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Les matières premières : hausse des cours et grandes manœuvres

La hausse soudaine, considérable et généralisée du cours des matières premières a fait revenir sur le devant de la scène un secteur économique discret, celui des métaux et des mines. Les matières premières, en particulier minières, redeviennent attractives pour les investisseurs. Les grands groupes du secteur entrent dans une phase d'acquisitions intenses, portés par des résultats exceptionnels. Les Etats ne sont pas en reste. Beaucoup voient dans ce retour en grâce l'occasion de renflouer leurs caisses. D'autres, qui ne possèdent pas de ressources naturelles dans leur sous-sol, s'inquiètent pour leurs approvisionnements et soutiennent leurs entreprises pour sécuriser leurs commandes. Bref, les matières premières sont redevenues en quelques années un enjeu économique et politique de premier plan. Voici une présentation synthétique des événements de ces derniers mois, qui traduisent une intensification de la mondialisation de ce marché, fait désormais de concentrations transnationales, de cours mondiaux et d'investisseurs ne connaissant plus les frontières étatiques.

Hausse des cours, entre demande et spéculation

Entre 2004 et 2007, le cours des principaux métaux non ferreux s'envole. Alors que la croissance annuelle du cours moyen s'élevait à 2 % jusqu'en 2000, elle avoisine les 5 % depuis. Le prix du cuivre a été multiplié par 5 entre 2002 et fin 2007. Le minerai de fer voit son prix multiplié par deux sur la même période. Le zinc, l'étain, les métaux précieux et, dans une moindre mesure, l'aluminium sont également concernés. Pour ce dernier, la stagnation de la consommation en Amérique du Nord est plus que compensée par la demande chinoise, qui augmente de 23 % entre 2006 et 2007. En attendant, le développement de la demande face à une offre rigide à court terme a nourri la spéculation et accentué la hausse des cours.

Cette flambée est liée à l'expansion chinoise, suite à son entrée à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. L'année 2007 semblait s'annoncer plus clémente, mais tout repart à la hausse. Entre février et avril, le cours du cuivre rebondit de près de 50 %, après une décélération sensible. Les stocks fondent. Les économistes prévoient un maintien des cours à des niveaux très élevés jusque 2010 ou 2011, date à laquelle de nouvelles capacités de production entreront en activité.

En attendant, les capacités de production de l'industrie minière restent insuffisantes, du fait notamment de trop faibles investissements dans la décennie précédente, eux-mêmes liés au caractère cyclique de l'activité. Au cours des années 1990, la préoccupation principale était à la rationalisation. Elle passait par des suppressions d'effectifs qui sont aujourd'hui la cause de pénuries en main-d'œuvre qualifiée. Celle-ci nourrit les tensions sociales, certaines entreprises minières subissant des grèves longues et coûteuses. Ce fut le cas par exemple au Pérou, en avril 2007, où les mines du pays ont été bloquées par un mouvement national de grève. Des arrêts de travail à répétition ont également touché, depuis 2006, les mines de cuivre du Chili.

Les conséquences de cette flambée touchent de très nombreux secteurs économistes. Les négociants de produits dérivés, comme par exemple les produits en cuivre ou en zinc pour le bâtiment, pratiquent désormais des prix valables une demi-journée. Les hausses des coûts de production sont sensibles par exemple dans l'appareillage électrique, les principaux acteurs du secteur ne parvenant pas à les répercuter intégralement sur le prix de vente. L'industrie dans son ensemble voit ses marges écornées par le renchérissement des matières premières.

Concentration et renforcement des acteurs

Un tel bouleversement de l'équilibre des prix ne pouvait pas rester sans effets sur l'organisation économique du secteur. Ces deux dernières années, d'importantes opérations de concentration ont été observées, partout dans le monde.

Les mouvements les plus significatifs ont lieu, entre 2006 et 2007, au Canada. Ce pays abrite quelques unes des plus grandes entreprises minières. Le Canadien Inco, très grand producteur de nickel, perd la partie pour le rachat de son compatriote Falconbridge, qui passe sous le contrôle du Suisse, présent dans de très nombreuses matières premières. Peu de temps après, Inco est à son tour racheté par le Brésilien CVRD, l'un des premiers groupes mondiaux.
Le Canadien EuroZinc et le Suédo-canadien Lundin Mining optent pour une fusion amicale, créant un nouveau groupe présent dans le cuivre et le nickel avec cinq mines à leur actif. Cette nouvelle entité accroît encore son périmètre en 2007, avec l'acquisition de deux entreprises moyennes.

