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Cours de Première ES : 6. Les Processus de socialisation et de la construction des identités sociales

Question 1. Comment la socialisation de l'enfant s'effectue-t-elle ?

Découverte

Document 1 - Savoir se comporter à table : un produit de socialisation

Norbert Elias étudie la manière dont les savoir-vivre qui nous paraissent aujourd’hui relever de l’évidence ont été historiquement construits. Dans cet extrait, il nous évoque les évolutions des façons légitimes en société de se servir de la soupe à partir des indications données par les manuels de savoir-vivre.

 

Au début, on boit souvent la soupe, soit dans la soupière commune, soit dans des louches utilisées par plusieurs convives. Les traités courtois prescrivent de se servir de la cuiller. Il est probable que plusieurs personnes se partageaient la même cuiller. La citation de Calviac de l'année 1560 marque un autre progrès. L'auteur explique qu'il est d'usage, chez les Allemands, de remettre à chaque convive une cuiller. La communication de Courtin de l'année 1672 indique un nouveau pas en avant : on ne mange plus la soupe dans la soupière commune, mais on verse - d'abord avec sa propre cuiller - une certaine quantité de soupe dans son assiette personnelle. Il y a même des gens, y lisons-nous, si délicats qu'ils refusent de manger dans un plat où d'autres ont plongé leurs cuillers souillées. Il est donc indispensable de l'essuyer avec la serviette. Mais c'est là une règle que quelques personnes n'acceptent plus : selon elles, il ne faut plus jamais replonger une cuiller dans le plat commun, mais il faut en demander une autre. Ces remarques montrent non seulement que le rituel de la vie en commun est en train de se transformer, mais que les hommes commencent à en prendre conscience. On assiste ainsi à la mise en place progressive d'une nouvelle manière de manger la soupe qui passe aujourd'hui pour la seule convenable : chaque convive a une assiette, une cuiller personnelle : le potage est servi avec un instrument spécialement conçu pour cet usage.

 

Source : Elias N., La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973

 

 

 

 

1) Que pensez-vous des manières dont les convives se servaient de la soupe au Moyen-Age ?

2 ) Qui vous a transmis la technique qui consiste à se servir d’une cuiller pour manger de la soupe ?

Document 2 - Socialisation et éducation ne se confondent pas : l'exemple des écoles de la haute bourgeoisie

Ces établissements transmettent bien entendu les savoirs indispensables à la réussite aux examens nationaux. Mais ils forment, en outre, les esprits et les corps en prenant le relais du travail d'éducation réalisé au sein de la famille […]. Au-delà des enseignements scolaires et linguistiques, les enfants doivent apprendre à vivre entre eux et à maîtriser les techniques de gestion de leur capital social qui leur seront si précieuses ensuite. Ainsi la présentation de soi n'est pas laissée au bon vouloir des élèves. Si les tenues négligées sont proscrites, la journée s'accommode d'une certaine décontraction : dans la plupart des collèges suisses ou à l'École des Roches, la cravate n'est pas obligatoire pour assister aux cours. « Nous ne tolérons aucun jean déchiré, aucune boucle d'oreille pour les garçons, aucune jupe trop courte. » Il en va autrement pour le dîner qui est un moment intense de la sociabilité bourgeoise. L'apprentissage de ce rituel passe, dans nombre de ces écoles, par un changement de tenue. Les élèves endossent leur uniforme, lorsqu'il en existe un dans l'établissement, en général un pantalon gris et une veste bleue pour les garçons, une jupe grise pour les filles, ou au moins passent une chemise blanche et mettent une cravate. Cette discipline à la longue n'en est plus une. Il devient tout naturel de se changer pour le dîner et, plus tard, cela ira de soi, même dans la seule intimité du couple, de ne passer à table qu'après avoir quitté les vêtements froissés de la journée pour se présenter au dîner avec une certaine élégance. Ce qui serait vécu comme une contrainte pesante dans tout autre milieu social devient une exigence de la personne elle-même, les dispositions ainsi acquises ne peuvent être ressenties comme oppressives par ceux qui les ont intériorisées et elles sont même vécues comme réalisation de soi.

 

Source : Pinçon M., Pinçon-Charlot M., Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, 2003

 

 

1) En quoi consistent les tâches éducatives d’un établissement scolaire ?

2) Comment se transmet généralement l’éducation ?

