Intégration et solidarité

2. Le modèle français d'intégration a-t-il vécu ?

2.2. De nombreuses remises en cause

Documents associés - Textes de référence

Une laïcité de troisième type


Wievorka, Michel (1995), "Laïcité et démocratie", Pouvoirs, 75, p. 69-71


Les combats laïques de ce siècle ont eu pour mérite de mettre en place un modus vivendi, certes toujours susceptible d'aménagements et de déplacements, entre les Églises et l'État. Ils ont imposé deux principes, de dissociation fonctionnelle, mais aussi d'articulation pacifiée du religieux et du politique. Personne ne remet sérieusement en cause, dans la France contemporaine, le premier de ces principes, mais il devient difficile, dans la situation nouvelle qu'est venu symboliser le "foulard islamique", de reformuler le second. Mais qui peut apporter une réponse satisfaisante à ce problème ? Dans le passé récent, on constate tout d'abord que ceux qu'on appelle les "intellectuels" ont avant tout plaidé pour un républicanisme pur et dur, se raidissant dans le modèle classique de la laïcité, jusqu'à en fournir une version caricaturale. La philosophie politique est ici en retard sur l'évolution de la société, elle n'a, pour l'essentiel, pas grand-chose à proposer en dehors d'une défense quasi martiale de la République en danger, comme s'il était impossible de penser la formidable mutation contemporaine du pays autrement qu'en se rétractant sur des appels incantatoires qui figent la laïcité dans des catégories révolues. On constate aussi que le Conseil d'État, saisi pour avis dès novembre 1989 par le ministre de l'Éducation nationale, a pour l'essentiel renvoyé la responsabilité de répondre à ce type de problèmes aux autorités décentralisées, en l'occurrence les responsables d'établissements scolaires. On constate également que, sur le terrain, ceux-ci ont souvent fait preuve de pragmatisme, cherchant des solutions négociées avec les élèves et les familles concernées, jusqu'à ce qu'une circulaire du ministre Bayrou, en 1994, apporte un message condamnant les "signes ostentatoires" qui a pu sembler un moment régler le problème et qui, en fait, le laisse entier.

Ces constats semblent opposer deux attitudes : l'une rigide, réactive, à forts échos médiatiques ; l'autre souple, pragmatique, indiquant que le cadre réglementaire dans ce qu'il a de strict, les décisions ministérielles ou les positions fermes de certains intellectuels ne peuvent être au niveau du problème. Celui-ci est posé d'en bas, par le travail de la société sur elle-même, au carrefour de diverses transformations dont les plus importantes, ici, concernent d'une part l'école et d'autre part le religieux. Ceux qui s'arc-boutent sur la défense de la République laïque la plus classique sont souvent, simultanément, les tenants d'une école pensée en fait dans le seul intérêt des élites et des couches moyennes, en même temps que les plus ardents défenseurs d'une culture unique, hostile ou méprisante à l'égard de ce qui échappe à leur propre tradition culturelle, nationale, qu'ils tiennent pour universelle. Ceux pour qui ne comptent que, ou bien l'accès au marché, à l'argent, à la technique, ou bien leur appartenance communautaire, ou bien encore la juxtaposition de la raison instrumentale et de l'identité, ne peuvent que préparer de grands malheurs, des chocs communautaires, l'accroissement de l'exclusion sociale, le renforcement des inégalités, la décomposition accélérée de l'école publique. Il n'y a pas, en fait, une crise de la laïcité que des réponses philosophiques ou politiques trop rapides pourraient résoudre, mais une mutation de société dans laquelle elle risque d'être emportée. S'interroger sur son avenir, c'est s'interroger sur le fonctionnement de l'école, dont on a vu qu'elle n'est plus celle de la Ille République. C'est aussi admettre que notre société aura de plus en plus à entendre la voix, plus ou moins conflictuelle, d'acteurs identitaires demandant à être reconnus dans leur particularisme, et qui oscillent entre l'enfermement sectaire ou fondamentaliste dans ce particularisme, et la participation à la vie de la Cité et à la démocratie.

La laïcité ne survivra, comme principe, que si elle est combinaison de références à l'État et à la République, ce qu'elle a toujours été, mais aussi à la société et à la démocratie, ce qui n'a jamais été son problème. Il lui faut être indissociable d'une prise en charge des demandes sociales que l'école publique sait aujourd'hui de moins en moins bien traiter, et donc ne pas être constituée en idéologie au service de couches moyennes plus ou moins protégées des drames de l'exclusion et de la chute sociale. Il lui faut apprendre à considérer autrement que comme une menace mortelle des différences culturelles, et notamment religieuses, qui sont elles aussi des demandes appelant traitement politique, débat, négociation, concertation. L'époque est révolue, où l'école primaire entendait faire entrer tous les enfants dans la citoyenneté et la nation, où le lycée, réservé aux futures élites, pouvait leur dispenser sans difficulté l'enseignement des humanités, et où l'identité nationale constituait le cadre et l'horizon du progrès politique, économique et culturel. Dans une société qui se fracture socialement, et qui se fragmente culturellement, où l'Etat et la culture cessent de coïncider pour dessiner l'État-nation, où les individus, y compris comme élèves, veulent exister comme sujets, la laïcité doit redevenir active, non plus combat pour écarter l'emprise de la religion dominante, mais effort pour tenir compte de demandes sociales et culturelles qui, même si elles revêtent un tour religieux, ne sont pas nécessairement une mise en cause de ta République.