La grande désinflation des années 80, qui a fait revenir l'inflation d'environ 10% à quelque 4%, n'a été obtenue qu'au terme d'une longue période marquée par un chômage important et une surcapacité économique – aux Etats-Unis, le chômage n'est redescendu à son niveau de 1979 qu'en 1988, et la perte cumulée de la production a été de plus de 1 000 milliards de dollars.
Il y a tout lieu de croire que viser l'inflation zéro impliquerait un "taux de sacrifice" comparable. Ainsi, il en coûterait la somme de 500 milliards de dollars sur la production prévue, pour venir à bout des quelque 3% d'inflation restants. Un énorme effort à court terme pour un gain a long terme faible et hypothétique. (…)
Le point de vue le plus répandu, qui s'exprime dans le courant NAIRU (Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment), veut qu'il n'y ait pas de rapport à long terme entre inflation et chômage. Mais une étude récente de George Akerlof, William Dickens et George Perry présente comme inévitable la disparition de cette règle lorsque l'inflation se situe à un niveau très bas. (…) ils apportent la preuve formelle que les travailleurs sont en fait très peu enclins à accepter des diminutions salariales qui se présentent comme telles. On le voit dans l'évolution des salaires nominaux : les réductions sont rarissimes, mais la croissance zéro est fréquente (…) Cette rigidité des salaires nominaux signifie qu'en recherchant un taux d'inflation très bas, on se prive de la marge de flexibilité du salaire réel, avec pour effet d'accroître le taux de chômage, même à long terme. (…)
Quelle politique adopter alors, sans préjugé ? D'abord, viser pour le long terme non pas l'inflation zéro, mais une inflation faible, de 3 a 4%. Ce taux est suffisamment élevé pour permettre, dans l'ensemble, les réductions du salaire réel que les marchés imposent, alors que le coût même de l'inflation reste très bas ; (…) une telle stratégie n'est pas extravagante. Au contraire, elle se veut conforme a la politique que suivent actuellement plusieurs grandes banques centrales dans le monde. Elle est proche notamment de la "méthode Taylor", qui propose que les taux d'intérêt soient fixés automatiquement, sur la base de la comparaison entre la production effective d'une économie à son potentiel. Cette stratégie décrit à peu près la politique de la Réserve fédérale américaine, la banque centrale la plus orientée vers la croissance et l'emploi, mais aussi celle de la Banque d'Angleterre, et même – osera-t-on le dire – celle de la Bundesbank, qui se prétend monétariste, mais se conforme rarement aux objectifs qu'elle affiche. (…)
Mais si l'hypocrisie a son utilité, elle comporte aussi ses dangers – le danger, surtout, de finir par croire ce que l'on s'entend dire. Ce n'est pas une hypothèse d'école. Il existe aujourd'hui des banques centrales qui semblent persuadés des propos qu'elles tiennent sur la stabilité des prix ; leur sincérité coûte à leur pays des centaines de milliers d'emplois.
Que se passera-t-il si l'Europe économique et monétaire se fait ? La nouvelle banque centrale européenne agira dans le cadre d'une constitution qui place au-dessus de tout la stabilité des prix ; mais, surtout, elle se sentira tenue de se montrer le digne successeur de la Bundesbank, ce qui veut dire qu'elle cherchera à appliquer dans la pratique la politique que la Bundesbank ne suit qu'en théorie. Résultat : le problème du chômage en Europe, déjà sérieux, s'en trouvera aggravé.