Citoyenneté et nationalité sont-elles à ce point proches et lointaines pour mobiliser une opinion qui se plaît tour à tour à les associer et à les dissocier ?
a) Le national-citoyen : un compromis républicain. Dans l'histoire des idées politiques françaises, il s'agit de deux notions différentes mais qui ont fonctionné conjointement. Répondant à une définition essentiellement philosophique – le Petit Larousse définit le citoyen comme le membre d'un État, considéré du point de vue de ses droits et de ses devoirs politiques – la citoyenneté est entendue, dans l'esprit de 1789 et plus encore de 1793 comme un contrat social, une adhésion politique, civique, non ethnicisée et entretenant des liens confus avec la nationalité.
C'est surtout à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que vont se fabriquer le mythe national et le compromis républicain autour du lien national-citoyen, constitutif de l'espace politique français. La citoyenneté se fixe à la fin du XIXe siècle autour du mythe de l'homogénéité nationale et de la communauté culturelle, célébré et enseigné tant par des philosophes (Taine, Renan) que par les fondateurs de la Troisième République et ses "hussards noirs", les instituteur de l'école publique.
De son côté, la nationalité devient plus emblématique à partir de 1850. Pendant la première moitié du XIXe siècle, elle n'était pas considérée, semble-t-il, comme un enjeu déterminant pour la société française. Ce n'est qu'à partir de 1851 que le recensement a, pour la première fois, compté séparément les nationaux et les étrangers. Peu à peu, la nationalité va fusionner avec la citoyenneté. En 1870, Numa-Denis Fustel de Coulanges écrit, dans une réponse à Mommsen : "Ce n'est ni la race ni la langue qui font la nationalité, mais une communauté d'idées, d'intérêts, d'affection, de souvenirs, d'espérance. Voilà ce qui fait la patrie." Cette définition développée tout au long du XIXe siècle par les théoriciens du contrat social revisité (la nation est "un vouloir vivre collectif, un plébiscite de tous les jours", dit Ernest Renan), n'est pas désintéressée : elle est dictée par un esprit revanchard, destiné à légitimer le rattachement de l'Alsace-Lorraine à la France après là guerre de 1870.
b) Pendant cette période, la France connaît un afflux d'étrangers venus combler le déficit démographique, s'employer aux grands travaux, à l'industrialisation naissante ou à l'agriculture frappée par l'exode rural et destinés aussi, à terme, à fournir des soldats face à l'éventualité d'un conflit franco-allemand. De 300 000 étrangers en 1861, on passe à un million à la fin du siècle. Si la citoyenneté se transnationalise avec l'Internationale ouvrière et se socialise avec le syndicalisme, elle se localise aussi dans l'entreprise (droits syndicaux) et la cité (droit d'association). D'individuelle, elle devient collective avec le mouvement ouvrier. De son côté, la nationalité, considérée comme une condition (plutôt que comme une conséquence, comme aujourd'hui) de l'assimilation, s'ouvre plus largement au droit du sol pour des raisons démographiques et militaires. Il y aura ainsi plusieurs modifications du code de la nationalité où s'affronteront libéraux et protectionnistes.