Étude de Cas

Les pratiques culturelles des Français sont-elles encore liées aux catégories socioprofessionnelles ?

Derrière l'évidence que les classes sociales aient, dans le passé, déterminé les pratiques culturelles se profilait, avec le développement de la scolarisation, l'ouverture de nouveaux musées, la démocratisation de l'accès aux œuvres par l'ensemble des média, l'idée d'une homogénéisation progressive des comportements. Les faits sont plus contrastés : d'un côté, il subsiste un lien net entre l'origine socio-économique et la consommation de biens et services culturels ; de l'autre, des frontières anciennes se déplacent et particulièrement celle qui, hier, séparait culture et divertissement.
Les pratiques culturelles des Français sont-elles encore liées aux catégories socioprofessionnelles ?

L'essor des médias de masse pourrait laisser penser que désormais les Français ont les mêmes pratiques culturelles, quelle que soit leur appartenance sociale. Véhiculée par les médias, la culture commune gommerait les différences de classe. Les statistiques prouvent le contraire : la catégorie socioprofessionnelle détermine encore largement la consommation culturelle. Reste à expliquer le phénomène pour en saisir l'ampleur. Cette question n'est pas que théorique, plus de 40 ans après la création du Ministère de la Culture, qui s'était donné pour objectif de surmonter ces différences, non pas par les médias, mais par l'accès de tous à la culture, terme dont l'acception a profondément évolué ces trente dernières années.

 

1. Les pratiques culturelles ne se sont pas uniformisées, malgré l'essor des médias de masse

La radio, la télévision et Internet se sont installés dans les foyers. Les taux d'équipement sont très élevés. Les discussions tournent très souvent, dans les bureaux, dans les écoles ou entre amis, autour du programme de la veille ou d'un site intéressant. On pourrait donc penser que ce déferlement des médias de masse a gommé les différences dans les pratiques culturelles entre les catégories socioprofessionnelles. Cette idée est doublement fausse : non seulement tous les individus n'ont pas la même consommation de ces médias, mais ils n'ont pas non plus les mêmes pratiques culturelles en dehors.

 

La consommation des services fournis pas les médias varie sensiblement selon les catégories sociales

Tout d'abord, la consommation de ces médias varie quantitativement selon les catégories sociales. Par exemple, la consommation de télévision augmente avec l'âge. Un retraité dispose de plus de temps qu'un actif pour regarder la télévision. L'âge n'est pas la seule variable permettant de dégager des différences de consommation. Le niveau de diplôme est lui aussi déterminant, ainsi que la CSP. Ce critère est celui qui creuse le plus l'écart entre les différents groupes. A titre d'exemple, seulement 4% des Français ne possèdent pas de télévision. Mais 8% des cadres sont dans ce cas. Cet écart traduit d'une part un certain rejet de la télévision par les CSP supérieures, et de l'autre une utilisation différente du temps libre, plus souvent consacré dans ces CSP aux sorties et à la fréquentation de lieux culturels, comme nous le verrons plus loin.

La consommation de médias varie aussi dans la qualité des programmes plébiscités, ce qui empêche de conclure à une uniformisation des pratiques culturelles. Les grosses audiences réunissent certes un public large, qu'on ne saurait restreindre à une seule CSP. Le journal, les grands matches ou les feuilletons à succès sont suivis par toutes sortes de téléspectateurs. Mais l'offre est de plus en plus variée, du fait de la multiplication des chaînes. Si c'est bien le même support qui diffuse Arte et M6, on ne peut parler d'homogénéisation des pratiques entre les spectateurs de ces deux chaînes.

Il est difficile de relier de manière automatique les programmes choisis à l'appartenance sociale. Les personnes les plus dotées en capital culturel ne sont pas nécessairement les premières consommatrices de programmes culturels. En effet, elles trouvent leur satisfaction ailleurs. La télévision est surtout un loisir, un moyen de se détendre, par opposition aux lieux réservés à la culture (musées, théâtres, salles de concert,…). A l'inverse, les CSP inférieures se tournent plus facilement vers la télévision pour accéder à la culture, qu'elles consomment moins facilement dans d'autres occasions. En effet, les médias de masse offrent un accès à la culture à ceux qui ne fréquentent pas aux lieux culturels traditionnels : retransmission de concerts ou de pièces de théâtre à la radio ou à la télévision, partie magazine des journaux télévisés, films de cinéma, documentaires,… On peut dire que la consommation de médias et les pratiques culturelles extérieures sont concurrentes, l'une augmentant à mesure de l'autre décroît.

