Lecture

10 idées qui coulent la France

Augustin Landier, David Thesmar
janvier 2013
Flammarion
La France s’enfonce dans la nostalgie d’un capitalisme idéalisé, celui des «Trente Glorieuses» (1945-1973) selon David Thesmar et Augustin Landier. Selon eux, une nouvelle pensée unique est en train de se constituer qui inspire la politique économique et qui conduit la France à nager à contre-courant dans le monde développé. Si les indicateurs de confiance se détériorent continûment depuis 2007, le pays dispose pourtant d’atouts compétitifs très importants : forte culture scientifique, tissu entrepreneurial dynamique, institutions stables. La France ne pourra les exploiter sereinement que si elle se déprend d’analyses erronées qui pourraient freiner les réformes devenues aujourd’hui particulièrement nécessaires («l’abandon des idées fausses, premier pas vers le sursaut»).

L'ouvrage

La nostalgie du capitalisme industriel

La première fausse idée que David Thesmar et Augustin Landier dénoncent est celle de l’impératif de ré-industrialisation de la France, une opinion bien ancrée aujourd’hui dans le débat, alors que l’essentiel des emplois et des richesses sera pourtant produit dans le secteur immatériel de l’économie, celui des services à haute valeur ajoutée (santé, informatique, éducation, commerce). Or, depuis 1990, ce sont les pays qui se sont désindustrialisés le plus vite qui ont connu la plus forte croissance économique (il n’y a pas de corrélation entre le poids de l’industrie et le niveau de richesse) et 98% de la croissance des années 2000 est liée à la progression des services (les valeurs les plus prisées par les marchés financiers en raison de leur potentiels de profit). Et cette progression est une bonne nouvelle pour la France : les services investissent et innovent (recherche & développement), leur frontière avec l’industrie est devenue de plus en plus brouillée (« rien ne ressemble davantage à une usine à l’ancienne qu’un entrepôt d’Amazon ») et leur capacité exportatrice est très forte à l’heure où le commerce extérieur français reste dans le rouge. De plus, la comptabilité publique, fondée sur le commerce de biens, a encore insuffisamment pris en compte la mondialisation immatérielle, dont la dynamique va s’accélérer. L’ambition du redressement productif, défendue à la fois par Nicolas Sarkozy puis par François Hollande, reviendrait alors plus ou moins à subventionner un « Jurassic Park industriel » de plus en plus coûteux. D’où la fausse bonne idée n°2 : vouloir à tout prix subventionner notre industrie pour sauver l’emploi : l’antienne selon laquelle « pour chaque emploi industriel créé, ce sont cinq emplois de services qui naissent » ne résiste pas à l’analyse. En effet l’idée que l’industrie jouerait un effet d’entraînement sur les autres secteurs est discutable car les études statistiques montrent clairement que les régions qui se sont le plus désindustrialisées ne sont pas celles où les services ont le plus reculé (les services savent résister au déclin de l’industrie). Il s’agit surtout de dynamiser notre industrie en misant sur la robotisation et les gains de productivité (malgré la crainte ancestrale du chômage technologique) car, à mesure que les coûts industriels des pays émergents vont progresser, on peut espérer une relocalisation d’une partie de notre industrie sur le territoire national (« par un renversement de l’Histoire, l’ouvrier chinois sera remplacé par une machine japonaise programmée par un ingénieur français »). Le maintien à tout prix de l’emploi peu qualifié dans l’industrie pourrait empêcher l’émergence de nouveaux emplois de services. L’espoir en termes de compétitivité réside donc plus dans l’effort d’innovation et la montée en gamme que dans la compression des coûts salariaux de la main d’?uvre peu qualifiée. Par ailleurs, dans la société post-industrielle, la polarisation des emplois va s’accentuer, entre les jobs de cadres, ingénieurs, avocats, et les emplois de services à la personne, de commerciaux, etc. : il revient aux pouvoirs publics d’accompagner l’essor de la société de services et la révolution numérique en contenant la progression des inégalités qu’elles vont immanquablement générer. Les ingénieurs n’ont ainsi pas vocation, malgré la crise des études scientifiques, à travailler dans l’industrie (fausse idée n°3) : en France, 61% des ingénieurs travaillent dans les services. Sans doute la relative faiblesse des rémunérations explique-t-elle la désaffection pour les métiers de l’ingénieur (« au fond, on aimerait bien en France que le scientifique soit une sorte d’ecclésiastique austère mâtiné d’éternel étudiant, pas trop exigeant »). Plus notable encore, pour diriger un grand groupe industriel, les chiffres montrent qu’il faut surtout avoir fait une grande école comme l’ENA ou une école de commerce réputée : le boycott managérial des scientifiques en France n’incite guère à embrasser ce genre de carrière.

