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Eléments de cours.

 

1 -  Objet et méthodes

A) De la naissance de la sociologie à la querelle des méthodes.

*Pourquoi la sociologie ?

Les historiens de la pensée en sociologie admettent généralement que les premiers travaux qu’il est possible de qualifier de sociologiques ont été écrits dans la première partie du XIXè siècle. Pour autant, dès l’antiquité grecque, avec des philosophes comme Platon ou Aristote, mais surtout au XVIIIè siècle avec Montesquieu, Hobbes, Locke ou Rousseau, de nombreuses réflexions portent sur des thèmes qui relèvent aujourd’hui de la sociologie [1] [2]. Mais comme le rappelle Jean-Michel Berthelot [3], la sociologie est née de la conjonction entre la Révolution française et la révolution industrielle. Ces deux ruptures majeures imposent des questions nouvelles auxquelles la philosophie des Lumières n’est plus en mesure de répondre. Ainsi, le raisonnement permettant de penser la société comme un contrat social entre des hommes échangeant leur liberté naturelle contre la loi civile, n’est plus suffisant. La vie sociale fait désormais apparaître de nouvelles caractéristiques avec l’émergence de la grande industrie et du prolétariat moderne qui induisent de nouvelles interrogations sur la division et l’organisation moderne du travail, et sur la constitution des individus en classes et leurs luttes. Les rapports sociaux produisent des mécanismes socio-économiques qui viennent peu à peu compléter la loi dans l’identification du social.

Si Auguste Comte est le premier à avoir utiliser le terme « sociologie » qu’il substitue à « physique sociale » dans la 47è leçon des Cours de philosophie positive (1830-1842), son œuvre pléthorique ne fera que peu école en dehors du Brésil jusqu’en 1940. Considéré comme le père du positivisme, il tentera sur la fin de sa vie de constituer une véritable religion nouvelle. Avec la « religion positive », il souhaite remédier aux désordres sociaux, à la crise de société que traverse le monde occidental au début du XIXè siècle en substituant L’Humanité (ou le Grand-Être) à Dieu. Dans son schéma, les industriels et banquiers se substituent à l’aristocratie, la science et la religion de l’Humanité à la religion et, la République à la Monarchie. En raison de la simplicité des lois qu’il énonce et du caractère fortement moraliste de son œuvre, ce sont deux autres grands auteurs de cette époque, Alexis de Tocqueville et Karl Marx que l’on retient généralement comme participant à la genèse de la sociologie.

*Les précurseurs : Tocqueville et Marx

Le principal apport de Tocqueville est d’avoir expliqué que la démocratie n’est pas seulement un régime politique (reposant sur l’élection des dirigeants au suffrage populaire, la séparation des pouvoirs, et un Etat de droit), mais qu’elle est aussi et surtout un état social. A son retour de voyage, il développe donc une approche sociologique de la société démocratique dans les deux tomes de De la démocratie en Amérique (1835-1840). Aristocrate de naissance, il tente de distinguer les caractéristiques d’une société aristocratique de celles d’une société démocratique et de produire un traité d’usage de la démocratie à destination des français. La transformation d’une société à l’autre s’explique par le processus d’égalisation des conditions, c’est-à-dire le développement de l’égalité politique et juridique (la démocratie comme régime politique), de l’égalité socio-économique (égalité des chances permettant la mobilité sociale), et de l’égalité culturelle (les citoyens se perçoivent et se vivent comme « égaux »). Ainsi, d’une société dans laquelle les inégalités sont inscrites dans les mœurs et la mobilité sociale quasiment impossible, le passage s’opère vers une société fluide dans laquelle malgré des inégalités économiques persistantes, les statuts sociaux sont équivalents. Tocqueville ne fait pas que livrer une proposition de définition sociologique de la démocratie, il livre aussi des analyses qui en font l’un des premiers sociologues [4]. La marche vers l’égalité des conditions agit sur la structure sociale de la société. Il se forme une large classe moyenne, caractérisée par une uniformisation des niveaux et des modes de vie, qui ne tolère que de moins en moins les inégalités à mesure que celles-ci se réduisent. Ainsi, les citoyens deviennent de plus en plus matérialistes. De plus, l’égalisation des conditions produit un repli des citoyens sur le cercle composé de leurs proches et de leur famille (individualisme), ne donnant de l’importance qu’à leur propre confort et leur bien-être individuel. Ainsi, le désintérêt pour la chose publique met en danger la démocratie elle-même en conduisant le citoyen, préférant l’égalité à la liberté, à accepter une certaine forme de pouvoir despotique.

Karl Marx, aussi, cherche à comprendre les changements qu’il observe à cette époque, notamment l’avènement de la société capitaliste industrielle. Son œuvre immense est mêlée de philosophie, d’économie, de politique, d’histoire et de sociologie comme l’illustre Capital (Livre I en 1867). Le concept central de son œuvre est celui de « mode de production », l’histoire en proposant une succession (esclavage, servage, salariat), que l’on peut définir comme l’ensemble formé par les relations entre une infrastructure et une superstructure. L’infrastructure renvoie à la base technique et économique comme correspondance entre développement des forces productives (travail et capital) et rapports de production (formes de propriété et modalités de distribution des revenus). La superstructure, édifiée à partir de l’infrastructure, est composée des institutions politiques et juridiques, des idées philosophiques, religieuses, morales et politiques. Le changement social résulte alors d’une absence d’adéquation entre forces productives et rapports de production. Par exemple, si des inventions permettent de dynamiser les forces productives et que les rapports de production demeurent stables, ces derniers constituent une entrave au développement des premières pouvant déboucher sur des crises économiques et sociales (c’est ainsi que les rapports féodaux ont pu freiner le développement des techniques de production et ont produit les conditions du passage au capitalisme).

Les classes sociales sont l’autre concept central de l’œuvre marxienne : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes » (K.Marx et F.Engels, Manifeste du parti communiste, 1848). Le mode de production capitaliste, basé sur le salariat, est caractérisé par l’apparition des classes sociales. Une même classe se définit à partir de la place qu’elle occupe dans les rapports de production (les bourgeois détiennent le capital et les prolétaires ne possèdent que leur force de travail qu’ils doivent vendre pour survivre). La classe « en soi » ainsi délimitée, devient une classe « pour soi » lorsque ses membres prennent conscience d’appartenir à la même classe et entrent en lutte contre une autre. Ainsi, les prolétaires, prenant conscience de leur appartenance de classe grâce notamment à la concentration dans des usines, souhaitant augmenter leurs salaires, entrent en lutte avec la bourgeoisie qui l’exploite en s’accaparant la plus-value (différence entre le prix de la vente du résultat du travail et le prix d’achat de la force de travail). Marx prévoit la victoire du prolétariat dans cette lutte, et après une période de dictature de celui-ci, l’avènement d’une société sans classe, le communisme.

*La querelle des méthodes.