Autre Canadien, Barrick Gold échoue dans son offre publique d'achat hostile sur Nova Gold. Ce dernier, toujours Canadien, nouera en mai 2007 plus tard une alliance stratégique avec Teck Cominco. Ces deux entreprises canadiennes exploitent ensemble une mine de cuivre en Colombie, pour deux milliards de dollars. Teck Cominco rachète par la suite Aur Resources, pour 3,87 milliards de dollars.

En Australie, les entreprises minières ont investi 35,6 milliards de dollars dans quatre-vingt onze projets miniers, sans compter ceux qui ne sont pas encore au stade de la concrétisation. En 2007, le géant australien Rio Tinto rachète l'un des leaders sur le marché de l'aluminium, Alcan, lui-même acquéreur peu de temps avant de l'entreprise française Péchiney.

Face à l'ampleur de ces mouvements, les rumeurs vont bon train. Fin 2006, la presse fait état d'une possible alliance entre trois des quatre leaders mondiaux, CVRD, BHP et Rio Tinto, pour démanteler le quatrième, AngloAmerican. Celle-ci s'avérera finalement infondée, mais donne la mesure des restructurations engagées dans le secteur.

Entre janvier 2005 et septembre 2006, le cours des actions des principales sociétés mondiales dans le secteur minier a crû de 80 %. Pour la seule année 2006, les profits du secteur atteignent 70 milliards de dollars, en hausse de 64 % par rapport à 2005.

La sidérurgie connaît des mouvements similaires

La hausse des cours du minerai de fer est donc couplée à la concentration accrue des entreprises d'extraction ont accru leur pouvoir de négociation sur les entreprises sidérurgiques, leur principal client. Le caractère atomistique des acteurs de ce secteur handicape les aciéries dans leur négociation avec les fournisseurs de minerai de fer. En effet, les cinq premiers acteurs du marché en 2005 ne pèsent que 20 % du marché. La nouvelle entité Arcelor-Mittal, née de la fusion en 2006 de l'Indien Mittal et de l'Européen Arcelor, ne pèse encore que 10 % du marché. Autre donnée frappante, la Chine compte plusieurs milliers d'entreprises sidérurgiques, dont la production ne couvre que 30 % de ses besoins.

Les producteurs de minerai de fer s'engouffrent dans la brèche. Ils ont imposé aux sidérurgistes, ces dernières années, des hausses de prix du fer nettement supérieures à celles du marché. La réponse découlait de la logique : la concentration s'accroît très sensiblement dans le secteur sidérurgique, afin de constituer des groupes capables de peser dans leur relation avec les fournisseurs. C'est le cas, bien entendu, de Mittal, qui acquiert Arcelor à la faveur d'une offre publique d'achat (OPA). Un an plus tard, c'est un autre Indien, Tata Steel, qui reprend une entreprise occidentale, Corus. D'autres opérations de moindre envergure ont également eu lieu. Il est loisible de supposer que la concentration du secteur n'en est qu'à ses prémices.

La concentration verticale semble toutefois moins évidente. Ainsi, en 2007, Arcelor Mittal échoue à acquérir Sesa Goa, premier exportateur indien de minerai de fer.

Réactions intéressées des Etats

Le regain de vigueur des métaux ne laisse pas les Etats indifférents. Qu'ils soient producteurs ou importateurs de matières premières, beaucoup d'entre eux sont intervenus pour défendre leurs intérêts sur le marché des métaux.

Le géant chinois

La Chine, tout d'abord, a agi aussi bien sur son propre territoire qu'à l'international. Premier importateur et premier consommateur mondial, elle est tout naturellement concernée par la hausse des cours et les mouvements capitalistiques en cours. La Chine agit de deux manières. Tout d'abord, elle tente d'acquérir de grandes entreprises étrangères. Elle échoue à racheter le Canadien Falconbridge, en 2006. Mais, l'année d'après, elle reprend le Britannique Monterrico Metals (pour 182 millions de dollars) et le producteur de cuivre Perru Copper. Elle développe également d'importantes coopérations avec les pays africains, dont le sous-sol regorge de métaux non encore exploités. Par ailleurs, la Chine restructure son propre secteur minier, sous contrôle public. Il faut savoir que ce secteur compte 120 000 entreprises de petite taille dans le pays. Des fusions gigantesques ont lieu, qui renforcent l'entreprise publique nationale parfois au détriment des entreprises détenues par les provinces. Le nombre de permis d'exploitation est réduit. La concentration est non seulement horizontale, mais aussi verticale, puisque le gouvernement organise la coopération entre les courtiers et les producteurs.