3) En quoi les écoles de la haute bourgeoisie socialisent-elles, au-delà de leurs tâches éducatives ?

4) En quoi ce texte montre-t-il que la socialisation consiste à « incorporer » des habitudes ?

5) Au-delà du cas spécifique des écoles de la haute bourgeoisie, montrez en quoi l’Ecole, quelle qu’elle soit, socialise les élèves.

Document 3 - Un choc des cultures

Dans les Armoires vides, Annie Ernaux, au travers du personnage de Denise Lesur, se souvient des années passées sur les bancs de l’école… Dans cet extrait, elle a environ 6 ans, c’est donc sa première année d’école.

 

Je suis souvent en retard, cinq, dix minutes. Ma mère oublie de me réveiller, le déjeuner n’est pas prêt, j’ai une chaussette trouée qu’il faut raccommoder, un bouton à recoudre sur moi « Tu peux pas partir comme ça ! » Mon père file sur son vélo, mais ça y est, la classe est rentrée. Je frappe, je vais au bureau de la maîtresse en faisant un plongeon. « Denise Lesur, sortez ! » Je ressors, sans inquiétude. Retour, plongeon. Elle devient sifflante. « Ressortez, on n’entre pas ainsi ! » Re-sortie, cette fois, je ne fais plus de plongeon. Les filles rient. Je ne sais plus combien de fois elle m’a fait entrer et sortir. Et je passais devant elle, sans rien comprendre. A la fin, elle s’est levée de sa chaise et serrant la bouche. Elle a dit « Ce n’est pas un moulin ici ! On s’excuse auprès de la personne la plus importante, quand on est en retard ! Vous l’êtes toujours, d’ailleurs. » La classe pouffe. J’étouffe de colère : tout ce cirque pour ça, pour rien, et, en plus, j’en savais rien ! « Je ne savais pas, Mademoiselle ! –Vous devriez le savoir ! » Et comment ? Personne, jamais, ne me l’a dit chez moi. On entre quand on en a envie, personne n’est jamais en retard au café.

 

Source : Ernaux A., Les Armoires vides, Paris, Gallimard, 1974

 

 

 

1) En arrivant systématiquement en retard, quelle valeur propre à l’univers scolaire Denise Lesur n’a pas encore intégrée ?

2) Quelles normes (quels comportements) devrait-elle donc à présent observer ?

3) Montrez qu’il s’agit ici d’un conflit entre deux instances de socialisation : la famille et l’Ecole

Document 4 - Niveau scolaire atteint par les élèves selon l'origine sociale

 

Principe de lecture : sur 100 des enfants d’enseignants entrés pour la première fois en classe de 6ème ou en SES-SEGPA à la rentrée scolaire 1989-1990, 12,8 en moyenne sont sortis du système scolaire avec un diplôme inférieur au baccalauréat ou sans diplôme

 

 

 

1) Faites une phrase pour chacune des données en gras. 

2) Dégagez les enseignements principaux de ce tableau.

Document 5 - Pratiques culturelles et milieu d'origine

 

Lecture : sur 100 enfants dont le père était artisan, commerçant ou chef d’entreprise, 43 en moyenne allaient au cinéma lorsqu’ils avaient entre 8 et 12 ans.

 

1) Faites une phrase pour chacune des données en gras.

2) Quelles sont les pratiques culturelles les plus courantes ? Les moins courantes ? Comment l’expliquez-vous ?

3) Quels groupes sociaux ont les pratiques culturelles les plus diversifiées ? Les moins diversifiées ? Comment l’expliquez-vous ?

4) Mettez en lien les informations tirées de ce tableau et celles du document précédent

Document 6 - Les jouets ont-ils un sexe ?

Les filles doivent cultiver la douceur, le goût pour le soin de l’intérieur, des autres, de soi. Les activités auxquelles les petites filles sont préparées ne correspondent pas toutes à des emplois : il s’agit avant tout de les familiariser avec les tâches domestiques (soin aux enfants, soin de la maison). Les métiers les plus directement connectés à cela sont la puériculture, les soins infirmiers, les soins esthétiques, les soins aux animaux.

Les garçons doivent s’endurcir, développer une culture agonistique. Il y a derrière l’idée de former un homme combattant, notamment dans sa vie professionnelle, voire protecteur vis-à-vis de sa famille. Tous les métiers de la mécanique, du sauvetage, de la guerre sont fortement représentés dans les jouets offerts aux garçons.