Tout au long du XIXè siècle, les auteurs n’apportent pas un intérêt majeur à préciser leur démarche méthodologique. Pour Henri Mendras par exemple, la méthode de Tocqueville serait indéchiffrable [5]. Elle reposerait néanmoins sur l’ « évidence empirique transposée ». A partir de questionnaires et d’observations, il recueille des données, opère des comparaisons puis tente une vision prospective. On peut voir dans sa démarche les prémisses de l’idéal-type wébérien (cf infra) lorsqu’il tente de donner les caractéristiques importantes de la société démocratique. Mais certains auteurs [5] y voient aussi un précurseur de Durkheim dans sa recherche dans le social de l’explication du social. La démarche de Marx est inverse de celle de Tocqueville : il préfère partir de la réflexion philosophique et économique pour ensuite la critiquer et formuler sa propre théorie. Alors que Tocqueville met en avant le comportement intentionnel des individus (précurseur en cela selon Raymond Boudon de l’individualisme méthodologique, cf infra), Marx s’intéresse en priorité au système lui-même (ce qui peut le rapprocher de Durkheim) et aux relations entre les éléments du système, les éléments eux-mêmes étant moins importants.

C’est à la fin du XIXè et au début du XXè siècle que les sociologues Emile Durkheim et Max Weber, qualifiés souvent de pères de la sociologie, vont donner une place très importante à l’explicitation de leur objet de recherche et à la méthodologie utilisée (cf infra). Contemporain de la querelle des méthodes (voir doc 1 du dossier) débutée en 1883 en Allemagne puis poursuivie au-delà (Durkheim bénéficiera d’une bourse d’étude pour étudier la philosophie et les sciences sociales en Allemagne en 1886), chacun se positionnera par rapport à celle-ci, plus ou moins explicitement, l’œuvre de Weber pouvant notamment être lue comme une tentative de dépassement des positions défendues par les protagonistes.

D’abord cantonné à l’économie, elle débute avec une critique que fait Gustav Schmoller, représentant de l’école historique allemande, de l’ouvrage de Carl Menger Recherches sur la méthode des sciences sociales (1883). Il lui reproche notamment de vouloir concevoir l’économie sur le modèle des sciences de la nature en déduisant les lois universelles du fonctionnement de l’économie à partir de principes simples. Wilhelm Dilthey élargit la même année cette querelle en opposant sciences de la nature et sciences de l’esprit (sciences humaines) dans Introduction aux sciences de l’esprit. Pour lui, si « nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique », prônant alors une conception dualiste de la science. La connaissance de la nature, extérieure aux humains, doit recourir à l’explication, c’est-à-dire trouver des chaînes de causalité, afin de construire un discours objectif. Les sciences humaines sont alors spécifiques et doivent faire appel à la compréhension qui nécessite de saisir et d’interpréter le sens des actions humaines. Les sciences de la nature ne sont pas confrontées à des êtres dotés de conscience agissant selon des valeurs ou des croyances. Les individus réagissent différemment à un même changement de l’environnement.

 

B) La sociologie comme science.

*La sociologie comme point de vue sur le réel

Depuis les pères fondateurs en passant par les grands auteurs du XXè siècle (cf infra), la sociologie s’est attelée à dépasser cette querelle des méthodes et est aujourd’hui une discipline constituée avec ses concepts et ses méthodes, avec son « cadre de référence rigoureusement défini » où « les opérations s’y déroulent selon certaines règles » (P.L.Berger, cf doc 2). De même, pour Pierre Bourdieu : « L'ensemble des sociologues dignes de ce nom s'accorde sur un capital commun d'acquis, concepts, méthodes, procédures de vérification. » [6]

La référence à Gaston Bachelard pour qui les théories sont des points de vue qui créent l’objet, le réel ne pouvant être appréhendé sans la médiation de catégories, est aujourd’hui assez largement admise par les sociologues [6] [7]. La particularité de la sociologie ne repose pas sur l’analyse d’une partie du réel (la famille, le chômage, la culture…), le reste relevant des autres sciences. Elle repose sur la vision que le sociologue porte sur le réel. La pratique du sommeil peut ainsi très bien être étudiée par la chronobiologie pour analyser de possibles dysfonctionnements physiologiques, mais aussi en même temps par les sociologues qui vont constituer un objet sociologique en choisissant une problématique qui leur est propre (cf doc 2 et 3). Là encore, l’épistémologie retenue rappelle la proposition de Bachelard pour qui « la démarche scientifique réclame […] la constitution d’une problématique. Elle prend son départ réel dans un problème, ce problème fut-il mal posé. »

Ainsi, certains sociologues (P.Bourdieu, J-C.Passeron, F.de Singly) font appel à l’analogie des « lunettes » en tant qu’outil permettant de guider le regard du scientifique. Le type de lunettes sociologiques détermine l’orientation théorique choisie. François de Singly propose trois types de modèles [7] renvoyant à des traditions sociologiques différenciées. La première paire, dans la lignée des travaux de Durkheim sur les faits sociaux (cf infra), cherche à repérer les déterminants sociaux du comportement étudié. En tentant d’expliquer le social, elle évacue la vision objective des individus. La seconde paire se situe dans la lignée de la sociologie compréhensive de Weber (cf infra) en tentant de comprendre comment les individus expliquent ce qu’ils font, donnent du sens à leur pratique. Enfin, la troisième fait la part belle aux interactions, relations de face à face dans la vie quotidienne, dans la lignée des travaux de Goffman (cf infra). Complémentaires, car permettant de mieux cerner la réalité du social, la légitimité de ces méthodes fait de moins en moins l’objet de débat. Néanmoins, certains ont pu les hiérarchiser, comme Durkheim dans « Les règles de la méthode sociologique » (1894) ou Bourdieu, Chamborédon et Passeron dans Le métier de sociologue (1968) qui préféraient la première paire.

Tentant de réconcilier ces approches, F. de Singly propose aujourd’hui de définir la sociologie « comme une science du sens, objectif – les déterminants sociaux – et subjectif – les raisons, les justifications que donnent les groupes et les individus – des conduites ».

*Un mélange de questionnement théorique et de réponse empirique

La sociologie se caractérise (notamment par rapport à la philosophie sociale) par un mélange de questionnement théorique et de réponse empirique, l’aller-retour entre les deux champs étant nécessaire conformément à la méthode scientifique. On parle alors de « sociologie d’enquête » depuis le travail pionnier de Durkheim sur Le suicide (1897). Une enquête désigne la procédure permettant de mettre à l’épreuve du réel une idée au moyen d’une vérification systématique à partir de différentes techniques.

Pour pouvoir enquêter, faire Le métier de sociologue, il faut donc construire un objet sociologique auquel est associé un point de vue théorique. Cet objet va permettre au sociologue de sélectionner les caractéristiques des pratiques qui ont de l’intérêt pour la question posée objet de l’enquête, la totalité du réel ne pouvant être saisie.

