Lecture

Après la crise ? Les politiques économiques dans le monde

Gilles Dufrénot et Alain Sand-Zantman
novembre 2019
Economica
Dans cet ouvrage, Gilles Dufrénot et Alain Sand-Zantman tirent un premier bilan des politiques économiques mises en œuvre  à l’occasion de la première « crise de la mondialisation », pour reprendre la formule de l’économiste Daniel Cohen. Economie globalisée et interdépendance des nations s’accompagnent désormais d’une rapide transmission des chocs, nécessitant une stabilisation énergique des Etats.

L'ouvrage

La crise vue des pays développés : la réhabilitation de l’Etat ?

Les auteurs commencent par évoquer l’hypothèse d’une nouvelle grave crise financière à l’horizon 2025 dont l’épicentre se situerait en Chine, en rappelant que les crises qui émaillent l’histoire économique surgissent souvent au sein de la puissance dominante…Il se pourrait bien alors qu’on jette un regard critique en 2025 sur la modestie des réformes engagées en 2008-2009. Le retour au monde actuel force à prendre la mesure de l’évènement qu’a constitué au début des années 1970 l’effondrement du système de Bretton Woods, évènement qui a créé les conditions de l’essor de la finance globalisée. L’hégémonie du dollar comme monnaie dominante a toutefois créé un système monétaire asymétrique, où les banques centrales de Chine et des pays du Golfe accumulent des excédents gigantesques recyclés sous forme de bons du Trésor américain. Le diagnostic sur la crise renouvelle le débat macroéconomique sur la pertinence de l’action publique : « faut-il incriminer la liquidité insuffisante des systèmes bancaires et des marchés de capitaux, ou au contraire l’excès de création monétaire entretenant des bulles spéculatives, les déséquilibres, et en dernier ressort l’effondrement d’un « château de cartes » ? De l’explication retenue dépend l’architecture des propositions de réformes de la gouvernance économique mondiale et des plans de relance décidés dans les pays développés. Dans un contexte où la politique monétaire accommodante est rendue peu efficace par la perte de confiance des acteurs (les banques en particulier), la dépense publique se substitue à la dépense privée pour soutenir la demande intérieure (consommation et l’investissement) : ainsi le Congrès des Etats-Unis a voté un plan de relance de 789 milliards de dollars, tandis que la Chine a décidé un plan budgétaire de 440 milliards d’euros et l’Inde deux plans de relance successifs en décembre 2008 et janvier 2009. Si les pays anglo-saxons insistent sur la défaillance des instances de régulation, les pays européens pointent davantage l’excès de création de liquidités et les montages financiers de plus en plus complexes qui ont fragilisé le système financier international et appellent à la mise en place de mécanismes de contrôle permettant de limiter les effets de levier financiers. Mais au-delà des divergences d’analyse entre les pays anglo-saxons et les pays de l’Europe continentale, les Etats ont non seulement redécouvert l’arsenal keynésien classique (action budgétaire centrée sur la demande), mais ont également orienté leur action sur l’offre productive (recherche, innovation, nouvelles énergies).

Globalisation économique, crise globale

Si la polarisation des richesses et des revenus à l’intérieur des nations a pu être évoquée comme source de la crise (aux Etats-Unis notamment), celle-ci est également largement perceptible à l’échelle mondiale. L’intérêt du livre est ainsi d’analyser en détail les conséquences de la crise dans les économies émergentes et dans les pays pauvres : en effet, le recul du commerce international frappe de plein fouet les pays d’Amérique Latine, d’Asie et d’Afrique, tandis que la chute des prix des matières premières et de l’énergie rogne leurs recettes d’exportation et alourdit la dette extérieure. La crise actuelle marque peut être la fin d’une séquence où une crise au « centre » se transmet ensuite aux pays émergents et en développement, dans la mesure où le paysage financier mondial va devenir multipolaire dans les années futures. Les auteurs dressent pourtant un panorama sans ambages des conséquences de la crise actuelle, née d’une convergence – commune à toutes les grandes économies industrielles – de déséquilibres financiers, réels, politiques et environnementaux. Par ailleurs, la crise devrait se traduite par une chute de 4,3 % du PIB en 2009 pour les pays de l’OCDE, et rien ne garantit une reprise significative en 2010.