 

La consommation de biens culturels non diffusés par les médias de masse est également conditionnée par la catégorie sociale

On dispose pour analyser ce phénomène social d'un outil précieux. Le Ministère de la Culture commande après chaque recensement une étude sur les pratiques culturelles. Cet instrument permet de mesurer les habitudes dans ce domaine, via une multitude de données sur la télévision, la fréquentation des lieux culturels, l'écoute de la musique enregistrée ou encore les pratiques amateurs. Les pratiques culturelles sont donc à entendre dans un sens très large. L'enquête cherche à ne pas introduire de hiérarchie entre les pratiques, mais plutôt à les relier à des catégories sociales.

On observe que les CSP supérieures sont majoritaires dans quasiment toutes les pratiques culturelles (hors médias), mais à des degrés divers. On peut ainsi distinguer différents groupes de pratiques, selon la représentation respective des CSP supérieures et des CSP inférieures.

Il y a de grandes différences entre les individus, qui sont explicables par plusieurs variables. Les pratiques culturelles des Français diffèrent selon leur âge, leur situation géographique, ou encore leur sexe. Mais ces variables sont assez peu utiles. L'écart entre hommes et femmes n'est pas assez significatif pour en tirer une conclusion scientifiquement valable, exempte de déterminisme. Le lieu d'habitation des individus influe évidemment sur les pratiques culturelles, les opéras, les théâtres et les cinémas étant concentrés en zone urbaine. Mais cette constatation ne fait que recouper une intuition de bon sens (plus quelqu'un réside loin d'un théâtre, moins il s'y rend), et n'a pas une grande portée. La variable la plus importante est celle de la CSP, et dans une moindre mesure celle du niveau de diplôme. Notons que ces deux variables, apparemment proches, ne se superposent pas, les individus ne travaillant pas nécessairement dans la catégorie à laquelle les prédestinait leur niveau d'études. Notons également que la CSP est partiellement corrélée avec le lieu de résidence : les agriculteurs vivent à la campagne et les professions intellectuelles plutôt en centre-ville. L'importance du critère de niveau d'études par rapport à la profession montre l'importance de l'école. Une bonne part des habitudes culturelles s'acquiert en effet pendant l'enfance. Comme en atteste une étude menée par Chloé Thavan (2003), les pratiques culturelles augmentent en fonction des habitudes prises au cours de l'enfance. Les enfants ayant pratiqué des activités culturelles maintiennent un niveau plus élevé de pratiques culturelles à l'âge adulte. Remarquons toutefois qu'il y a dans cette étude un grand différentiel entre enfants de cadres et enfants d'ouvriers. Les enfants de cadre n'ayant pas eu de pratiques culturelles pendant l'enfance ont à l'âge adulte un volume de pratiques supérieur à celui des enfants d'ouvrier ayant eu des pratiques culturelles dans l'enfance. Ce constat corrobore les résultats d'Olivier Donnat. Ce sont bien les catégories socioprofessionnelles qui déterminent le plus les pratiques culturelles. Milieu d'origine et milieu d'appartenance, souvent reliés, influent sur les pratiques culturelles des Français.

 

2. L'interprétation de ces disparités à la lumière des différences de classe a conduit à une politique culturelle volontariste.

Pionnier de cette sociologie, Bourdieu développe des théories fécondes sur les classes sociales et la culture. La force de son constat influencera les politiques culturelles du début de la Vème République.

