de ce qui fonctionne dans d’autres pays d’Europe, pourraient grandement améliorer le climat social dans nos entreprises.

En définitive, Jean Peyrelevade, pour moderniser notre modèle social, appelle dans cet ouvrage le patronat à abandonner son monopole de propriété, et les centrales syndicales à ne plus camper sur leurs positions de monopole de la négociation sociale, sur le chemin d’une (difficile) réconciliation entre le travail et le capital.   

Lire le cours de Terminale ES sur le thème du travail :

 

Quatrième de couverture

 

La lutte des classes continue à imprégner notre vision de l'entreprise. Au lieu d'un dialogue social construit autour de la recherche de l'intérêt général, patronat et syndicats vivent dans un rapport de force permanent où la défiance domine. Le marchandage tient lieu de négociations, une partie de la productivité est sacrifiée pour acheter la paix sociale. Depuis de longues années, nos entreprises ne cessent de perdre des parts de marché dans le monde. Le déficit de notre commerce extérieur atteint un stade critique, qui nous interdit tout espoir de retour à une croissance forte. Avec un taux de chômage proche de 10% et une dépense publique record à 57% du PIB, nous ne pouvons plus accepter pareille dérive. Fort de ce constat, Jean Peyrelevade lance un avertissement très clair au patronat : il est indispensable de réformer en profondeur les relations et d'adopter la codécision pratiquée dans toute l'Europe du Nord. La solution passe par un nouveau contrat social qui conduit à partager davantage le pouvoir - et les profits - avec les salariés. Mais la France y est-elle prête ?

 

L’auteur

Polytechnicien, banquier, essayiste, Jean Peyrelevade fut président du Crédit lyonnais. Il a publié entre autres Histoire d'une névrose, la France et son économie (Albin Michel, 2014), et France, état critique (Pion, 2011).

 

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