Si les phénomènes sociaux étudiés peuvent être choisis de manière autonome par le sociologue, un certain nombre occupe le devant de la scène, préoccupant les pouvoirs publics, les forces sociales ou les médias. On peut noter par exemple la montée du Front National, la mondialisation, le pouvoir de la finance, l’exclusion. Mais, pour Jean-Michel Berthelot, ces « faits saillants » ne sont pas forcément pertinents [8] et c’est au sociologue de faire ce travail de transformation en puisant dans les théories, les définitions et concepts existants ou en les créant.

Dans son travail d’enquête, le sociologue a besoin de construire des variables qui « doivent permettre de mesurer, de saisir, d’exprimer une partie de la réalité sociale et, d’en rendre compte simultanément en la plaçant dans le cadre d’une théorie sociologique » [9] ; en cela, « une variable exprime un point de vue théorique sur le monde empirique ». Une variable décrit une série de cas possibles pour une caractéristique donnée des individus ou des situations. Elle peut être quantitative si elle prend en compte toutes les valeurs déclarées d’une population ou d’un groupe (âge, revenu, taille du ménage…). Elle est qualitative lorsqu’elle exprime des différences de nature et non de niveau et donc lorsque le nombre de modalités possibles est fini (différence de sexe, de diplôme, de croyance religieuse…). Les variables n’existent pas « naturellement » et nécessitent donc une définition soit en amont de l’enquête soit au cours de l’enquête. Marcel Mauss et Paul Fauconnet insistait déjà en 1901 sur cet aspect en présentant les différentes phases du travail en sociologie [10]. « La sociologie doit commencer l’étude de chaque problème par une définition ». Ces définitions préalables, même provisoires, doivent permettre de savoir de quoi l’on parle. La seconde étape est celle de l’observation des faits, qualifiée de « méthodique » car guidée par le questionnement théorique. Enfin, la systématisation des faits consiste à établir les relations qui existent entre les faits observés et à faire apparaître une distinction entre faits sociaux typiques et atypiques.

L’explicitation des hypothèses et de la méthode suivie est enfin pour eux indispensable car elle permet de critiquer le travail du sociologue et ainsi de faire avancer la connaissance scientifique.

L’enquête sociologique doit opérer un aller-retour entre théorie et empirie. Elle « permet de « faire travailler » la théorie grâce aux données obtenues par la recherche » [7], c’est-à-dire de la préciser, de la réfuter ou de la valider en la confrontant aux faits. Par exemple, lorsque Zygmunt Bauman construit le concept de « société liquide », notifiant l’avènement de l’éphémère sur la durée, notamment dans le couple (développement des divorces) ou dans la logique de renouvellement permanent des produits de consommation (téléphones portables), une bonne enquête sur le thème doit présenter, selon F. de Singly, non seulement des indicateurs de liquidité (plats cuisinés, zapping, mode…) mais aussi des indicateurs de résistance à cette liquidité (attachement au statut de fonctionnaire, au CDI, aux objets du passé…). Le sociologue instruit donc « à charge et à décharge ». Ainsi, les éléments observables empiriquement vont apporter des éléments de réfutation ou de validation à la thèse de Bauman.

*Méthodes et techniques d’enquête

Le recueil de données est donc une étape cruciale du travail de sociologue. Le choix des techniques d’enquête dépend en grande partie du questionnement théorique de départ ; il doit en cela en être la traduction pratique rigoureuse. La nature des données varie d’une technique à l’autre et permet de répondre plus ou moins aux attentes du chercheur. Si le choix de la technique d’enquête dépend de l’objet, il est fréquent que plusieurs techniques soient utilisées en même temps. De plus, comme le rappelle Bourdieu, Chamboredon et Passeron (cf doc 5), aucune technique n’est neutre car chacune reflète des questions qui ne le sont pas. Le sociologue doit alors faire preuve à tout moment de son investigation d‘une certaine vigilance sur les limites des données qu’il recueille. Olivier Giraud note que trois techniques principales s’offrent au sociologue [11] : le questionnaire (relevant d’une technique quantitative), l’entretien et l’observation (relevant d’une technique qualitative).

Le questionnaire, en tant que technique quantitative consiste à recueillir des informations standardisées et nombreuses. Le protocole suivi est unique : les conditions de la passation du questionnaire, les questions posées et les réponses proposées sont toujours les mêmes d’un enquêté à l’autre. Les réponses sont généralement « fermées ». La standardisation est la condition de la comparaison des données. Elle permet de repérer des régularités dans les comportements et des écarts de pratique ou d’opinion. Des facteurs explicatifs sont alors dévoilés par les différences statistiques entre catégories.

Cette technique est généralement utilisée dans le cadre théorique de la sociologie explicative selon lequel il est nécessaire de repérer les déterminants sociaux des pratiques étudiées. Le travail de P.Bourdieu et J-C.Passeron sur Les héritiers (1964) utilise de cette technique. L’étude des pratiques culturelles des français est faite à partir d’un questionnaire qui permet d’évaluer la fréquence de la lecture, de visites de musée, etc… Ces données sont mises en relation avec d’autres comme l’âge, le sexe ou la catégorie sociale d’appartenance.

Les techniques qualitatives diffèrent des techniques quantitatives en se focalisant sur un nombre réduit de cas et en tentant d’analyser en profondeur les processus sociaux et le sens que les acteurs donnent aux situations. C’est la singularité de chaque cas qui va intéresser le sociologue afin d’opérer des comparaisons à partir de contextes variés.

Les entretiens s’inscrivent dans une logique de sociologie compréhensive en tentant de recueillir des informations sur le monde subjectif dans lequel vit l’individu. La conduite de l’entretien peut être plus ou moins directive selon le degré d’intervention de l’enquêteur. Il existe un certain nombre de procédés, de « trucs », de « ficelles du métier » qui permettent alors selon Howard S.Becker d’inciter au dévoilement de la pensée de l’enquêté [12] à la condition que le sociologue soit en mesure de limiter les effets de la place de dominant qu’il occupe forcément dans l’échange. Ici, l’enquêteur sera particulièrement attentif au contenu des réponses mais aussi à la forme de celles-ci. Par exemple, dans La misère du monde (1993), Bourdieu et son équipe de vingt-trois sociologues ont mené de longs entretiens avec notamment des clochards, des policiers, des agriculteurs, des infirmières, des travailleurs immigrés afin de faire émerger la vision du monde de ceux qui occupent une position inférieure.

L’observation constitue une troisième technique dans laquelle le sociologue doit trouver un rôle dans un contexte social localisé, dévoilant ou pas son intention aux individus qu’il observe. Elle peut être participante si le chercheur participe aux actions observées ou désengagée dans le cas contraire. Le sociologue parvient alors à des informations qu’il ne peut saisir autrement en raison de leur méconnaissance par les acteurs eux-mêmes (ils n’en ont pas conscience) ou car ces derniers ne les communiqueraient pas dans un entretien (les considérant comme sans intérêt ou indignes à transmettre). Par exemple, pour mieux saisir les interactions et bien définir la situation des malades dans un asile, Erwing Goffman mènera l’observation en jouant le rôle d’un assistant du directeur (Asylums: Essays on the Condition of the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates, 1961)

*A quoi sert la sociologie ?