 

La sociologie critique établit un lien étroit entre catégorie socioprofessionnelle et pratiques culturelles

Dans les années 60, Pierre Bourdieu débute un travail qui influencera durablement la réflexion sur la consommation culturelle. Ses principaux ouvrages – Les Héritiers (1964), L'amour de l'art (1966), La Reproduction (1970), La Distinction (1979) – montrent que ce que l'on prenait pour des dispositions naturelles relève de la construction sociale. Les pratiques culturelles sont certes déterminées par les goûts individuels, mais ces goûts ne sont pas naturels. Il s'agit de schémas sociaux, conditionnés par le niveau d'éducation et l'appartenance sociale. Notons que le raisonnement de Bourdieu se fonde sur des classes sociales plus que sur des CSP. Le terme de classe sociale est emprunté à Marx, et contient une dimension de lutte des classes absente du concept de CSP.

Bourdieu développe une théorie reliant étroitement pratiques culturelles et classe sociale, qu'il fonde sur la notion centrale de capital, économique et culturel. Le capital économique englobe les ressources financières d'un individu. Le capital culturel, pour sa part, renvoie au degré d'éducation et de familiarité avec les œuvres artistiques, avec la culture légitime.

Il montre comment s'articule la consommation culturelle au sein des différentes classes et entre ces classes. Les professions intellectuelles, à fort capital culturel mais à capital économique relativement faible, recherchent la distinction. Consommatrices de biens légitimes, elles sont surtout préoccupées par la démonstration de leur originalité. Elles trouveront par exemple beau un étal de boucher ou s'intéresseront à la création contemporaine. Les détenteurs d'un capital culturel et économique moyen, la petite bourgeoisie, sont pour leur part dans une démarche de bonne volonté culturelle : ils vont singer les classes supérieures, mais sans en maîtriser les codes. Ils visiteront les châteaux plutôt que les musées, verront des pièces de boulevard, en bref consommeront des biens ressemblant à ceux des classes supérieures, mais qui ne présentent pas le même degré de légitimité. Quant aux classes populaires, Bourdieu les dit habitées par le souci du nécessaire. Elles plébiscitent la photographie dans le cadre du portrait de famille, mais ne voient pas l'intérêt de photographier l'étal de boucher. N'étant pas au fait de ce qui est légitime ou pas, elles ne se soucient pas de sembler consommer de la culture légitime.

Cette interprétation colore l'analyse des différences sociales d'accès à la culture d'une teinte de lutte des classes. En effet, pour Bourdieu, les classes dominantes cherchent à se démarquer des classes dominées. Elles n'ont donc pas intérêt à laisser les classes populaires accéder aux lieux culturels. Ne restent alors aux classes dominées que les médias de masse et l'industrie culturelle. C'est ce qui explique, selon Bourdieu, les écarts sociaux constatés dans les pratiques culturelles.

Cette analyse a un double mérite. Tout d'abord, elle introduit une dimension sociologique dans le goût culturel, que l'on prenait pour l'effet du hasard. "L'idéologie du goût naturel tire ses apparences et son efficacité de ce que, comme toutes les stratégies idéologiques qui s'engendrent dans la lutte des classes quotidienne, convertissant en différences de nature des différences dans les modes d'acquisition de la culture et reconnaissant comme seul légitime le rapport à la culture (ou à la langue) qui porte le moins les traces visibles de sa genèse, qui, n'ayant rien "d'appris", "d'apprêté", "d'affecté", "d'étudié", de "scolaire" ou de "livresque", manifeste par l'aisance et le manifeste par l'aisance et le naturel que la vraie culture est nature, nouveau mystère de l'Immaculée conception" (Pierre Bourdieu, 1979, p. 73). D'autre part, elle semble expliquer les statistiques des pratiques culturelles des Français. Elle va largement déterminer les politiques culturelles.

 

Dans un premier temps, les politiques publiques vont chercher à combler les écarts sociaux observés dans les pratiques culturelles

L'ambition républicaine ne pouvait se satisfaire d'un tel constat, pressenti depuis la fin de la guerre et désormais revêtu de l'autorité scientifique. Créé en 1958, le Ministère des Affaires culturelles va tout mettre en œuvre pour remédier à cette inégalité. Sous la direction d'André Malraux, des programmes ambitieux voient le jour. A cette époque encore, le mot culture revêt une dimension intellectuelle. Est assimilée à la culture ce que Bourdieu appelle culture cultivée. On n'hésite pas à hiérarchiser les modes d'expression artistique, et à affirmer que certains ont plus de valeur que d'autres. On croit alors à une alliance objective entre le peuple et l'avant-garde, renaissante à cette époque.