L'illusion du dessein intelligent étatique

Les Français aiment croire au «dessein intelligent» en économie, celui de l'État stratège selon David Thesmar et Augustin Landier(fausse idée n°4) : or les dirigeants politiques jouent sur la corde sensible d’un État omniscient et omnipotent qui s’opposerait aux forces du marché dans un but électoraliste, alors qu’ils le paient chèrement puisque les citoyens les désignent alors très logiquement comme responsables de tous les maux de l’économie française. Autre effet pervers de la gouvernance à la française, la proximité entre les décideurs politiques et les décideurs économiques peut créer une économie de copinage où les subventions peuvent être attribuées dans des conditions opaques. L'État devrait plutôt concentrer ses moyens sur les cas où les intérêts privés et l’intérêt public ne coïncident pas, pour éviter la gabegie qui consisterait à investir dans des secteurs où la rentabilité sociale n’est pas avérée. Le rôle de l'État est plutôt de créer un environnement favorable à l’écosystème entrepreneurial et au climat des affaires, avec une fiscalité attractive pour le capital humain et financier (très mobiles), un environnement juridique stable, qui donne de la visibilité aux investisseurs (étrangers notamment)

La conception étatique de l’économie en France conduit à voir les marchés mus par la «tyrannie du court terme» (fausse idée n°5) : or la valeur des actions incorpore une anticipation de profit sur la rentabilité à long terme des investissements (les cours boursiers sont bel et bien sensibles aux revenus futurs). Autre mythe, l’idée d’une rentabilité des fonds propres fixée arbitrairement à 15% ;par les marchés financiers : sur les 3500 plus grosses entreprises américaines, très peu atteignent ce chiffre et les actionnaires ne fuient pas le capital pour autant. Sur les actions et les obligations françaises, la période 1990-2006 montre également une rentabilité particulièrement faible, en tout les cas très éloignée de la norme fatidique des 15%. La critique du soi-disant « court-termisme » des marchés cache en fait une crainte assez compréhensible de la logique de l’évaluation par les marchés pour les managers qui le vivent comme une contrainte pesante. Dans l’idéalisation de la puissance publique, inscrite dans l’ADN culturel des Français, le recours à une grande banque publique d’investissement s’est encore imposé récemment : contrairement à l’idée d’un rationnement du crédit frappant les PME, les auteurs rappellent que malgré la crise, la France se classe très bien puisqu’en 2011, 81% des personnes interrogées ont obtenu tout ou presque tout lors de leur dernière demande de prêt. Lorsque l’on compare la situation française à celle d’autres pays, nos PME semblent relativement bien traitées par les banques, outre que ces difficultés d’accès au crédit ont depuis longtemps bien été identifiées dans le cadre de l’analyse économique des marchés confrontés aux asymétries d’information. On peut d’ailleurs douter de la capacité de la Banque publique d’investissement (BPI) à distinguer ce que seront les investissements judicieux à financer, dans la mesure où ce sont les entreprises qui sont les mieux à même de trancher. Dès lors, l'État, en s’improvisant capital-investisseur par le biais de la BPI « risque plutôt d’être instrumentalisé par les entreprises pour financer des projets à un coût du capital relativement bas ». Deux pistes semblent plus appropriées selon les auteurs : la réforme du droit des faillites, très défavorable en France aux créanciers (les banques se méfiant alors des PME risquées), et le raccourcissement des délais de paiement qui aggrave le problème de financement des PME. 