La réponse la plus célèbre à cette question est celle de Durkheim dans la préface à la première édition de De la division du travail social (1893) : « Nous étudierons que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour nous mettre en état de mieux les résoudre ». L’objectif du père de la sociologie française est double. Il oppose ici la sociologie à la philosophie, la première étant une science théorique et empirique, la seconde seulement théorique. Il s’oppose aussi aux théoriciens révolutionnaires en préférant l’amélioration souple de la situation aux chocs violents.

Weber adopte une position quelque peu différente, mais pas totalement inconciliable avec celle de Durkheim, en défendant une séparation stricte entre la science et le reste de la société (cf doc 3). Ainsi, « Une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu'il doit faire, mais seulement ce qu'il peut et - le cas échéant - ce qu'il veut faire. » Sans nier que le chercheur dispose de valeurs « intérieures » qui peuvent lui être chères, Weber estime que le chercheur n’a pas à s’en faire l’avocat à l’extérieur afin de ne pas compromettre l’objectivité scientifique. Il doit établir une distinction entre jugements de faits et jugements de valeur et n’a donc pas à porter un jugement sur ses propres valeurs (de manière générale, sur le bien-fondé des valeurs et des normes qui en découlent) car « ce n'est assurément pas l'objet d'une science empirique au sens où nous entendons ici la pratiquer ». Le savant ne doit donc pas intervenir dans la définition des valeurs et des normes en adhérant au principe de « neutralité axiologique ».

Le débat est encore vif aujourd’hui sur le rôle à assigner à la sociologie. Dans la lignée de l’approche durkheimienne, Luc Boltanski considère que la sociologie est une arme qui consiste à Rendre la réalité inacceptable (2009) et à aider les dominés face aux dominants. Dans une position proche, Pierre Bourdieu estime que la sociologie est considérée par les dominants comme dangereuse « parce qu’elle dévoile des choses cachées et parfois refoulée » [6] comme par exemple la corrélation entre réussite scolaire, identifiée à « l’intelligence », au « mérite », et l’origine sociale ou le capital culturel hérité de la famille (P.Bourdieu et J-C.Passeron, Les héritiers, 1964). Zygmunt Bauman, dans une perspective marxiste, défend une conception proche selon laquelle la sociologie a vocation à mettre en lumière les liens d’interdépendance entre les individus de manière à éclairer les impuissants et à les libérer [13].

Pour autant, ce n’est pas parce que la neutralité du chercheur est avérée ou pas que l’objectivité est à géométrie variable. Pour Bourdieu, « à l'inverse du discours un peu bêtifiant sur la « neutralité » », le sociologue produit de la vérité car il a intérêt à le faire, quel que soit la forme de celui-ci (désir d’être le premier, toute sorte de profits associés). Il n’empêche qu’en tant que chercheur, ce dernier doit veiller à ce que sa vision savante soit indépendante de sa vision ordinaire. Pour cela, il doit se départir d’idées préconçues, de prénotions. Le chercheur doit donc toujours avoir à l’esprit qu’il occupe une position dans les luttes sociales « afin de discerner et de maîtriser tous les effets que sa position sociale peut avoir sur sa propre activité scientifique ». La sociologie de la sociologie à laquelle le chercheur doit se livrer est donc une des conditions premières d’une sociologie scientifique en tentant d’identifier et d’éviter un rapport incontrôlé à l’objet.

 

2 -  Les grands courants de l’analyse sociologique depuis le XIXe siècle

La sociologie moderne s’appuie fortement sur les travaux des grands auteurs en y faisant de nombreuses références. Si les écoles de pensée actuelles demeurent diverses, elles trouvent, selon J-M.Berthelot [3], leurs influences dans quatre référentiels de base que sont la sociologie durkheimienne, la sociologie weberienne, les travaux structuro-fonctionnalistes, et ceux reposant sur l’idée d’interaction. Néanmoins, la sociologie française, bien que s’appuyant sur ces référentiels, prend une forme spécifique

 

A)  L’apport des pères de la sociologie : Durkheim et Weber.

*Emile Durkheim : de la naissance de la sociologie scientifique au questionnement sur le lien social

C’est à la fin du XIXè siècle que les premières avancées dans le processus d’institutionnalisation de la sociologie ont lieu avec principalement Durkheim en France et Weber en Allemagne. Ces derniers s’inscrivent dans une volonté de construire scientifiquement la sociologie. En 1994, dans « Les règles de la méthodes sociologiques », Durkheim pose les principes que doit suivre un sociologue. Schématiquement, son programme de recherche peut être présenté comme reposant sur la volonté d’assigner un objet d’étude spécifique à la sociologie, le fait social, et sur une méthode proche de la méthodologie expérimentale des sciences de la nature, la méthode comparative.

Les faits sociaux « consistent en des manières d'agir, de penser et de sentir, extérieures à l'individu, et qui sont douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'imposent à lui » (cf doc 6). Son ouvrage sur Le suicide (1897) constitue un très bon exemple d’analyse de fait social (cf doc 7). Ainsi, il présente les caractéristiques principales suivantes : il existe au-dessus et indépendamment des individus (ainsi, dans une perspective holiste, la société existe en dehors des individus qui la composent), et conditionne leurs comportements en les contraignant ou en les soutenant. Pour Durkheim, il est nécessaire de considérer les faits sociaux comme des choses, c’est-à-dire que le sociologue doit évacuer les prénotions (préjugés) afin de demeurer objectif et doit aussi définir préalablement les phénomènes étudiés afin de donner un cadre rigoureux à son travail qui pourra être contrôlé dans la transparence par ses pairs.

La méthode comparative a pour objectif de mettre en évidence des faits importants prenant valeur d’exemple et permettant de déduire des lois valables dans un type de société donné (donc pas universelles). A partir de là, le social doit expliquer le social ; les phénomènes psychiques sont évacués. Pour cela, il est nécessaire de rechercher tout d’abord les causes du phénomène étudié puis la fonction qu’il remplit. L’appel à l’ethnologie et à l’histoire va permettre de mener l’enquête mais c’est la méthode des variations concomitantes, mobilisant des statistiques, qui sera privilégiée dans nombre des travaux de Durkheim. La concomitance ne doit pas être confondue avec la causalité directe et il est souvent nécessaire de faire intervenir une troisième variable pour expliquer les relations entre deux variables. Par exemple, la concomitance entre niveau d’instruction et taux de suicide ne peut être expliquée qu’en faisant intervenir une tierce variable, ainsi : augmentation du niveau d’instruction => baisse de l’influence religieuse => hausse du taux de suicides.

S’il était possible de définir une problématique à l’œuvre de Durkheim, elle pourrait être la suivante, proposée par H.Mendras [5] : « comment les hommes forment-ils ensemble une société ? ».

