Intégration et solidarité

3. Exclusion et entraide

3.2. Portée et limite des mesures de lutte contre l'exclusion

Documents associés - Textes de référence

Un même scénario ?


Cotta, Alain (1997), L’homme au travail, Paris, coll. ''Fayard", p. 321-323


La situation actuelle présente de grandes analogies avec la période initiale de l'industrialisation. La loi de Speenhamland, à la fin du XVIII° siècle, en substituant le droit de vivre au devoir de travailler, comptait à l'évidence sur le pouvoir de l'industrie à produire et à multiplier les emplois. On assiste aujourd'hui à une évolution de nature tout à fait voisine. La croissance très rapide du dernier demi-siècle a permis, pendant de longues années, de faire du droit au travail une réalité sociale dont les avantages se combinaient avec divers systèmes d'assurance collective contre la maladie pour conforter les acquis sociaux de cette période exceptionnelle. L'anticipation d'une nouvelle mutation, vulgarisée et donc mythifiée sous les vocables de société hyper-, post- ou méta-industrielle, explique que l'attente sociale soit passée de ce "droit au travail" à un "droit au travail enrichissant". Si ce nouveau droit n'a jamais fait l'objet de négociations sociales, et encore moins de textes juridiques, il n'en constitue pas moins une des normes implicites les plus vivantes, en particulier dans l'esprit des jeunes générations des sociétés développées.

Or, tout laisse penser que cette attente sera déçue, ainsi que le fut l'espoir de la reconnaissance du droit de vivre en 1785, terrassée en 1832 par la nouvelle loi sur le chômage, obligée, pour en terminer avec un demi-siècle de tensions, de fausses solutions et de tergiversations, de reconnaître l'existence d'un marché unitaire du travail et donc d'accepter le chômage. La situation des sociétés développées n'a évidemment rien de comparable avec celle de la société agricole anglaise du XVIII° siècle aux prises avec la naissance de l'industrie. Et la déception très probable de l'espoir de voir le "travail" devenir, pour tous et vite, le moyen de sa propre reconnaissance ne présentera pas la même gravité ni n'entraînera les mêmes effets. Ne pas exercer les activités de son rêve, mais bénéficier néanmoins d'un emploi, n'emporte pas le même préjudice que d'être au chômage. De surcroît, le niveau d'accumulation atteint au terme du développement économique postérieur à la Seconde Guerre mondiale s'est d'ores et déjà inscrit dans les patrimoines, peut-être plus que dans les revenus. Quelques déceptions pourront donc se faire courage et s'alimenter de la masse des héritages.

Les niveaux de revenu et de fortune atteints par nos sociétés favoriseront la pérennité de cette attente, quand bien même serait-elle longuement déçue, avec au moins (deux) conséquences inévitables.

D'abord, le maintien d'un niveau de chômage élevé, si on le compare au dernier demi-siècle, mais faible si l'on se réfère à des périodes plus normales. En plein milieu du siècle dernier, Londres comptait la moitié de sa population au chômage, comme, aujourd'hui, selon nos critères "modernes", la plupart des mégapoles en croissance rapide du Tiers Monde.

Ensuite, une amertume permanente due à une sous-qualification dont la cause essentielle résidera non dans l'inadaptation du système éducatif, bien obligé de suivre l'évolution du développement scientifique, mais dans la nature d'un progrès technique qui supprimera de plus en plus les emplois de qualification intermédiaire, sans pouvoir "automatiser" les tâches d'intendance sollicitées par l'accumulation des choses et la prolifération des êtres.