Intégration et solidarité

3. Exclusion et entraide

3.2. Portée et limite des mesures de lutte contre l'exclusion

Documents associés - Textes de référence

Vers une welfare class ?


Paugam, Serge (1991), Les statuts de la pauvreté assistée, coll. ''Revue française de sociologie, 32(1), janvier-mars", p. 99-100


Lorsqu'ils ont examiné les effets des politiques d'assistance aux Etats-Unis, en particulier la War on poverty qui a commencé en 1964, certains auteurs sont arrivés à la conclusion que la pauvreté avait été réduite non pas par la promotion des pauvres, mais par la multiplication des assistés. Philippe Bénéton (1983), par exemple, considère que le welfare produit une welfare class et qu'une partie de la population est prise au piège de ce dispositif. Ce type d'analyse rejoint dans une certaine mesure les travaux qui ont souligné le risque de stigmatisation et d'étiquetage des "pauvres" pris en charge par les services d'action sociale. La disqualification sociale des populations connues des travailleurs sociaux est réelle, en ce sens qu'elles font l'expérience de l'infériorité de leur statut et qu'elles se savent désignées comme des "pauvres", des "cas sociaux" ou des "inadaptés" de la société moderne. Il ne faut pas toutefois conclure à la soumission absolue de ces populations aux travailleurs sociaux. La dépendance à l'égard des services d'action sociale est variable selon les logiques de la prise en charge institutionnelle, et on a montré que les populations concernées par les différentes aides disposent d'une certaine autonomie face aux professionnels du social, même si elles ne sont pas totalement maîtresses de leur jeu. Enfin, le thème de la dégradation statutaire des assistés ne peut être traité sans tenir compte des aspects novateurs de certaines pratiques d'intervention sociale – en réponse aux critiques formulées par les sociologues – lorsqu'elles s'efforcent de déborder la sphère traditionnelle de l'assistance.

Les formes d' "insertion" proposées dans le cadre du RMI ne peuvent pas satisfaire l'ensemble des bénéficiaires de cette prestation car cette population est, on l'a montré, hétérogène. Dans certains cas, les risques d'assistance ne sont pas nuls, en particulier lorsque les allocataires éprouvent un sentiment de découragement et s'apprêtent à renoncer à toute tentative d'insertion et d'autonomie. Les moyens d'action des travailleurs sociaux peuvent également, en dépit des nouvelles conceptions de l'intervention sociale, avoir des effets stigmatisants sur les populations qui n'acceptent pas de faire l'objet d'un accompagnement social. Pour trouver des solutions d'insertion adaptées aux différents ensembles sociaux qui composent la catégorie administrative des allocataires du RMI, on peut penser aussi que les promoteurs du social seront contraints de segmenter leur intervention auprès de cette population selon les grands types de difficultés ou de déficiences individuelles, en d'autres termes de diversifier leurs instruments de "ciblage", d'encadrement et de contrôle des ménages qui ont recours aux services d'action sociale. Le discours unanime et volontariste sur la promotion et l'insertion des "pauvres" n'est pas une condition suffisante pour que disparaissent dans les pratiques les formes les plus traditionnelles de l'assistance. Toutefois, la diversité des expériences vécues et les formes de négociation ou de renégociation des statuts sociaux – dans un contexte marqué par une transformation profonde des structures sociales à la périphérie du secteur productif et concurrentiel de l'économie – conduisent non pas à formuler l'hypothèse de l'existence d'une welfare class entretenue et contrôlée par les travailleurs sociaux, mais plutôt l'hypothèse de modes variés de régulation autour des formes possibles de participation à la vie économique, sociale et politique. Ces formes de participation ne sont pas données une fois pour toutes car les individus et les groupes, même lorsqu'ils sont assistés, contribuent, au moins dans une certaine mesure, à l'activité normative, ce qui signifie le respect mais aussi la production négociée de nouvelles règles.