Durkheim tente d’y répondre dans trois principaux travaux, en abordant la transformation du lien social des sociétés traditionnelles aux sociétés industrielles dans De la division du travail social (1893), puis la crise du lien social dans les sociétés modernes dans Le suicide (1897) et enfin les origines du lien social dans un ensemble de trois livres, le premier étant publié en 1912, sur Les formes élémentaires de la vie religieuse.

Durkheim s’interroge sur la possibilité de concilier autonomie croissante de l’individu (montée de l’individualisme) et cohésion sociale. Cette problématique apparait alors que l’intégration sociale, processus d’acquisition des normes et valeurs dominantes, apparait comme un problème avec la fragilisation des instances de socialisation traditionnelles (notamment la religion) dans la société industrielle de la fin du XIXè siècle. Pour autant, tout en devenant plus autonome, l’individu dépend plus étroitement de la société. L’explication de ce paradoxe apparent se trouve dans l’analyse des formes du lien social qui caractérisent les communautés ou sociétés traditionnelles (solidarité mécanique) et les sociétés modernes (solidarité organique). Dans les sociétés traditionnelles, caractérisées par la solidarité mécanique, le lien social repose sur la similarité d’individus ayant une conscience collective forte (valeurs et croyances communes). La division du travail y est faible. La solidarité organique est caractéristique des sociétés modernes dans lesquelles la division du travail est forte. Le fondement du lien social se trouve dans la complémentarité d’individus autonomes (comparables à des organes du corps humain) dont la conscience individuelle prend le pas sur la conscience collective. Le lien social repose sur le fait que la division du travail rend les individus interdépendants car chacun doit échanger avec les autres pour disposer de l’ensemble des biens et services désirés. Le passage d’un type de solidarité à l’autre est rendu possible par un accroissement de la densité matérielle (une population plus nombreuse, l’urbanisation et les facilités accrues de communication facilitant les échanges) et morale (relations sociales plus fréquentes et intenses).

                                                                     

Comme pour Durkheim, l’œuvre de Weber peut être lue comme une tentative de donner des fondements scientifiques à la sociologie. Contemporain de la querelle des méthodes, il souhaitera dépasser la dichotomie diltheyienne. Partant de l’hypothèse selon laquelle la science ne peut rendre compte de tous les aspects du réel, il affirme la nécessité pour le chercheur de sélectionner un certain nombre de faits au départ de toute recherche. Le processus de recherche doit ensuite obéir à un certain nombre de règles : logique des hypothèses, procédures d’objectivation, démonstration rigoureuse, et neutralité axiologique (voir supra).

Weber utilise un outil méthodologique, l’idéal-type, reflétant la tension entre subjectivité inévitable du chercheur et nécessaire objectivité des résultats. L’idéal-type est une construction théorique, une « utopie » (voir doc 8) : « On obtient un idéaltype en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multitude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets, que l'on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu'on ordonne selon les précédents points de vue choisis unilatéralement, pour former un tableau de pensée homogène [einheitlich]. » (M.Weber, 1904). Sa construction nécessite donc d’isoler certains traits significatifs, de sélectionner les éléments qui se combinent logiquement et d’accentuer certaines caractéristiques pour mettre en avant la singularité. La recherche est ainsi facilitée grâce à cet outil qui permet de rendre la réalité plus compréhensive en la comparant à ce « tableau idéal ». Pour illustrer son objectif, Weber fait référence aux travaux des économistes néoclassiques sur le marché et l’homo oeconomicus.

Un domaine pertinent de l’application de sa méthode est celui des modalités de l’action sociale qui peut être définie comme l’activité humaine orientée significativement par rapport à autrui et qui constitue chez Weber l’objet de la sociologie ; contrairement à Durkheim, le travail du sociologue doit partir de l’action individuelle. Il existe donc quatre idéaux-type de l’action sociale, différents selon l’origine qu’il attribue aux comportements : l’habitude (comportement traditionnel), les sentiments (comportement affectuel), le respect des valeurs (comportement rationnel en valeur) et le souhait de combiner des moyens divers pour arriver à un but (comportement rationnel en finalité).

Le premier objectif de l’analyse sociologique est pour Weber la compréhension de l’action, c’est-à-dire à la fois saisir le sens d’un comportement au moment où on l’observe et reconstituer les motivations de celui qui l’effectue en fonction de la connaissance que l’on a de lui et du contexte. Mais afin de valider l’hypothèse sur l’interprétation de l’action, le sociologue doit aussi avoir recours aux données empiriques et tenter de mettre en lumière des régularités statistiques. Ces deux parties du travail d’analyse sont indispensables : il faut à la fois comprendre l’action sociale et l’expliquer en mettant en avant des régularités causales. Chez Weber, contrairement à Durkheim (monisme causal), la causalité est plurielle et il appartient au travail de l’historien de sélectionner les causes pertinentes pour l’explication d’un évènement.

Les deux thèmes qui traversent l’œuvre de Weber sont la rationalisation et la domination. La rationalisation, bien que jamais définie par le sociologue, s’apparente à la méthode, la calculabilité, la cohérence. Depuis le moyen-âge, le comportement rationnel en finalité s’est généralisé dans le monde occidental et en constitue un processus fondamental. Il touche l’ensemble des domaines de la vie sociale (économie, science, droit, politique, religion, art…). Dans le domaine scientifique, les avancées font reculer les interprétations religieuses et procèdent au « désenchantement du monde ». Ainsi, dans Le savant et le politique (1919), l’auteur note que les hommes forment la croyance selon laquelle tout peut être explicable et prévu par la science. Dans l’économie, les entrepreneurs sont amenés à mettre en place des méthodes de production et de gestion rationnelles : organisation scientifique du travail issue des travaux de Taylor, évaluation systématique du profit, comptabilité…. Sa tentative d’expliquer l’émergence du capitalisme en occident dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905) repose sur la mise en lumière d’ « affinités électives » (et non de relation de causalité) entre les traits typiques du calvinisme et l’idéal-type du capitalisme moderne. Pour pallier l’angoisse de l’ignorance d’une éventuelle prédestination dès la naissance au salut éternel, les pasteurs prônent un travail permanent afin de s’assurer la réussite en tant que signe de son élection. Cela améliore la productivité et l’accumulation du capital, conditions du développement du système capitaliste.

La domination désigne un domaine à l’intérieur des relations de pouvoir. Dans Economie et société (1921), il la définit comme la chance de trouver obéissance auprès d’un groupe d’individus. Appliquant la méthode de l’idéal-type, Weber en donne trois origines de sa légitimité : la loi et le droit, la tradition et le charisme (cf doc 9). La bureaucratie constitue un exemple d’articulation des deux processus de rationalisation et de domination. C’est dans les administrations bureaucratiques modernes que s’exerce en particulier la domination légale-rationnelle. Par exemple, la légitimité d’autorités constituées de fonctionnaires rend effective l’obéissance aux règles que ceux-ci produisent et qui constituent une manifestation importante du développement de la rationalité en finalité ou en valeur.

