Intégration et solidarité

4. Vers de nouvelles régulations

4.1. Que devons-nous faire : des repères qui se brouillent

Documents associés - Textes de référence

Violences urbaines et incivilités


Raulin, Anne (2001), Anthropologie urbaine, Paris, A. Colin, p. 130-132


Cette violence juvénile, plus ou moins canalisée rituellement ou sportivement, est un des aspects de ce qui est désigné par le terme de violence urbaine et qui comporte plusieurs caractéristiques définies par Lucienne Bui-Trong, commissaire aux Renseignements généraux, citée par Sophie Body-Gendrot (1998) : "Collective, ouverte et provocatrice, elle est, à la fois destructrice (incendies d'écoles et d'infrastructures socioéducatives, rodéos, tapage), émotionnelle (attroupements hostiles, émeutes), spectaculaire, parfois ludique, très souvent crapuleuse (razzias, vols avec violence, rackets, vols à l'étalage), toujours juvénile." Elle recouvre des "actions faiblement organisées de jeunes agissant collectivement contre des biens et des personnes, en général liées aux institutions, sur des territoires disqualifiés ou défavorisés". Elle peut se manifester soit en centre ville, soit dans les quartiers dits sensibles et prendre des proportions diverses. Les émeutes constituent certainement les phénomènes les plus explosifs et dramatiques, tant en nombre qu'en conséquence puisqu'elles peuvent être très destructrices et meurtrières.

Elles ont traversé aux États-Unis le XX° siècle, débutant à Chicago en 1919, s'intensifiant dans les années 1960 à Detroit et à Los Angeles, se répétant dans les quartiers de cette ville (Watts et South End) au début les années 1990. En France, le processus s'enclenche en 1981 dans le grand ensemble des Minguettes à Lyon, pour repartir de plus belle dans les années 1990, se généralisant de Lyon aux régions parisienne, toulousaine, à Strasbourg, Marseille et dans le Nord. Mais les émeutes, souvent accompagnées de saccage et de pillage, restent exceptionnelles et-ce sont les agressions et les injures envers les adultes et les représentants des institutions publiques qui trouvent le plus souvent un écho dans les médias, d'autant plus qu'elles sont suivies d'une grève des professions concernées : les agents des Postes, d'EDF-GDF, de la SNCF et des transports urbains, les commerçants, les policiers, les enseignants... Les travaux comparatifs entre pays, comme ceux de Sophie Body-Gendrot, soulignent le caractère prédominant de ces cibles publiques et étatiques ; d'autres, comme ceux de Christian Bachmann et Nicole Le Guennec (1996) mettent en garde contre des explications de la violence selon une "spécificité" française. De fait, si les violences s'exercent plus volontiers entre bandes dans les pays anglo-saxons, une évolution dans ce sens se confirme ici depuis quelques années.

La notion d'incivilité (développée par Sebastian Roché, 1996) permet de rendre compte de toute une série de pratiques qui, sans aller jusqu'à la violence ouverte, remet en cause le fonctionnement de la vie collective basée sur l'échange, la communication, le respect mutuel et entraîne un sentiment d'insécurité. Ces désordres dans l'espace public comprennent des actes comme vider les extincteurs, renverser les poubelles, bloquer les accès publics ou les escaliers, briser les boîtes aux lettres ou les vitres, cette dernière effraction ayant donné son nom à la "théorie de la vitre brisée" : basée sur l'idée qu'une transgression en appelle une autre, cette tactique prévient la généralisation du bris en remplaçant dans les plus brefs délais la vitre détériorée. La politique de la "tolérance zéro" a également connu un succès sur le terrain, en particulier à New York où les faits de délinquance et les crimes ont diminué de moitié au cours des années 1990, mais son principe de répression lourde est aujourd'hui remis en question, compte tenu de son coût humain carcéral. D'autres solutions ont été ou sont envisagées, de manière substitutive ou complémentaire, comme, par exemple, le développement des "professionnels de l'hospitalité". Il s'agit à la fois de revaloriser des métiers anciens et tombés en désuétude, comme les concierges, les gardiens ou les contrôleurs, et d'en promouvoir de nouveaux comme les agents d'ambiance, les îlotiers ou les numéros téléphoniques d'écoute.

Un des exemples de cette politique de médiation est l'institutionnalisation des "grands frères". Ce rôle de "grand frère" est issu d'un contexte familial dans lequel les fratries sont très nombreuses et donc étendues dans le temps, avec des différences d'âge pouvant dépasser largement les dix ans. Il y a donc des formes de délégation de pouvoir du chef de famille envers ces aînés, surtout pour ce qui touche au monde extérieur, au comportement publie, dans la rue, à l'école... Cet ascendant s'étend des jeunes de la famille aux jeunes de la cité et permet de prodiguer ordres et conseils amicaux. Si les "grands frères" abusent de leur position en utilisant les cadets dans les trafics de drogue, les aînés développent une fonction d'intercesseur entre ces jeunes et avec les institutions locales, et ont sur les éducateurs l'avance d'une connaissance intime des uns et des autres. C'est à ce titre que certains furent recrutés à partir de 1994 par les services de la RATP, la dénomination de "Grands Frères" cédant ultérieurement la place à celle plus formelle d'"agent de prévention et de médiation sociale".