La politique culturelle à partir des années 60 cherche donc à rendre la culture accessible à tous, avec l'idée que l'on va faire aimer les grandes œuvres à tout le monde. La décentralisation culturelle, amorcée dans les années 50, se poursuit. Les monuments nationaux sont rénovés et mis en valeur. Ce qui prime alors, c'est la différenciation fondamentale entre culture et divertissement. Face à l'essor des médias de masse, en particulier de la télévision, Malraux et ses continuateurs veulent mettre en avant la position active de l'homme de culture, par opposition à la passivité du téléspectateur. La culture ne divertit pas, elle instruit et elle élève. L'œuvre est au centre des efforts politiques.

Permettre l'accès de tous à ce supplément d'âme est alors vécu comme un devoir de l'Etat, une charge régalienne. La culture est prise en charge au même titre que la Sécurité sociale ou l'Education nationale. Elle participe de l'Etat-Providence, comme l'affirmait encore Dominique Schnapper lors du Colloque sur les 20 ans du Centre Pompidou,. Une action qui rejoint le programme de Jean-Jacques Rousseau : "Puisque les beaux-arts doivent [...] servir de moyens pour accroître et assurer le bonheur des hommes, il est [...] nécessaire qu'ils pénètrent jusqu'à l'humble cabane du moindre des citoyens ; il faut que [ce] soit un des objets essentiels de l'administration de l'État" (cité par Maryvonne de Saint-Pulgent à l'Académie des sciences morales et politiques, http://www.asmp.fr/travaux/communications/2000/saintpulgent.htm ).

Si cette politique a mis en place tout un système administratif de la culture, qui perdure encore, il n'est pas évident qu'elle ait conduit à des progrès massifs. La France possède désormais de très nombreux théâtres, opéras, musées, à Paris comme dans les principales villes de province. Si la fréquentation des lieux culturels a globalement augmenté, sous l'effet des changements sociaux qui ont libéré plus de temps libre aux individus, la problématique initiale perdure : les pratiques culturelles sont toujours liées aux catégories socioprofessionnelles. Cependant, la transformation de la notion même de culture rend désormais moins évidente la lecture de ce phénomène.

 

3. La transformation de la notion de culture modifie la perception des différences entre catégories sociales.

L'idée de culture a subi de grandes transformations à partir des années 70. La hiérarchie des cultures a été rejetée, tout est devenu culture, sans qu'il soit possible de distinguer véritablement la création de l'industrie. Les pratiques culturelles elles-mêmes ont été bouleversées, influençant et influencées par les politiques publiques.

 

L'effacement progressif de la frontière intellectuelle entre culture et divertissement, cause et conséquence de la mutation des politiques publiques

On va désormais "au spectacle" comme on va à la piscine ou au terrain de sport. La fréquentation des lieux culturels est un loisir, un passe-temps, qui en vaut bien un autre. Cette évolution est d'ailleurs visible dans le terme même de "pratiques culturelles". Ce vocable très large embrasse aussi bien la fréquentation des galeries de peinture que la pratique de la broderie. Un mouvement plus large est observé par les sociologues de la culture, qui constatent un passage de la haute culture aux cultures spécialisées. La culture classique, basée sur la connaissance du grec et du latin, disparaît peu à peu, cédant le pas à la culture technique. L'école a elle-même entériné ce mouvement, formant des ingénieurs plutôt que des lettrés, des cadres plutôt que des savants.

Les politiques publiques ont d'ailleurs partiellement gommé la frontière précautionneusement établie par Malraux entre ces deux pôles, culture et divertissement. Le Centre national de la cinématographie (CNC), qui gère les fonds de soutien au cinéma français, apporte désormais son concours aux œuvres audiovisuelles destinées à la télévision. Le soutien massif à l'industrie du cinéma a également transformé en profondeur cet art, qui aujourd'hui tend à devenir plus un loisir qu'un lieu de culture. La différence est souvent mince entre un film de cinéma et un téléfilm.

