Le concept de la globalisation, utilisé depuis longtemps par les hommes de la mise en marché (M. Porter, 1986)[1] doit être analysé dans une optique d'abord assez générale. Il vaut aussi bien, en effet, dans la sphère réelle (investissement productif) que dans celle de la finance elle-même.
Condition sine qua non de la globalisation, le marché doit être susceptible d'être appréhendé comme totalité[2]. Il doit donc être de plus en plus débarrassé des différentes réglementations tenant à l'existence des États-nations. (…) Désormais, un groupe appréhendera les déterminants de ses implantations ou de ses placements par rapport à un marché mondial traité comme un tout, parce que celui-ci est de plus en plus unifié, intégré. Telle est la condition préalable de la globalisation.
Plus précisément, un groupe industriel pourra être qualifié de "global" s'il réunit trois conditions:
(i) Son produit devra être lui-même global. Soit, au sens de produit universel susceptible d'être identifié et demandé à l'échelle du monde entier par le consommateur, soit, au sens de chaîne de production et (ou) de prestations couvrant l'ensemble des étapes du processus caractéristique d'un secteur. Ainsi, le "walkman" de Sony ou le "Coca-Cola" correspondraient au premier cas de figure ; ils seraient bien des produits globaux. De même, dans le second sens, une compagnie de transport aérien mériterait par exemple l'appellation de compagnie globale si les escales intervenaient sur les cinq continents ; une banque, si elle réalisait toute la gamme des opérations (banque universelle) et était représentée sur toutes les grandes places. (…)
(ii) En second lieu l'activité d'un groupe pour être dite globale implique aussi que "la position de concurrence stratégique des concurrents dans les zones géographiques ou sur les marchés nationaux, soit fondamentalement affectée par leur position globale" (M. Porter, 1986), de façon à ce que le marché soit appréhendé dans une optique qui dépasse "l'inter-domesticisme". Sa capacité de pénétration dépendra de l'accumulation et des résultats globaux dans la mesure où, localement, ce sont les acquis obtenus à l'échelle du monde entier (avance technologique, réputaiton du produit, etc.) qui l'emporteront. En matière bancaire, par exemple, cela est particulièrement clair pour les banques universelles dont la crédibilité, notamment en matière de solvabilité, dans un pays particulier, dépend de son bilan consolidé.
(iii) Enfin, aux exigences précédentes de la globalisation, s'ajoute le nécessaire équitraitement des moyens, c'est-à-dire l'absence de préférence opérationnelle pour le pays ou la zone d'implantation originelle. Seules les conditions de coût et de rendements comparées doivent déterminer les affectations des moyens financiers et humains au niveau du ménagement. Le groupe global est celui où, en particulier, intervient une circulation intense du personnel de direction, même si, en pratique, les dirigeants du pays d'origine restent encore très majoritaires.
Transposée au plan de la finance[3] , l'idée de globalisation s'impose peut-être davantage encore qu'à celui de l'industrie. Le produit est ici par nature plus mobile, plus ubiquiste, pourrait-on dire. Il se déplace avec des coûts de transferts extrêmement faibles. En de nombreux cas, il est standardisé et bien identifié par les investisseurs, presque partout dans le monde. De plus, si le passage d'un produit financier à un autre implique des risques spécifiques, en particulier le risque de change ou celui tenant aux réglementations nationales, ceux-ci se sont au cours des années récentes (et, plus encore, en Europe, avec le grand marché financier) soit fortement atténués (déréglementation), soit sont devenus susceptibles d'être assurés par des procédures de plus en plus diverses. La globalisation sur le plan financier, plus encore que pour les groupes industriels, implique que la situation dans tel ou tel pays, d'une banque universelle, d'une compagnie d'assurance, ou même d'une société de bourse dépend, à l'évidence de sa position bilantielle et de sa solvabilité considérées de façon consolidées.
Au total, si la finance se globalise dès lors qu'elle est unifiée à l'échelle du monde entier, il convient encore d'invoquer à son propos la règle des trois D.