 

Les concepteurs ont parfois explicitement placé des onglets « sexués ».

Par ailleurs, il existe un code couleur précis pour le fond mais aussi les objets : le rose pour l’ « univers des filles » et le bleu (souvent avec des dégradés, suggérant une plus grande variété des possibles) pour l’ « univers des garçons ». Les enfants photographiés auprès des jeux sont aussi significatifs : des petites filles seront présentées dans l’univers qui est « le leur », des petits garçons de l’autre côté.

 

Aux filles les mondes de princesses, aux garçons les univers des chevaliers « à l’ancienne » ou remis au goût du jour par la science-fiction. 

Les jeux de construction, puzzles, jeux scientifiques, jeux de société sont peu genrés. Ils sont à fort potentiel éducatif, et sont offerts généralement à l’époque où les enfants entrent à l’école primaire.

 

Les jouets pour bébés sont aussi très peu genrés.

Nous pouvons en conclure que les jouets les plus stéréotypés sont destinés aux 2-7 ans.

 

Les réflexions d’Elena Gianini Belotti semblent toujours d’actualité. Par le biais des jouets qu’on leur offre, on familiarise les enfants à des rôles sociaux futurs. On les socialise, on leur apprend à devenir une petite fille ou un petit garçon.

 

Source : Gianini Belotti E. Du côté des petites filles, Paris, Editions des femmes, 1974

 

1) D’après Elena Gianini Belotti, quels sont les attitudes, fonctions sociales et métiers dont les petites filles sont censées s’imprégner au travers de leurs jouets ?

2) D’après Elena Gianini Belotti, quels sont les attitudes, fonctions sociales et métiers dont les petits garçons sont censés s’imprégner au travers de leurs jouets ?

3) Les liens suivants vous emmèneront sur des sites de grands magasins de jouets :

http://www.joueclub.fr/

http://www.toysrus.fr/

4) Comment les concepteurs du site ont-ils rendu indentifiable le genre auquel sont destinés certains jouets ?

Note : « Sexuer » ou « genrer » un objet signifie lui assigner un public d’un sexe spécifique. En sciences sociales comme en lettres, le terme « genre » est préféré à celui de « sexe ».

5) Quels types de mondes fictifs sont plutôt catalogués comme féminins ? Quels types de mondes fictifs sont plutôt catalogués comme masculins ?

6) Y a-t-il des jouets moins genrés que les autres ? Pourquoi à votre avis ? Déduisez-en l’âge auquel les enfants ont droit à des jouets particulièrement stéréotypés.

7) Comparez ce que vous avez trouvé dans les catalogues et les réflexions d’Elena Gianini Belotti. Vous semblent-elles toujours d’actualité ?

Approfondissement

Approfondissement

Comment l'Homme intègre-t-il les comportements attendus par la société ? N'est-ce que par la contrainte ? Sommes-nous tous égaux devant les normes et valeurs auxquelles nous sommes exposés, et suivant les modalités par lesquelles nous y sommes exposés ?

 

* La socialisation, mécanisme clé de la construction des identités Pour mieux comprendre ce en quoi il consiste, nous pouvons nous appuyer sur la définition qu’en donne Muriel Darmon (La socialisation, collection 128, Armand Colin, 2006) : « Ensemble des processus par lesquels l’individu est construit […] par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours desquels l’individu acquiert […] des façons de faire, de penser et d’être qui sont situées socialement ». C’est donc une action continue de la société ou d’une partie d’entre elle sur l’individu. Le phénomène de socialisation (ce pourquoi d’ailleurs on lui attache le suffixe « ation ») n’est jamais achevé. Il est toujours susceptible d’être approfondi, repris, voire même contrarié.

 

Que se transmet-il au cours de ce processus ? Des « façons de faire, de penser et d’être », à savoir, des normes et des valeurs. Les normes sont des règles ou usages, les valeurs sont des idéaux. « Situées socialement », ces pratiques et croyances sont légitimes au sein d’une groupe social donné, mais pas forcément pour la société dans sa globalité.