Les pays producteurs

Souvent situées dans des pays en développement, les mines constituent des rentes lucratives. A l'heure où les cours augmentent, beaucoup cherchent à capter une partie des ressources complémentaires. Ils emploient pour cela toute une palette d'instruments, des plus classiques aux plus autoritaires.

Les deux exemples les plus emblématiques et les plus extrêmes se situent en Asie centrale. En effet, en 2006, l'Ouzbékistan confisque une mine d'or appartenant au Canadien Newmont Mining. L'Etat voisin, le Kirghizistan, n'est pas en reste. Il exerce d'importantes pressions, allant jusqu'à l'occupation policière de la mine, pour qu'une exploitant britannique quitte le pays et que le site puisse être exploité par l'Etat.

Dans la plupart des cas, cependant, l'intervention des Etats s'effectue dans le cadre habituel de ses prérogatives, en particulier avec l'outil fiscal. L'Afrique du Sud crée ainsi une taxe spéciale sur l'activité minière. La Zambie revoit elle aussi ses droits miniers à la hausse. D'autres Etats, en plus du levier fiscal, imposent des participations publiques dans les projets miniers. C'est le cas par exemple de la Mongolie, qui, en réponse à une demande d'autorisation d'exploitation de Rio Tinto, exige non seulement que 34 % des bénéfices reviennent à l'Etat, mais qu'en plus un allié local participe au projet. La Bolivie est sur la même ligne. La loi fiscale est modifiée, portant de 35 à 50 % l'imposition des bénéfices des entreprises minières. Par ailleurs, la participation de l'entreprise publique nationale à tout projet minier est rendue obligatoire. Cette dernière disposition n'est toutefois pas rétroactive, de sorte que les projets engagés avant la parution de la loi ne sont pas remis en cause.

La Russie, enfin, adopte, fin 2007, une loi destinée à contrôler les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques, dont les matières premières dont elle regorge.

Les pays importateurs

Il n'y a pas que les pays producteurs qui s'intéressent au marché des matières premières. Les pays importateurs sont également concernés au premier plan, puisque la santé de leur industrie dépend de sa capacité à s'approvisionner en métaux nécessaires au processus de production. En guise d'illustration, citons la République fédérale d'Allemagne, qui adopte un dispositif de soutien à son industrie. L'Etat fédéral adopte, à la mi-2007 et en concertation étroite avec le patronat allemand, un dispositif de soutien aux entreprises. Ce soutien passe par des garanties financières et des prêts à des conditions préférentielles pour des prises de participation, mais aussi des concessions d'exploitation. Les entreprises bénéficiaires de ce dispositif seront mieux armées pour sécuriser leurs approvisionnements. La loi générale sur les garanties d'Etat est donc adaptée pour le secteur des matières premières, avec des procédures plus souples et plus incitatives. Tout en prônant, sur la scène internationale (OCDE, Union européenne, OMC), une conception très libérale du marché des matières premières, en s'inquiétant notamment des effets d'une concentration excessive, l'Allemagne entend ainsi offrir un avantage compétitif à ses entreprises.

Conclusion provisoire…

Ces dernières années ont donc été celles de la renaissance d'une des plus anciennes industries du monde, que les perspectives de la nouvelle économie, faite d'innovation technologique et de services, avait placé au second plan. La hausse des cours a porté une vague nouvelle d'investissements, d'acquisitions et de rapprochements stratégiques. Mais si, par nature, le secteur minier a souvent été multinational, la phase actuelle semble partiellement esquisser un mouvement plutôt transnational. Face à cela, les Etats sont attentifs car ils souhaitent pour les producteurs contrôler l'utilisation des richesses de leur sous-sol et, pour les importateurs, assurer la sécurité de leurs approvisionnements.

La notion de « matières premières » prend tout son sens : il s'agit bien de denrées élémentaires, qui n'ont en elles-mêmes qu'une faible valeur, mais qui sont indispensables à la production industrielle. Par conséquent, comme l'illustre l'exemple de la sidérurgie, la hausse des cours entraîne des mouvements considérables dans l'ensemble de l'économie.

Synthèse réalisée avec les sites Internet des Echos et du Monde .

Voir également : www.industrie.gouv.fr/energie/sommaire.htm