Gouvernements et banques centrales au secours des économies

La rapidité d’action des pays anglo-saxons, pourtant défenseurs de l’autorégulation des marchés, est symptomatique de l’ampleur du choc : le Premier ministre Gordon Brown a promptement proposé que l’Etat garantisse les prêts interbancaires et que son gouvernement nationalise la Royal Bank of Scotland, tandis que la Réserve fédérale américaine n’a pas hésité à mettre en œuvre une politique d’assouplissement quantitatif pour apporter de la liquidité au système économique. Gilles Dufrénot et Alain Sand-Zantman rappellent alors que l’art de la politique économique dans les économies modernes consiste à affronter des dilemmes et arbitrer pour la collectivité : « ils doivent choisir entre l’impôt et les dépenses publiques, entre les consommateurs et les entreprises, choisir entre la relance isolée ou la coordination avec les autres pays. Plus encore, ils sont confrontés à un choix cornélien : décider quelles générations, présentes ou futures, devront payer les pertes d’une crise dont il faudra nécessairement régler la note un jour ». Le dilemme consécutif à l’endettement très important accumulé par les Etats pour faire face à la crise nécessitera d’arbitrer entre une accélération de l’inflation qui allège le poids des dettes en termes réels, mais crée des distorsions dans les signaux du marché et érode le pouvoir d’achat des ménages, et les hausses futures d’impôts qui freinent la croissance et réduisent l’incitation à la création de richesses. Pourtant, et quelle que soit la répartition de la charge, « il faudra rembourser un jour ». Les différents plans de relance ont réactivé la réflexion sur l’efficacité du levier de la politique budgétaire et du multiplicateur keynésien, au-delà de l’impact des « stabilisateurs automatiques » (en période de crise, la combinaison de la hausse des dépenses publiques et la baisse des rentrées fiscales exerce un soutien naturel à l’activité). Si l’action à court terme peut être positive en période de sous-emploi, les freins que constituent l’effet d’éviction (l’endettement de l’Etat pompe les fonds prêtables dévolus aux entreprises du secteur privé et réduit l’investissement) et la remontée de l’épargne de précaution annihilent toute efficacité sur le long terme, d’autant que les banques cherchent à reconstituer leur bilan et que la restriction du crédit perdure. Les gouvernements ont pourtant agi rapidement pour sauver des établissements bancaires et financiers menacés de faillite : aux Etats-Unis l’Etat fédéral a apporté des volumes de capitaux importants pour compenser la dépréciation d’actifs des grandes banques américaines (la part de l’Etat représentait 48 % des injections de capitaux dans le capital de Citigroup, 49 % dans celui de Goldman Sachs, 57 % dans celui de Bank of America). De leur côté, les banques centrales ont mobilisé des instruments non conventionnels d’assouplissement quantitatif (rachats d’actifs toxiques, ou injection directe de liquidités dans les entreprises), même si la Banque centrale européenne (BCE) s’en est tenue aux outils conventionnels (achats de titres, prises en pension) pour faire face à l’assèchement du crédit.

Les pays émergents face à la crise

Les « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine) ont été confrontés à la déflagration de la crise financière, même si les politiques économiques relativement prudentes qu’ils avaient menées les années précédentes (ces pays avaient accumulé d’importantes réserves en dollars pour faire face au risque de brutales sorties de capitaux comme à la fin des années 1990) ont permis d’amortir le choc. On évoque souvent le découplage (au moins partiel) de ces pays vis-à-vis de l’économie mondiale en raison des relations commerciales régionales, même si « à l’ère de la mondialisation, nul ne peut rester à l’abri d’une telle désorganisation des marchés ». Ainsi le Brésil a pu réduire son endettement extérieur et augmenter ses réserves de change tandis que la croissance du pays était tirée par les exportations (et le prix relativement élevé des matières premières). Si le pays n’a pas échappé à la récession, le réajustement du taux de change et le plan de relance modéré devrait en faire l’un des premiers à connaître une reprise. La Russie a été touchée plus durement par la crise financière même si elle avait accumulé d’importantes réserves grâce à l’envolée des prix du pétrole les années précédentes : son PIB devrait chuter de 6,5 % selon les prévisions du FMI (la pire récession depuis 40 ans) et le taux de chômage continuer d’augmenter. Les autorités se sont focalisées sur la défense du rouble en tentant en priorité d’éviter les sorties de capitaux et la banque centrale a relevé son taux d’intérêt directeur... à contre-courant des autres banques centrales des pays développés. L’Inde, hantée par le souvenir de la crise de 1991 où le pays se trouvait en quasi-faillite, a dû recourir à une politique monétaire énergique, même si le pays est devenu un sous-traitant incontournable dans l’économie mondiale (en ingénierie notamment, services informatiques et logiciel). Malgré ses points forts en matière d’accueil d’investissements directs, le pays reste miné par la faiblesse du capital humain, les problèmes de pauvreté de la population (notamment des enfants), la dépendance énergétique et les troubles politiques. La Chine a connu une croissance moyenne du PIB de 9,9 % sur les vingt dernières années : dans ces conditions, le taux de croissance annoncé de 6,5 % en 2009 (selon le FMI) apparaît comme un ralentissement violent. Avec le plan de relance et la stimulation du crédit initiés par les pouvoirs publics, censés soutenir la demande intérieure et prendre le relais d’exportations réduites par la chute du commerce international, la Chine pourrait connaître une reprise rapide, qui éloignera le spectre d’une hausse du chômage urbain et des troubles sociaux.