 

Par quels moyens dès lors l’individu est-il alors « construit […] par la société globale et locale dans laquelle il vit » ? Il semble évident que l’éducation, mécanisme explicitement conçu pour assurer la transmission des savoirs, savoir-faire et savoir-être par leurs détenteurs légitimes, tient une part importante. Cependant, on ne saurait résumer la socialisation à l’éducation : la socialisation englobe aussi tous les mécanismes d’influence, d’imitation (entre pairs par exemple). La socialisation peut donc être un phénomène tacite, sans véritable usage de contraintes. Si l’école est un lieu privilégié d’éducation, il s’y passe aussi des moments socialisateurs hors éducatifs (document 2).

 

Les activités socialisatrices auxquelles participel’individu" réussissent » parfois au point que le socialisé ne perçoit plus ses actions ou pensées comme provenant de l’extérieur, mais les incorpore, les fait siennes, les transforme en seconde nature (document 2). C’est pourquoi les individus ont tendance à ne plus voir la trace laissée sur eux par certaines instances de socialisation (notamment, celles qui fonctionnent le plus par suggestion et non par imposition explicite).

 

La socialisation contribue à l’intégration de l’individu en le familiarisant avec les rôles sociaux qu’il devra investir au long de sa vie. Ces rôles sociaux sont des ensembles de comportements attendus d’une personne occupant une position sociale particulière (homme, père, époux, salarié, militant…).

 

Par son action, la socialisation prépare l’individu à habiter ces rôles, mais aussi informe sur la manière dont il se les réappropriera.

 

*Un processus multiple, qui peut être parfois l’objet de contradiction

 

La socialisation est assurée par un ensemble de personnes, d’institutions, avec lesquelles l’individu se trouve en contact direct ou non : il s’agit des agents ou instances de socialisation. Ceux-ci sont très divers : en effet, un enfant est socialisé par sa famille (la socialisation familiale est même le cœur de la socialisation enfantine), l’école, ses groupes de pairs (c’est-à-dire, ses amis), mais aussi les médias (qui n’ont pourtant pas de contact direct avec le socialisé). Nous pourrions encore allonger la liste de ces groupes qui influent sur les comportements de l’enfant. La multiplication des instances auxquelles l’enfant est exposé peut aboutir à ce que celui-ci reçoive des messages contradictoires. En effet, il peut arriver que les normes et valeurs prônées par la famille ne correspondent que peu ou partiellement aux normes et valeurs incarnées par l’école. Les tensions entre les exigences contradictoires des différentes instances de socialisation auxquelles l’enfant ne peut échapper (puisqu’il n’a pas acquis l’autonomie de l’adulte) peuvent amener à des incompréhensions, des mal-être, des échecs (document 3)

 

*La socialisation est ainsi un processus différencié, qui peut être vecteur d’inégalités

 

Nous ne sommes pas tous égaux devant la cohérence et l’efficacité sociale des messages que les différentes instances de socialisation nous délivrent.

 

L’illustration par les milieux sociaux est flagrante. Dans les milieux de la haute bourgeoisie, tout est mis en place pour contrôler la fabrique par le groupe social de dirigeants issus du même sérail. La formation des couples y est même contrôlée.

 

D’autres études montre que la probabilité d’une carrière scolaire réussie et fortement corrélée au volume de capital culturel possédé par les parents (diplômes, ouvrages, sorties). La socialisation familiale entre ici en résonance avec les exigences scolaires (documents 4 et 5La socialisation a aussi des conséquences dans la construction des genres. En effet, dès le plus jeune âge, on apprend, de manière souvent insidieuse, comment être un garçon et comment être une fille, ce qui a des conséquences qui vont bien au-delà des jeux enfantins (document 6)

À lire

Sites

http://www.insee.fr  se référer plus particulièrement aux enquêtes sur les conditions de vie

http://www.credoc.fr  

 

Livres et articles

Darmon M., La socialisation, Paris, collection 128, Armand Colin, 2006

Elias N., La civilisation des mœurs , Paris, Calmann-Lévy, 1973

Ernaux A., Les Armoires vides , Paris, Gallimard, 1974

Ferrand M., Féminin Masculin , Paris, La Découverte, 2004

Gianini Belotti E., Du côté des petites filles , Paris, Editions des Femmes, 1974

Lahire B., L’Homme pluriel , Paris, Armand Colin, 2005

Pinçon M., Pinçon-Charlot M., Sociologie de la bourgeoisie , Paris, La Découverte, 2000

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