Intégration et solidarité

3. Exclusion et entraide

3.1. Exclusion et entraide: une situation préoccupante

Documents associés - Textes de référence

Un éternel recommencement


Milano, Serge (1988), La pauvreté absolue, Paris, Hachette, p. 145-146


"Toutes les sociétés, à toutes les époques, ont connu les pauvretés endémiques ou accidentelles, conséquences de la stabilité des structures sociales, de l'accoutumance aux calamités – disettes, famines, épidémies et guerres –, de l'impuissance médicale à améliorer les conditions biologiques et de l'absence ou de l'imperfection des mesures de protection contre les malheurs individuels. Résultat : l'existence constante d'une troupe plus ou moins nombreuse de malheureux. Lorsque se modifient ou s'aggravent les facteurs de paupérisation, celle-ci s'intensifie et gagne des couches sociales nouvelles, à la manière d'un virus. Alors le bataillon des malheureux se renforce d'un contingent de nouveaux pauvres".
 
L'historien Michel Mollat, en quelques mots, a parfaitement introduit notre sujet. Les nouveaux pauvres sont les pauvres de toujours. Chaque époque, chaque société engendre "ses" nouveaux pauvres, pauvres supplémentaires qui s'ajoutent à la masse des pauvres déjà là, qui présentent leurs caractéristiques propres, mais qui partagent le même destin que les pauvres anciens, victimes des mêmes processus de mise en insécurité et de mise en dépendance. La pauvreté se nourrit toujours de nouvelle pauvreté (au singulier comme au pluriel) : les chômeurs de longue durée aujourd'hui, les personnes âgées hier, sont tour à tour les nouveaux pauvres de leur époque. Ils sont pauvres de la manière, vivant dans la frustration et l'humiliation, la dépendance et l'insécurité parfois la marginalité. La réalité, c'est qu'il y a toujours des pauvres.

Dans la société préindustrielle, la pauvreté individuelle est liée à celle de la société. Jugement sommaire, objectera-t-on, pour deux raisons au moins : d'une part, les sociétés dites "raditionnelles" ou "préindustrielles" sont très diverses, souvent peu comparables, ayant chacune leur historicité propre ; d'autre part, la misère des uns y coexiste avec la richesse des autres, accumulée au cours des siècles par ponction sur la production de tous ceux qui, esclaves ou serfs, ont fourni le socle millénaire de la misère à la veille de la révolution industrielle. Objections recevables, mais non décisives. Par-delà leurs différences, les sociétés préindustrielles ont en commun d'être peu progressives. Leur horizon productif est limité. Quelle que soit la nature des rapports sociaux qui peuvent atténuer ou renforcer les mécanismes de la pauvreté, celle-ci existe parce que la rareté existe. La pauvreté est nécessaire parce que la nature crée, apparemment, plus de pauvreté que la société. Dès lors, la réduction des inégalités, incomparablement plus fortes que de nos jours, n'aurait conduit qu'à la disparition des riches, pas des pauvres.

Mais la pauvreté a continué d'exister dans nos sociétés d'abondance, voire. de gaspillage. Ce n'est pas un  moindres paradoxes de notre société que la vie y soit à la fois biologiquement mieux assurée et socialement plus incertaine.