Un choc de trop pour l’Afrique sub-saharienne ?

Les institutions financières ont intensifié leurs efforts pour venir en aide à l’Afrique (le FMI a doublé le volume des prêts pour 2009), également frappée de plein fouet par les conséquences de la crise financière sur l’économie réelle. La croissance de l’Afrique sub-saharienne semble tirée par une douzaine de pays (Afrique du Sud, Cap Vert, Ghana, île Maurice, Botswana, Kenya, Mozambique, Nigéria, Ouganda, Seychelles, Namibie, Tanzanie) qui constituent aujourd’hui le moteur de son développement (50 % de la population et du PIB). Ces pays sont parvenus à stabiliser les flux de capitaux et à développer des marchés de capitaux privés qui permettent d’échapper au seul crédit bancaire pour financer le développement. Pour autant, les Etats et les économies restent très dépendants de la variation des cours des matières premières et de la conjoncture économique des pays développés.

Vers une coordination accrue des politiques économiques ?

La crise, outre qu’elle pourrait justifier une  politique volontariste contre les déséquilibres monétaires et financiers internationaux, pourrait réactiver le mouvement d’intégration régionale (en Asie et en Amérique Latine) et pousser à une plus grande coordination des politiques économiques, notamment en Europe ou le coût de la non-coopération est accru en période de crise, en l’absence de mécanismes de solidarité plus vigoureux en faveur des nouveaux Etats membres, durement touchés par la dégradation des perspectives économiques (à l’instar des Etats Baltes).  

Les auteurs

Gilles Dufrénot est professeur d’Economie à l’université d’Aix-Marseille II, il est membre du Centre de Recherche en Développement Economique et Finance Internationale (DEFI) et chercheur associé au CEPII.
Alain Sand-Zantman est professeur à l’université de Lyon, membre du Groupe d’Analyse et de Théorie économique (GATE) et chercheur à l’OFCE.

Table des matières

Préface de Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des Economistes
Introduction. Avis de tempête sur les économies
Chapitre 1. Une récession économique et une crise financière graves
Chapitre 2. Gouvernements et banques centrales au secours des économies
Chapitre 3. Les grands pays émergents touchés par la crise
Chapitre 4. La crise financière : un défi et une opportunité pour les pays en développement
Chapitre 5. Un défi des prochaines années : remédier aux déséquilibres financiers et monétaires internationaux
Chapitre 6. L’intégration régionale face aux désordres économiques et monétaires internationaux ?
Conclusion

Quatrième de couverture

La crise actuelle, qui s’est révélée en 2008, frappe partout. Elle touche les pays riches, émergents et pauvres. Elle est multidimensionnelle en affectant non seulement les systèmes financiers, mais aussi les entreprises et les ménages. Est-ce la crise de trop ? Ce livre emmène le lecteur à travers les continents : l’Europe, l’Amérique, l’Asie, l’Afrique. Dressant un tableau sans concession sur les manifestations de la crise et ses conséquences, les auteurs commentent les stratégies retenues par les décideurs politiques pour en sortir et passent au crible les débats suscités à cette occasion.