A / Décloisonnement des marchés
La condition nécessaire de la globalisation financière a, bien sûr, d'abord été non seulement celle de l'ouverture des marchés nationaux, mais aussi, à l'intérieur de deux-ci, de l'éclatement des compartiments pré-existants. On mentionnera seulement pour mémoire l'intense mouvement de déspécialisation des activités illustré d'abord aux États-Unis et qui est allé vers une mise en question de plus en plus nette des distinctions traditionnelles (…) séparant aux États-Unis banques commerciales et "Investment Banks" spécialisées dans le placement des valeurs mobilières. (…) Ce qui frappe, dans toute cette entreprise, c'est en fait le double registre du décloisonnement : il touche autant les barrières internes jusqu'ici étanches, que celles qui existent avec l'extérieur. (…)
B / Déréglementation
Également multiforme, elle est née en fait aux États-Unis pour gagner à des degrés divers les autres marchés. En Amérique, les fameuses innovations financières se mirent rapidement en place, presque simultanément avec la nouvelle politique de base monétaire. En faisant, en particulier, sauter les distinctions entre les comptes à terme et les comptes à vue : comptes NOW (Negociable Order Withdrawal) qui permirent aux titulaires de comptes à terme de retirer des fonds à condition de laisser un solde minimum et, par la suite, les comptes Super Now qui autoriseront, sous certaines, conditions, à faire des chèques à partir de ces comptes à terme. Avec les Automatic Transfer Service : virement automatique des comptes à vue aux comptes à terme et les Share Draft (comptes de parts sociales), les autorités monétaires américaines donnaient l'exemple d'une volonté poussée de déréglementation. Désormais, en contrepartie, l'incidence des taux d'intérêt devait se faire sentir sur tout le spectre des opérations bancaires réalisées avec la clientèle.
En fait, ces innovations financières, combinées avec la nouvelle politique monétaire américaine (contrôle de la base et libéralisation des taux d'intérêt), allaient aussi profondément affecter tout le marché international des capitaux. Avec des taux d'intérêt beaucoup plus mobiles et des cours de change eux-mêmes fortement volatils, le système allait secréter toute une série de nouveaux instruments pour gérer cette double instabilité (…).
En réalité, les "nouveaux produits" allaient avoir une triple vocation : sans doute permettre de gérer l'instabilité des taux d'intérêt et du change mais, bien au-delà, de passer d'un compartiment du marché (interne) à un autre (taux variable – taux fixes ; marché au comptant – marché à terme ; etc.) et également, à aller plus facilement d'une devise à une autre. Le mouvement de déréglementation et les innovations ont convergé pour assurer les opérateurs contre l'incertitude, mais aussi pour leur permettre de fabriquer la devise de leur choix, et donc, d'avoir d'emblée cette optique multi-devises qu'implique justement la globalisation du marché. (…)
C / Désintermédiation par la titrisation
Définition. – La titrisation est cette activité qui consiste à placer des effets à court terme renouvelables et qui donne à l'emprunteur l'assurance d'un financement à long terme, avec, le plus souvent, l'engagement par la banque de reprendre elle-même ce "papier" si elle ne trouve pas acquéreur sur le marché.
(…) Après 1982, c'est parce que les ratios de solvabilité (capitaux propres + réserves / créances) s'étaient fortement dégradés du fait de la crise de l'endettement des pays en développement, que les banques (d'abord aux États-Unis, puis dans d'autres pays) cherchèrent ainsi à soulager leurs bilans. Tout en réduisant drastiquement à partir de 1983 leurs prêts consortiaux aux pays endettés, elles s'engagent dans une politique de développement accéléré du hors-bilan. L'idée était, pour les banques, de soustraire du bilan le maximum de créances douteuses ou sans grand avenir (crédits aux PED, crédits hypothécaires, crédits à taux renégociés, etc.) et de se faire intermédiaire pour les placer auprès d'emprunteurs finals (fonds de pension, caisses de retraite, particuliers, etc.) sous forme d'effets renouvelables et, par voie de conséquence, à taux variable.)
Le fondement était triple :
- fractionner de gros emprunts en petits montants ;
- les renouveler fréquemment – tous les trois ou six mois – de façon à parvenir à des financements longs ;
- n'intervenir qu'à titre d'intermédiaire, quitte pour les banques, en cas d'insuffisante liquidité du marché, à reprendre elles-mêmes les effets…
Pour conclure sur ce point, on peut dire que l'intégration financière, marquée par les 3 D (Décloisonnement, Déréglementation, Désintermédiation), est caractérisée par le respect de la règle d'unité de temps (elle fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre) et l'unité de lieu (les places sont de plus en plus interconnectées) et aboutit bien à un véritable méga-marché financier mondial. (…) Ce marché mondial des fonds prêtables à une autre propriété inédite : grâce à l'électronique et aux ordinateurs, il fonctionne pratiquement en temps réel et toute information "publique" y est pratiquement diffusée immédiatement, d'une extrémité à l'autre…
1. M. Porter (1986), Competition in global industry, Harvard Business School.
2. Ch. Michalet (1985), Le capitalisme mondial, PUF.
3. Pour une analyse mais d'esprit différent voir : M. Aglietta et al. (1990), La globalisation financière : l'aventure obligée, Economica.