Le mythe de la solution européenne

Le procès en dogmatisme de la Banque centrale européenne (BCE), un bouc émissaire parfait, est une autre fausse piste selon les auteurs (fausse idée n°7) : en effet, son bilan est globalement positif face à la crise, puisqu’elle a su mener une politique monétaire expansionniste, jouer le rôle de prêteur en dernier ressort, et développer des moyens d’action inédits (politique monétaire non conventionnelle) dans le cadre de la crise des dettes publiques. Et il faut également rappeler les dangers d’une création monétaire incontrôlée : « lorsque l'État fait tourner la planche à billets pour boucler son budget, il ne fait finalement rien d’autre que de taxer les détenteurs de monnaie : c’est la taxe inflationniste qui équilibre les comptes publics». Les plans de quantitative easing de la Réserve fédérale (FED) aux États-Unis pourraient de plus entraîner des effets pervers que la BCE aura su éviter, d’autant que le laxisme monétaire de la FED est une des causes de la crise des subprimes. L’aversion aux mécanismes du marché en France, et le procès régulièrement fait à la brutalité de la concurrence (fausse idée n°8), qui reviennent souvent dans les enquêtes internationales, entraînent un procès fait au Marché unique en Europe (pourtant au service des intérêts du consommateur) : en réalité il s’agit d’une diversion commode que les dirigeants politiques français brandissent pour retarder les réformes nécessaires. Outre le caractère impraticable du protectionnisme commercial dans une économie globalisée en raison de la fragmentation de la chaîne de valeur, ce dernier entraînerait in fine une taxe payée par les consommateurs et versée aux producteurs. Et les grandes entreprises installées sont souvent elles-mêmes averses à la concurrence («les ennemis naturels de la concurrence, ce sont les capitalistes établis »)

Les auteurs combattent également le mythe selon lequel le fédéralisme européen serait forcément la réponse à la crise (fausse idée n°9), alors que la légitimité de la construction européenne tend à s’effriter : « la popularité de l’Europe s’effondre à vue d’oeil dans tous les sondages européens. Pour les peuples qui font l’euro, l’Europe n’est plus perçue comme un facteur de progrès mais comme une lubie des élites, une construction opaque sans légitimité démocratique » : difficile dès lors de s’engager dans une union budgétaire alors que les systèmes démocratiques nationaux demeurent le cour de la gouvernance européenne. « L’incantation paneuropéenne » reste alors peu efficace et promise à alimenter des discours politiques creux. Enfin, l’idée que la gouvernance mondiale va régler tous les problèmes (fausse idée n°10) est également totalement improductive («un instrument de populisme soft pour les politiques») : les déclarations du G20 restent des voeux pieux peu contraignantes pour les comportements futurs. D’ailleurs les auteurs font remarquer que «l’universalisation de la très originale fiscalité française n’est pas au menu des scénarios réalistes: aucun de nos partenaires du G20 n’envisage d’aligner sa fiscalité des individus et des entreprises sur les taux de prélèvements pratiqués en France». Les institutions internationales existent bien (FMI, Banque mondiale, OMC), même si la France, par méfiance des règles internationales, se place bien souvent du côté des critiques et des récalcitrants («la gouvernance mondiale, nous sommes pour, mais seulement lorsqu’elle n’engage à rien»). En définitive, la France ne doit pas attendre d’une hypothétique gouvernance mondiale le salut de son économie, mais faire les réformes structurelles indispensables pour réussir son saut dans l’économie immatérielle et accompagner la transformation de notre économie.

Les auteurs

Augustin Landier est professeur à l’Ecole d’économie de Toulouse.

David Thesmar est professeur à HEC. Ils sont co-auteurs de deux ouvrages remarqués : le Grand Méchant Marché et la Société translucide (prix Turgot 2011).

Quatrième de couverture

« Pour sauver l’emploi, il faut sauver l’industrie», «C’est à l'État de nous sortir du marasme et de préserver la croissance», «les marchés c’est la dictature du court terme», «la solution à la crise c’est plus d’Europe» -voilà autant de clichés coriaces qui pourrissent le débat public en France, entretiennent la morosité ambiante et finissent par couler le pays. Des évidences postiches, des mythes néfastes qu’Augustin Landier et David Thesmar décryptent ici d’une plume acérée, dénonçant du même coup des lobbies qui les entretiennent et abordant au passage nombre de questions concrètes : pourquoi avons-nous peur de la robotisation ? A quoi doit servir un ingénieur à l’heure du numérique ? Pourquoi nos PME peinent-elles à trouver de l’argent ?... Il est temps d’entrer dans l’ère postindustrielle, d’aller vers une société de services et une économie dématérialisée. Pour ce faire, finissons-en d’abord avec un capitalisme de subvention, empoisonné par la nostalgie des Trente Glorieuses. Telle est la cure de désintoxication à laquelle invite ce livre salutaire.