Lecture

1954 – 2004 : d'une modernité à l'autre

Philippe Lemoine
juin 2004
Descartes & Cie
Comment interroger les transformations de la société ? En regardant ce qui fait contraste entre aujourd'hui, 2004, et une date-clé, emblématique de ce qui a marqué notre compréhension de la société moderne : 1954.Sept signes de 1954 introduits par Philippe Lemoine sont ici reconsidérés à travers des contributions de François Fourquet, Michel Crozier, Olivier Jay, Alain Touraine, Edgar Morin, Paul Yonnet, Roland Barthes, Dominique Wolton, Georges Bataille revisité par Eric Barchechath, Alan Turung, Jean-François Peyret. En reprenant l'analyse de ces signes, des textes remarquables auxquels ils ont donné lieu et surtout des liens qui se tissent entre eux, on voit se dessiner le tableau d'une époque et, par contraste, on saisit à quel point, en un demi-siècle, le monde a changé.

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L'ouvrage

1954, c'est la première étape vers la fin de la colonisation, le premier pas, malchanceux, vers la construction de l'Europe de la Défense, l'année de l'arrivée au pouvoir de Pierre Mendès-France. 1954, c'est aussi le véritable démarrage de la grande transformation française, l'installation d'une société de loisirs et de consommation de masse, l'année de la mort de l'inventeur de l'informatique Alan Turing. Le cahier LaSer (du nom du think tank du groupe Galeries Lafayette) rend compte parfaitement du souffle de la modernité qui parcourait la France d'il y a 50 ans – et de ce qui en reste aujourd'hui.

L'ouvrage décline 7 aspects de la modernité : politique, entrepreneuriale, imaginaire, ludique, symbolique, ontologique et informatique. Chacune est illustrée de deux textes, l'un sur 1954 et l'autre sur 2004. Le choix des sept modernités, revendiqué comme arbitraire, offre néanmoins une vue précise et argumentée de la société française. C'est sans doute largement dû au choix des textes et des auteurs : les grands noms de la deuxième moitié du XXème siècle, comme Roland Barthes, Edgar Morin ou Georges Bataille, côtoient des sociologues plus contemporains, comme Dominique Wolton, Paul Yonnet ou Alain Touraine. La synthèse est réalisée par l'introduction de Philippe Lemoine, président du LaSer. Son texte, assez long, relie entre eux les chapitres du cahier et justifie ses choix méthodologiques et éditoriaux

La France de 1954 voit éclore la société de consommation alliée à la société des loisirs. En 1953, en effet, apparaît Cetelem, la compagnie de crédit aux particuliers. L'année suivante naissent le Club Méditerranée nouvelle formule, la FNAC, Leclerc et J.C. Decaux. Le contexte où ces grands fleurons du capitalisme français ont vu le jour est particulièrement bien raconté par Michel Crozier. Il faut noter que toutes ces marques ont en commun le loisir (FNAC et Club Med) et la consommation de masse (JC Decaux, qui vit de la publicité, et Leclerc). Un phénomène analysé sous un tout autre angle par Edgar Morin, dans l'extrait de Les Stars (1957) repris dans ce cahier. "Les stars participent dès lors à la vie quotidienne. Ce ne sont plus des étoiles inaccessibles mais des médiatrices entre le ciel de l'écran et la terre ", écrit Morin (p. 158). Cette transformation de la star, par rapport au demi-Dieu des années 30, marquera durablement la société des loisirs, que nous connaissons encore, sous une forme un peu altérée. Morin, toujours, dans un entretien avec Eric Barchechath, souligne le rôle de la télévision dans la formation des stars actuelles. Paul Yonnet développe brillamment deux aspects de la société des loisirs de 1954 : le tiercé, loisir de masse jusqu'au milieu des années 70, et le rock'n roll, qui naquit précisément cette année-là. La modernité de 1954 a donc profondément influencé la France de 2004. L'esthétique rock, "culture de la non littérature ", selon l'expression de Paul Yonnet (p. 215) a structuré la culture adolescente, qui s'est développée dans le milieu des années 50 pour atteindre aujourd'hui ce statut d'âge particulier de la vie. Le star system , en place depuis l'avant-guerre, a rencontré la télévision et pénétré le monde des loisirs, puisque la télévision est le premier loisir des Français.