B) Les grands courants de la sociologie au XXè siècle : entre postérité et dépassement des pères fondateurs.

*Structuro-fonctionnalisme et interactionnismes

Le paradigme de recherche structuro-fonctionnaliste s’inscrit dans le prolongement des travaux de Durkheim et des ethnologues B.malinowski et A.Radcliffe-Brown, dans le cadre de la tradition holiste nécessitant de partir de la société globale pour expliquer les comportements sociaux. Le point de vue fonctionnaliste consiste à expliquer les phénomènes sociaux à partir de leur fonction sociale dont le sens doit être compris en référence à la biologie pour qui la fonction est la contribution d’un élément à l’ensemble dont il fait partie (comme les différents organes pour le corps humain).

Talcott Parsons, avec notamment son ouvrage La structure de l’action sociale (1937), est à l’origine de ce courant qui a dominé la sociologie américaine jusqu’aux années 1960. Pour lui, les actions humaines doivent être comprises en établissant une relation entre les fonctions que celles-ci remplissent et la structure sociale, d’où le nom de structuro-fonctionnalisme. Chaque action individuelle est intentionnelle et guidée par des valeurs structurant la société et intégrant l’individu à celle-ci. L’action humaine peut se décomposer en quatre sous-systèmes sociaux : l’organisme, la personnalité, le système social et le système culturel. Chacun remplit certaines fonctions qui permettent à la société d’assurer sa pérennité et l’efficacité de tout système d’action. Parsons présente quatre fonctions. La fonction d’adaptation permet de fournir des ressources au système afin de pouvoir survivre. La fonction d’orientation vers la réalisation de fins consiste à ce que le système se fixe des objectifs et se donne les moyens de les atteindre. La fonction d’intégration interne du système permet de coordonner les différentes parties du système. Enfin, la fonction de maintien des modèles de contrôle correspond à la production et la reproduction de valeurs communes à la société guidant les actions des individus qui la composent.

Il applique notamment son analyse à l’étude de la famille afin d’interpréter le développement de la famille nucléaire. La contraction progressive de la taille de la famille occidentale et le transfert d’un certain nombre de ses fonctions peuvent être expliqués par la réponse à un besoin de transformation induit par l’avènement de la société industrielle et le développement de la mobilité sociale et professionnelle.

Disciple de Parsons, Robert K.Merton revisite l’analyse fonctionnelle et propose un fonctionnalisme modérée ou de moyenne portée, notamment dans Eléments de théorie et de méthode sociologique (1959). Il critique tout d’abord les trois postulats de l’approche ethnologique. Selon lui, les sociétés modernes comportent des groupes sociaux différenciées avec des valeurs qui ne sont pas identiques ; la société n’est pas homogène (remise en cause du postulat de l’unité fonctionnelle). Tous les usages sociaux n’ont pas forcément une fonction sociale et certains peuvent même avoir des conséquences négatives sur la société (remise en cause du postulat du fonctionnalisme universel). Enfin, un seul élément peut avoir plusieurs fonctions et une seule fonction peut être remplie par des éléments interchangeables (remise en cause du postulat de nécessité fonctionnelle).

Son apport conceptuel est important et une grande partie de celui-ci est passée aujourd’hui dans le langage commun, la boîte à outils, des sociologues. On peut citer par exemple le concept de dysfonction ou la distinction entre fonction manifeste et fonction latente.

Les sociologues identifient généralement deux courants, l’interactionnisme symbolique et l’ethnométhodologie, mettant au centre de leurs analyses la notion d’interaction et la méthode qualitative, et qui tentent de dépasser les points de vue holiste et individualiste.

L’interactionnisme symbolique, qui trouve son apogée dans des travaux aux Etats-Unis dans les années 1950-1960, repose sur deux principes fondateurs. Tout d’abord, les acteurs agissent en fonction du sens qu’ils donnent aux choses selon leurs représentations (la façon dont l’individu perçoit la réalité est donc fondamentale). La manière dont ils se représentent le monde se construit au cours d’interaction quotidiennes (rupture ici avec une sociologie déterministe). C’est donc dans l’analyse de ces interactions que le sociologue va pouvoir saisir le sens de l’action. Erwing Goffman est considéré comme le principal représentant de ce courant. Dans le tome I de son ouvrage de 1956 La mise en scène de la vie quotidienne, il introduit une « perspective sociologique » mettant sur le même plan des sources diverses comme des articles de recherche ou des extraits de roman. Cette perspective, permettant de hiérarchiser les faits, est celle de la « représentation théâtrale » qui permet de produire un modèle d’analyse systématique des interactions lorsque plusieurs individus sont en présence les uns des autres, en face à face. L’information que l’acteur détient sur ses interlocuteurs lui permet de « définir la situation et de tracer l’esquisse d’une réponse ». On voit bien ici que c’est l’acteur qui détermine le sens qu’il donne aux évènements ; la définition de la situation constitue donc l’action primordiale de l’interaction. Ainsi, le rôle respectif de chaque acteur dans la pièce de théâtre est guidé par la définition de l’action.

Howard Becker est un autre représentant célèbre de cette école de pensée. Dans son ouvrage de 1963, Outsiders, il développe, à travers l’exemple des fumeurs de marijuana et des joueurs de jazz, une sociologie de la déviance selon laquelle le statut de déviant se construit au travers d’un enchaînement d’interactions.

L’ethnométhodologie prolonge l’apport de l’interactionnisme symbolique. Le terme désigne l’étude des ethnométhodes qui sont toutes les méthodes ordinaires, les procédures quotidiennes que les individus mettent en œuvre pour accomplir leurs actions sociales et en donner du sens dans un contexte donné. La réalité ne préexiste pas à l’action mais se crée en permanence à travers ces procédures. Le travail de terrain revêt ici une importance décisive afin que le chercheur puisse saisir les représentations les représentations des acteurs. Les auteurs de ce courant refusent de marquer une distinction (rupture épistémologique) de nature entre la sociologie du profane (importance du sens commun) et la sociologie du professionnel.

L’étude la plus célèbre est menée par Harold Garfinkel et publiée en 1967 dans Studies in Ethnomethodology. Dans un de ses chapitres, il s’intéresse au cas d’Agnès, transsexuel de 19 ans. Agnès développe à tout moment, de par ses gestes, son comportement, une volonté d’être identifiée à une femme normale. Elle crée donc son identité féminine et souhaite changer de sexe chirurgicalement afin de légitimer définitivement son appartenance au genre féminin.

*Les principaux courants de la sociologie française depuis un demi-siècle à travers trois grands auteurs

La sociologie française depuis l’après-guerre a été marquée par un grand nombre d’auteurs de tout premier plan. Il est néanmoins communément admis que trois en particulier se sont révélés plus importants et ont influencé grandement leurs contemporains et successeurs : Alain Touraine, Pierre Bourdieu et Raymond Boudon. Tous ont en commun, tout en s’appuyant sur les travaux des précurseurs, de tenter d’analyser les faits saillants de leur époque dans le cadre d’une méthodologie rigoureuse.

