Nos sociétés industrielles ont connu, ces trois dernières décennies, d'importantes mutations. Certaines, comme la consommation de masse ou la féminisation de la main-d'œuvre, se rattachent à des paramètres socioéconomiques ; d'autres, tels le relâchement des contraintes d'ordre moral ou une plus grande permissivité, renvoient aux représentations et aux systèmes de valeurs. Tous ces changements ont-ils conduit à une fragilisation du couple et à une crise de l'institution familiale ?
1. Les enquêtes d'opinion font état d'un retour en force des valeurs traditionnelles. Proclamer que le mariage est devenu une coutume désuète ou une pratique surannée parait très excessif. Pour la plupart des personnes interrogées, réussir sa vie de couple reste un objectif prioritaire qui ne peut être atteint que par la fidélité, l'estime mutuelle et la compréhension réciproque.
2. L'univers familial prime sur l'environnement professionnel, les cercles d'amis ou les activités de loisirs : c'est le seul endroit où l'on se sent "bien", "détendu" et "en sécurité. Les "foyers clos" et les "portes refermées" ne provoquent plus de contestations virulentes. On va même jusqu'à leur attribuer la faculté de transmettre efficacement bonnes manières, respect d'autrui et sentiment de responsabilité. Ce consensus se retrouve très nettement affirmé chez les adolescents : deux tiers d'entre eux déclarent avoir des relations privilégiées avec leurs parents (qualité d'écoute, confiance mutuelle).
3. Après l'âge d'or de l'État-providence et du militantisme, on redécouvre les vertus des microgroupes de socialisation. Ces derniers protègent des agressions extérieures et se prêtent à un investissement affectif immédiat. Sont ainsi célébrés les besoins d'autonomie, d'expression personnelle et d'enracinement. Les satisfactions que l'on en retire n'apparaissent ni éphémères ni illusoires.
1. D'autres stéréotypes doivent être combattus. On a longtemps cru, à la suite de Talcott Parsons, que l'urbanisation et l'industrialisation avaient entraîné la "nucléarisation" de la famille. Cette séquence causale repose sur un présupposé fonctionnaliste. La thèse qui est alors développée fait valoir que l'évolution économique et les contraintes de mobilité segmentent' la parenté tout en réduisant la taille du groupe domestique. Celui-ci s'étiole et n'est plus qu'une unité de consommation et un lieu d'hébergement. La maîtrise de l'acte productif lui échappe (salarisation) et les prérogatives en matière de soin ou d'éducation ne sont plus exclusivement de son ressort...
2. Une telle vision appelle plusieurs correctifs. Les travaux des historiens (Peter Laslett, Richard Wall) et des démographes (Henri Léridon) ont ainsi montré qu'aux XVIII° et XIX° siècles, le "degré de cohabitation" – compte tenu des taux de mortalité – n'était pas des plus élevés. Par ailleurs, la vitalité des réseaux familiaux ne s'est jamais vraiment démentie. Qu'il s'agisse de legs, de donations ou d'héritages, la solidarité intergénérationnelle continue à prévaloir. Ces aides, durables ou occasionnelles, obéissent à une logique de "subsistance" et de "promotion". Elles se manifestent de différentes manières : services de garde, prêts financiers, insertion professionnelle...
3. Les jeunes ménages, à leur tour, ne restent pas inactifs. Leur soutien affectif est d'autant plus apprécié en cas de maladie ou de veuvage. La proximité résidentielle n'a du reste pas disparu : 75% des enfants mariés habitent à moins de vingt kilomètres de leurs parents. De la quotidienneté aux rites de passage (baptême, communion, enterrements), les occasions de rencontre s'en trouvent facilitées. Tous ces contacts renforcent cohésion et homogénéité. Certaines pratiques de népotisme en sont directement issues (songeons aux ramoneurs de Savoie, aux maçons de la Creuse ou aux limonadiers du Cantal !). Les informations échangées sont parfois d'un grand intérêt car elles peuvent être utilisées pour accroître ses relations, disposer d'un logement ou pourvoir un emploi.