Le tournant politique a été pris par Jack Lang, plusieurs fois ministre de la Culture. Cela se traduit, entre autres, par l'instauration de nombreux évènements culturels à caractère festif dont la fête de la musique ou du cinéma. Si l'objectif d'"amener la culture à tous et tous à la culture" reste le mot d'ordre, on constate qu'on a pour cela refaçonné la culture, lui donnant un aspect que l'on supposait plus populaire, plus à même de séduire le plus grand nombre. De grands opéras, genre associé à la culture "bourgeoise", ont été montés au Stade de France, drainant un large public dans une ambiance de fête. Les musées suivent à leur tour cette tendance, rénovant les œuvres au maximum pour créer l'évènement, et drainant un public toujours plus vaste pour des expositions largement médiatisées. D'une certaine manière, l'artiste prend le pas sur l'œuvre, accompagnant en cela une tendance de fond de l'art contemporain.

Toutes les pratiques sociales sont dès lors assimilées à la culture. Ainsi, comme le signale Marc Fumaroli (1990, p. 425), tout peut désormais être objet de musée. Les éco-musées honorent la chaussure ou le travail du bois. Au terme culture sont désormais associés de très nombreux compléments (culture jeune, culture scientifique,…) qui divisent la culture en une multitude de chapelles et rendent l'objet d'autant plus difficile à cerner. La culture a perdu son unité en cherchant sa démocratisation. Le refus de hiérarchiser les valeurs, opération souvent très difficile et très polémique, susceptible d'occulter des courants artistiques naissants, conduit à un égalitarisme absolu de tous les modes d'expression. Cette tendance a fait l'objet d'un débat agité il y a une vingtaine d'années. Alain Finkielkraut (1987) et Bernard-Henri Lévy (1987), entre autres, ont défendu la hiérarchie des valeurs et largement mis en cause le relativisme culturel. Ce débat est aujourd'hui refermé, personne n'ayant véritablement envie de voir cette douloureuse question resurgir. Pourtant, Bernard Lahire (2004) a tenté une vérification statistique approfondie des thèses de Pierre Bourdieu. Il en ressort quelques conclusions remarquables.

 

Une lecture plus attentive des statistiques et des comportements individuels permet d'affiner la corrélation entre pratiques culturelles et catégories socioprofessionnelles

Dans La culture des individus , Bernard Lahire brosse le portrait de M. Légitime, individu qui ne sortirait jamais des sphères de la culture légitime. Il écoute de la musique classique, et un peu de jazz. Les autres styles musicaux, en particulier la variété française et internationale, lui sont insupportables. Il lit beaucoup, mais déteste la littérature de gare, les best sellers et les ouvrages pratiques (guides de bricolage,…). Il fréquente l'opéra, le théâtre, les galeries d'art, mais jamais les stades, les karaokés, les discothèques,… Il a acquis assez tard un poste de télévision, qu'il allume rarement. Il ne regarde que des œuvres de cinéma, des documentaires ou des magazines d'information, mais fuit les divertissements et les jeux. Cet homme-là, selon Bourdieu, serait professeur ou cadre supérieur. Lahire s'attache à démontrer que cet homme-là n'existe pas.

Lahire ne conteste pas les statistiques : les CSP supérieures sont bien les premières consommatrices de culture légitime. Mais ce ne sont pas les mêmes personnes qui consomment à la fois les musées, les théâtres, les opéras, les concerts de musique classique ou la poésie contemporaine. Les membres des CSP supérieures ont en général un ou deux domaines de prédilection. En dehors, ils consomment surtout de la culture illégitime. Au sein des CSP supérieures, les pratiques légitimes sont minoritaires. Lahire montre comment Bourdieu a privilégié les majorités statistiques, en ignorant les marges, pourtant particulièrement révélatrices. Lahire explique cette dissonance majoritaire par différentes causes, dont la mobilité sociale. Une agrégée de lettres issue des classes populaires n'aura plus les lectures de son milieu d'origine. Mais elle conservera majoritairement les goûts de ce milieu dans les autres domaines, écoutera de la variété, fréquentera peu les musées. Une autre explication, donnée fréquemment par les enquêtés eux-mêmes, tient au besoin de divertissement, voire de second degré. Dans les classes populaires, Lahire relève également des phénomènes fréquents de dissonance. Dans son schéma, on constate d'ailleurs que la consonance peu légitime est encore plus minoritaire que la consonance légitime.