A.Touraine peut être placé dans la filiation des travaux de Marx. Il accorde une place centrale au concept d’historicité qui consiste à s’interroger sur les conditions nouvelles de production du monde social. Dans ce cadre, la société produit elle-même ses propres orientations sociales et culturelles. Il constate tout d’abord que les conflits de classe nés en Europe au XIXè siècle, liés aux rapports d’exploitation économique, sont de moins en moins importants et sont entrés dans un processus d’institutionnalisation. Dans cette nouvelle société post-industrielle, la connaissance et le niveau d’éducation remplacent la propriété des moyens de production dans le contrôle du pouvoir de domination. Dès lors, de nouveaux conflits, illustrés par les nouveaux mouvements sociaux, tels les mouvements étudiant, féministe, anti-guerre ou écologique, se substituent aux anciens. C’est dans les années 1970, après avoir limité ses analyses au travail, à l’entreprise et à la classe ouvrière, qu’il élargit ses travaux aux mouvements sociaux qui essaiment dans différents pays dès la fin des années 1960. En donnant les caractéristiques d’un mouvement social dans La voix et le regard (1978), il permet de concilier les apports de certains de ses grands prédécesseurs, ce qu’il confirmera dans Le retour de l’acteur (1984). Un mouvement social présente tout d’abord un principe d’identité selon lequel les acteurs du conflit se reconnaissent dans des valeurs communes ; il reprend ici l’idée de Weber selon laquelle l’acteur est orienté par des valeurs. Il se définit aussi dans le principe d’opposition entre acteurs collectifs ou individuels ; l’idée que la vie sociale est fondée sur un rapport central de domination est reprise à Marx. Enfin, le principe de totalité précise que les enjeux de la revendication sont globaux et non corporatistes ou catégoriels comme pour les anciens mouvements sociaux.

A partir des années 1970, tout en élargissant ses sujets d’étude, il introduit une méthode « d’intervention sociologique » qui repose sur un travail de terrain particulier. Elle consiste en une observation participante d’un mouvement social dans le cadre d’entretiens collectifs guidant le groupe dans une « auto-analyse ». Deux fonctions doivent être remplies par deux chercheurs différents : le premier doit s’impliquer dans le groupe pour saisir les enjeux de la mobilisation alors que le second doit être assez distancié pour enregistrer objectivement les informations.

Pierre Bourdieu peut être classé dans la filiation de Durkheim même si cela semble un peu réducteur, son œuvre pouvant être lue comme une tentative de dépasser l’opposition individu / collectif. Selon lui, toute pratique sociale est l’expression d’un « sens pratique » (Le sens pratique, 1980), et non le fait de mécanismes de comportements intellectualisés ou le fruit de déterminismes sociaux. Ce sens pratique permet aux individus de s’orienter dans la vie sociale et d’ajuster leur comportement aux conditions de l’action de façon « automatique ». Sa démarche relève d’un constructivisme structuraliste : il existe non seulement des structures objectives indépendantes des agents et contraignant leurs actions mais les structures sociales, les modalités de l’action ne sont pas données une fois pour toute mais construites par les individus. L’individu intériorise des comportements, des perceptions, structure son habitus, et l’extériorisation de ces représentations façonne en retour les structures sociales.

 

                                                           

                                                                     Source : http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2009.frezal_c...

Pour saisir au mieux le sens pratique, Bourdieu mobilise le concept d’habitus. S’il en donne des expressions diverses de la définition dans ses ouvrages, celle de Anne-Catherine Wagner semble très clairement résumer la thèse de l’auteur. Il s’agit selon elle d’ « un ensemble de dispositions durables, acquises, qui consiste en catégories d’appréciations et de jugement et engendre des pratiques sociales ajustées aux positions sociales. (…) l’habitus résulte d’une incorporation progressive des structures sociales » [14]. Le comportement de l’agent n’est donc pas nécessairement intentionnel et résulte d’un processus de socialisation. L’habitus se décline en habitus de classe dont les caractéristiques sont communes à une même classe et un habitus individuel qui met en avant les caractéristiques singulières de chaque individu ; on reconnait ici la volonté de Bourdieu dépasser l’opposition individu / collectif.

Il donne une place centrale au concept de champ qui est « un microcosme social relativement autonome à l’intérieur du macrocosme social » (A-C.Wagner [14]). Chaque champ (politique, religieux, scolaire, footballistique…) détermine ses propres règles et ses enjeux spécifiques. La proportion et la quantité de chaque type de capital (économique, social, culturel) déterminent la place de dominants et de dominés, différente selon le champ. Les individus sont en lutte pour devenir ou maintenir leur place de dominants. Par exemple, dans Les Héritiers (1964) puis dans La Reproduction (1970), Bourdieu présente l’école comme un champ où les dominants tentent de maintenir les mécanismes de reproduction sociale en légitimant la distribution des titres scolaires qui leur permet de se distinguer des dominés.

Il est généralement admis que les travaux de Raymond Boudon trouvent leur origine dans les écrits de Max Weber même s’ils ne peuvent s’y réduire. La sociologie de l’action qu’il développe peut être divisée en trois temps selon Céline Béraud et Baptiste Coulmont [15].

L’individualisme méthodologique, qui en constitue le premier, ne doit pas être confondu avec l’individualisme au sens moral (égoïsme) ou l’individualisme au sens sociologique (« repli sur soi » selon Tocqueville, ou développement de l’autonomie des individus). L’individualisme méthodologique de Boudon trouve son origine dans la sociologie compréhensive de Weber qui vise à analyser un phénomène en reconstituant le sens que les acteurs donnent à leurs comportements. Boudon estime que toute approche scientifique en sociologie doit faire en sorte de ne pas laisser de points inexpliqués dans la démarche mobilisée (voir doc 10). Une explication fine des phénomènes sociaux passe donc par le primat de l’individu et un grand intérêt porté par le sociologue à la recherche de ce qui motive son action.

Pour reconstruire le sens de l’action, Boudon mobilise le principe de rationalité qu’il reprend en partie à l’économie néoclassique. Un individu rationnel, est quelqu’un qui considère qu’il a de « bonnes raisons » d’agir comme il le fait. Dans Traité de sociologie (1992), ouvrage collectif qu’il dirige, Boudon précise que « la sociologie traite un comportement comme rationnel toutes les fois qu’elle est en mesure d’en fournir une explication pouvant être énoncée de la façon suivante : ‘’le fait que l’acteur X se soit comporté de la manière Y est compréhensible : en effet, dans la situation qui était la sienne, il avait de bonnes raisons de faire Y’’. » Le principe de rationalité développé ici repose sur l’idée que l’acteur utilise au mieux les ressources dont il dispose pour arriver à atteindre son objectif (rationalité instrumentale). Les raisons de l’action relèvent de motifs divers qui reposent certes sur l’utilitarisme cher aux économistes mais aussi sur les valeurs ou la tradition par exemple. De plus, reprenant les analyses d’Herbert Simon, il considère que la rationalité des agents est limitée. Enfin, ces décisions s’inscrivent dans un contexte, dans des structures sociales qui génèrent de la contrainte. Par exemple, dans L’inégalité des chances (1973), les choix rationnels des familles de faire continuer ou pas les études à leur enfant découlent de contraintes sociales différentes selon le milieu social : coûts et avantages de l’investissement scolaire différenciés selon les familles.