A cette société nouvelle en gestation correspond une nouvelle classe politique, qui émerge en 1954 autour de Pierre Mendès-France. Les deux contributions de François Fourquet détaillent l'arrivée au pouvoir de Mendès-France et, dans son sillage, d'une nouvelle génération de technocrates, pétris de keynésianisme, qui influenceront durablement la comptabilité nationale. Ils façonneront une nouvelle manière d'envisager l'action publique, et seront largement suivis par De Gaulle lorsqu'il reviendra au pouvoir. Car c'est bien en 1954 que se développe la politique de la puissance, basée avant tout, dans l'esprit de Mendès-France, sur la puissance économique. Le Président du Conseil sait aussi très bien jouer des symboles, comme celui du lait dans les écoles. L'extrait de Mythologies , de Roland Barthes, interroge avec beaucoup de subtilité les symboles de la France des années 50.

L'interview de Dominique Wolton, en écho à l'extrait de Barthes, est sans doute le passage du cahier LaSer qui éclaire le mieux la modernité contemporaine. En 1954, la technologie avait une fin sociale. L'informatique balbutiante (qui fait l'objet, au travers du texte de Jean-François Peyret sur la mort d'Alan Turing, d'une contribution très instructive), mais aussi les nouveaux modes de diffusion, comme la télévision, sont alors déployés dans l'optique d'améliorer les rapports sociaux. Les choses ont aujourd'hui bien changé. Dominique Wolton critique le mythe de "société de l'information " ou de "société en réseau ", qui fait de la technologie un but en soi, capable à elle seule de rendre le monde plus juste et plus solidaire.

Toutes ces contributions, outre l'éclairage pluridisciplinaire qu'elles apportent sur 1954, tendent à interroger la montée progressive de la personne dans les 50 années que couvre le cahier. "Le projet romantique issu du XIXème siècle enjoignait aux élites de devenir architectes de leur propre vie. Il est en train – aujourd'hui – de devenir un projet de masse. Chacun est à la recherche de son identité, de son individualité ", écrit Philippe Lemoine (p.44). Le développement des supermarchés comme l'évolution des stars, le dépérissement du tiercé comme la montée en puissance des services dans l'économie attestent de cette nouvelle donne, au cœur de ce livre

L'auteur

Philippe Lemoine est Président-Directeur général de Laser, membre du directoire des Galeries Lafayette

Mots-clé

Changement social, modernité

Sommaire

En marche vers l'hypermodernité ? par Philippe Lemoine

La modernité politique

Les comptes de la puissance , par François Fourquet
L'investiture de PMF : une modernisation réussie , par François Fourquet

La modernité entrepreneuriale

Un entretien avec Michel Crozier : innovation de service et personnalité

Trois questions à Alain Touraine

La modernité imaginaire

Les Stars, Edgar Morin

Les Stars d'aujourd'hui, entretien avec Edgar Morin

La modernité ludique

Le Tiercé, Paul Yonnet

L'Esthétique rock, Paul Yonnet

Pour entrer dans le XXIème siècle, Paul Yonnet

La modernité symbolique

Mythologies, Roland Barthes

Où vont les mythologies ?, entretien avec Dominique Wolton

La modernité ontologique

Retour à Lascaux, Eric Barchechath

La modernité informatique

Les Machines peuvent-elles penser ? , Alan Turing

La Mort d'Alan Turing, Jean-François Peyret

Annexe

2001, Odyssée de l'individu, Philippe Lemoine

 

 

Quatrième de couverture

Comment interroger les transformations de la société ? En regardant ce qui fait contraste entre aujourd'hui, 2004, et une date-clé, emblématique de ce qui a marqué notre compréhension de la société moderne : 1954.

Sept signes de 1954 introduits par Philippe Lemoine sont ici reconsidérés à travers des contributions de François Fourquet, Michel Crozier, Olivier Jay, Alain Touraine, Edgar Morin, Paul Yonnet, Roland Barthes, Dominique Wolton, Georges Bataille revisité par Eric Barchechath, Alan Turung, Jean-François Peyret.

En reprenant l'analyse de ces signes, des textes remarquables auxquels ils ont donné lieu et surtout des liens qui se tissent entre eux, on voit se dessiner le tableau d'une époque et, par contraste, on saisit à quel point, en un demi-siècle, le monde a changé.