L'éclectisme des consommateurs mis en avant dans cet ouvrage répond d'ailleurs à la stratégie de mélange des genres adoptée par les responsables de l'industrie culturelle. Sur les plateaux de télévision se côtoient régulièrement des comédiens, des stars pornos, des hommes politiques, des sportifs et des auteurs en vogue. L'industrie du disque sait également promouvoir des artistes recyclant le répertoire mondial en usant du prestige de la musique classique (Voir Bernard Lahire, op. cit ., pages 641 et suivantes, pour une analyse des émissions d'Ardisson et de la carrière d'André Rieu). 

Cette analyse nouvelle de Lahire conduit à questionner l'œuvre fondatrice de Bourdieu. Son omission des marges statistiques relevait certes pour partie d'un choix idéologique. Comme le démontre Lahire, la lecture attentive des tableaux statistiques annexés à La Distinction permettait déjà d'arriver à une conclusion plus nuancée. Pour autant, il ne faut pas négliger la distance temporelle qui sépare ces deux ouvrages. Comme nous l'avons montré, il y a entre Lahire et Bourdieu plus de 20 ans d'écart, période durant laquelle la notion de culture a radicalement changé. A l'époque de Bourdieu, culture était nécessairement synonyme de grande culture, de culture savante. Rappelons que Pierre Bourdieu était normalien et agrégé de philosophie. Les premiers travaux de sociologie de la culture remettant en cause l'idée de domination culturelle venaient du monde anglo-saxon (voir notamment Richard Hoggart, La Culture du pauvre ), mais n'avaient eu que peu de retentissement en France. Outre les politiques publiques, la réflexion sociologique sur la culture a profondément évolué. Les cultural studies, britanniques puis américains, ont accrédité l'idée d'une culture fragmentée, en consacrant de nombreux travaux aux sous-cultures (gays, rock, féministe,…). Lahire disposait donc d'un cadre intellectuel plus propice à l'étude des CSP inférieures sous un angle non marxiste et non élitaire.

Ce renversement de lecture des statistiques est donc particulièrement fécond : il permet de saisir l'originalité de chaque parcours individuel et les limites d'un raisonnement fondé sur la domination des classes supérieures. Pour autant, il n'invalide pas le constat de départ : les CSP inférieures fréquentent moins les lieux culturels que les catégories supérieures.

 

Conclusion

Les pratiques culturelles des Français sont donc bien encore conditionnées par leur appartenance socioprofessionnelle. Mais l'interprétation de ce fait social nécessite de la prudence. Une lecture trop idéologique pourrait conduire à occulter les phénomènes très intéressants de dissonance mis en lumière par Bernard Lahire. Le raisonnement holiste de Pierre Bourdieu, qui cherche à dégager des tendances lourdes dans le monde social, est donc enrichi par la démarche individualiste de Bernard Lahire, qui part des comportements individuels pour appréhender la société. La persistance de ce phénomène, notamment pour les pratiques culturelles légitimes, oblige à relativiser le bilan des politiques publiques françaises, pourtant parmi les plus volontaristes et innovantes en Europe.

 

Références

Bourdieu, Pierre (1979) La Distinction : critique sociale du jugement , Paris, Editions de Minuit
Finkielkraut Alain (1987), La Défaite de la pensée , Paris, Gallimard
Fumaroli, Marc (1990), "La Culture et les loisirs, une nouvelle religion d'Etat", Commentaire , automne, n°51, Paris, Julliard
Lahire Bernard (2004), La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi , Paris, La Découverte, coll. "Textes à l'appui"
Lévy Bernard-Henri (1987), Eloge des intellectuels , Paris, Grasset
Thavan Chloé (2003), "Les pratiques culturelles : rôle des habitudes prises durant l'enfance", INSEE Première , n°883, février