Boudon examine enfin les « effets de composition », c’est-à-dire les effets « macroscopiques » produits par l’agrégation, la composition, des comportements individuels. Ces effets ne sont pas désirés mais peuvent être désirables ou non désirables, les deux types pouvant coexister. Boudon a utilisé à de nombreuses reprises l’exemple de l’inflation scolaire pour illustrer les effets d’agrégation. Si, toutes les familles choisissent rationnellement la poursuite d’étude afin d’atteindre un meilleur statut social, la valeur des diplômes baissera et la mobilité sociale ascendante ne se concrétisera pas. Il s’agit ici d’un effet indésirable auquel peut s’ajouter un effet positif sur la productivité du travail en raison de la hausse généralisée des qualifications, ce qui est désirable. On peut voir dans les « effets de composition » un lien avec l’analyse durkheimienne dans le sens où « ces phénomènes s’imposent aux individus au point de leur apparaître comme le produit de forces anonymes » (R.Boudon, La logique du social : introduction à l’analyse sociologique, 1979).

 

Conclusion : dépassement de l’opposition holisme / individualisme méthodologique et orientations actuelles de la sociologie.

Comme le note Philippe Corcuff [16], la présentation de travaux sociologiques a trop souvent reposé sur l’affirmation d’une dichotomie stricte entre holisme et individualisme méthodologique. S’il ne nie pas que le cœur de la sociologie fait la part belle à l’opposition entre individuel et collectif, celle-ci est souvent exagérée. Il est vrai que certains auteurs ont privilégié telle ou telle orientation, par exemple Durkheim pour le holisme ou Boudon pour l’individualisme. Mais ils n’ont pour autant pas totalement condamné la dimension qu’ils jugeaient secondaire. Ainsi, on peut voir, selon Corcuff, les prémisses d’une tentative de dépassement de la dichotomie chez des auteurs comme par exemple Marx, Durkheim, Weber, Goffman ou Bourdieu. C’est plus récemment que « les nouvelles sociologies » ont tenté de rejeter plus clairement la vision dichotomique du monde social. Par exemple, la définition de De Singly de la sociologie, que nous avons donnée plus haut, peut relever de cette catégorie de travaux. Depuis les années 1980, Corcuff voit en France se former une troisième voie reposant sur un programme relationnaliste et un langage constructiviste. Dans le programme relationnaliste, les relations sociales sont considérées comme entités premières constituant l’objet même de la sociologie, les individus et la société comme entité secondes. L’idée est ici de traiter dans un même cadre les dimensions individuelles et collectives de la vie sociale, pouvoir les concilier mais sans nier leur différence. Le langage constructiviste consiste à appréhender les réalités sociales comme des constructions historiques et quotidiennes des acteurs individuels et collectifs. Les réalités sociales sont ainsi à la fois objectivées (donc extériorisées) et intériorisées. Les représentations participent à la construction de la réalité sociale mais n’épuisent pas cette réalité. Par exemple, la thèse d’Elizabeth Tessier sur l’astrologie dirigée par Michel Maffesoli ne peut être considérée comme relevant d’un travail scientifique car reposant uniquement sur des représentations.

Depuis les premières tentatives d’institutionnalisation de la sociologie, les phénomènes et comportements pouvant faire l’objet d’une sociologie se sont multipliés [3] créant ainsi des spécialités de recherche nouvelles : sociologie du journalisme, de l’alimentation, du corps, de la prison, du risque, de la justice… De nouveaux domaines émergent ou se stabilisent tels que la sociologie des sciences, la sociologie des rapports de genre, des réseaux sociaux… La sociologie est donc une discipline en perpétuel renouvellement qui est constituée aujourd’hui par un ensemble travaux divers permettant de contribuer de manière efficace à la connaissance du social.

 

[1] Cl.Giraud (1997) : Histoire de la sociologie, QSJ, PUF

[2] M.Lallement (2006) : Histoire des idées sociologiques des origines à Weber, CIRCA, 3ième éd, Armand Colin

[3] J-M.Berthelot (2005) : « Les orientations actuelles de la sociologie », in Comprendre la société, Cahiers français n°326

[4] E.Keslassy (2012) : Lire Tocqueville. Alexis de Tocqueville. Pour une sociologie de la démocratie, Ellipses

[5] H.Mendras et Jean Etienne (1996) : Les grands auteurs de la sociologie, Hatier

[6] P.Bourdieu (2000) : « Entretien avec Pierre Bourdieu: La sociologie est-elle une science ? », La Recherche n°99

http://www.larecherche.fr/actualite/aussi/entretien-pierre-bourdieu-soci...

[7] F. de Singly (2010) : « Choisir des « lunettes » sociologiques pour mieux voir la réalité sociale », in De Singly et alii, Nouveau manuel de sociologie, Armand Colin

[8] J-M.Berthelot (2004) : Les vertus de l’incertitude, PUF

[9] O.Martin (2010) : « Les variables en sociologie », in De Singly et alii, Nouveau manuel de sociologie, Armand Colin

[10] M.Mauss et P.Fauconnet (1901) : « Sociologie », Année sociologique, vol 30

http://classiques.uqac.ca/classiques/mauss_marcel/essais_de_socio/T1_la_...

[11] O.Giraud (2010) : « Les techniques d’enquête en sociologie », in De Singly et alii, Nouveau manuel de sociologie, Armand Colin

[12] H.S.Becker (2002) : Les ficelles du métier, La découverte

[13] Z.Bauman (2013) : What Use is Sociology ? Conversations with Michael Hviid Jacobsen and Keith Tester, Polity

[14] S.Paugam sous la dir. (2010) : Les 100 mots de la sociologie, QSJ, PUF

[15] C.Béraud et B.Coulmont (2008) : Les courants contemporains de la sociologie, Licence, PUF

[16] Ph.Corcuff (2011) : Les nouvelles sociologies : sociologies contemporaines, coll 128, Armand Colin, 3ième éd

 

Eléments bibliographiques généraux complémentaires:

E.Kesslassy (2014) : Leçons d’introduction à la sociologie, ellipses

Y.Alpe et alii (2013) : Lexique de sociologie, Dalloz, 4è ed

A.Beitone et alii (2012) : Sciences sociales, Aide-mémoire, Sirey

B.Barbusse et D.Glaymann (2005) : La sociologie en fiches, Optimum, ellipses

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