Intégration et solidarité

2. Le modèle français d'intégration a-t-il vécu ?

2.2. De nombreuses remises en cause

Documents associés - Textes de référence

Un double refus


Taguieff, Pierre-André (1996), La République menacée. Entretien avec Philippe Petit, Paris, Textuel, p. 64-68


Quand on a dit "République", on n'a pas dit grand-chose. Il se trouve que le modèle républicain à la française est une tradition. Une tradition peut vivre très longtemps, se figer, mais aussi se métamorphoser. Le noyau dur de la tradition républicaine, je le définirai volontiers par un mot de Durkheim, disant que le propre de l'homme est "de concevoir l'idéal et d'ajouter au réel".

Ma position peut se définir par ce qu'elle récuse : ni communautarisine ni nationalisme. Le communautarisme implique le culturalisme, qui enferme les individus dans des groupes d'appartenances fermés sur eux-mêmes, et débouche sur une société de ségrégation et une société multiconflictuelle. Quant au nationalisme ethnique et xénophobe, il est à la fois une mauvaise pratique du républicanisme, et une réaction démagogique contre les effets de la mondialisation. Car en France, ce qu'on a mal saisi, c'est que le lepénisme, le nationalisme xénophobe frontiste, constitue en un sens une perversion de l'idée républicaine. Elle revient à réduire la citoyenneté à la nationalité, elle-même pensée comme une identité biologico-culturelle. C'est l'idée qu'au fond les vrais Français sont d'abord fabriqués par des vrais Français et qu'ensuite, par le sang versé, ou par des étapes difficiles à passer, un étranger peut éventuellement habiter "la maison qu'il n'a pas construite" ... Il y a là une perversion du jacobinisrne beaucoup plus que l'héritage en ligne directe de la contre-Révolution, ou qu'un rejeton du traditionalisme catholique. Il faut donc affirmer clairement ces deux refus, du communautarisme et du nationalisme ethnique, tout en proposant de revivifier tous les instruments classiques ou émergents de l'intégration et/ou de l'assimilation – je ne les distingue pas. L'"intégration" n'est qu'un euphémisme pour l'"assimilation". Mais l'assimilation ne se décrète pas, elle se fait. Elle s'opère à travers des processus qui sont largement involontaires – Abdelinalek Sayad, en se référant au philosophe Jon Elster, dit bien que vouloir réaliser l'intégration est un phénomène du même type que vouloir dormir, vouloir être libre, vouloir oublier, vouloir être naturel... L'intégration ne peut se réaliser que "comme effet secondaire d'actions entreprises à d'autres fins", écrit encore Sayad . Voie indirecte.

Qui est AbdeLmatek Sayad?

L'incarnation du contraire des esprits pailletés et des philosophes pour midinettes semi-cultivées. C'est un sociologue, collaborateur de Pierre Bourdieu, un sociologue dont les travaux sur l'immigration, connus des seuls spécialistes, constituent une mine d'informations sûres et de conceptualisations rigoureuses. Suivons-le sur ce point : il faut tenir compte de l'involontaire. Un certain républicanisme hâtif, qui revient à penser que tout se règle par décret et par en haut, se heurte à l'épaisseur, à la voluminosité opaque de la réalité sociale, et bien sûr aux effets ni voulus ni prévus des meilleures intentions. Il faut réserver dans la réalité sociale un domaine d'autonomie, d'autotransformation et d'auto-évolution, qui ne peut pas être entièrement dirigé et maîtrisé. Vouloir ne suffit pas. La leçon de Montesquieu est toujours précieuse : "Il ne faut pas demander aux lois ce que l'on peut obtenir par les mœurs." D'un point de vue culturellement libéral, il convient de faire confiance aux associations émergentes qui se fondent sur l'idée de solidarité. Elles illustrent l'exigence de solidarité, beaucoup plus que les idéaux de liberté et d'égalité.

C'est donc une voie étroite et difficile. D'abord parce que les associations émergentes sont saisies par la médiatisation. Elles s'installent volontiers dans le confort d'une rhétorique de la solidarité, qui se passe de toute action sur le terrain. Le néosolidarisme n'échappe pas au marketing. Mais le républicanisme, ce peut être aussi une rhétorique. Tout idéal peut se dégrader en rhétorique. Si l'on peut tirer un enseignement de notre siècle de totalitarismes, c'est qu'aucun idéal ne résiste à la perversion idéologique. Tout idéal, si noble soit-il, toute idée, aussi sublime soit-elle, peuvent être idéologiquement corrompus. Depuis le surgissement du pouvoir télévisuel, toute perversion idéologique est liée à la médiatisation. On n'a pas assez réfléchi sur les effets pervers de la médiatisation, qui affectent les nouvelles formes "morales" de civisme, à base de solidarité ou d'action humanitaire. La médiatisation se substitue au civisme au lieu de servir à en diffuser les exigences, d'inciter à imiter les attitudes civiques. Elle fabrique des ersatz de civisme. La voie est donc étroite. C'est le prix de la nuance et de l'exigence. Si, dans la conclusion des fins de l'antiracisme, je redécouvre et repense à ma manière la vertu de prudence après celle de tolérance, ce n'est pas par hasard. Ce sont des vertus minimales, décevantes, peu exaltantes, elles n'ouvrent pas des voies royales mais indiquent des chemins difficiles. Voilà qui contraste avec la fuite vers les grandes vertus inaccessibles, impraticables, au nom desquelles les hommes s'entretuent, se martyrisent, s'asservissent. Mais ces vertus accessibles, la tolérance et la prudence, sont praticables dans l'espace relativement désublimé où peut néanmoins surgir de l'enthousiasme civique. Car les vertus minimales ne suffisent pas : leur bon usage implique qu'elles soient en tension avec des investissements affectifs et sociaux forts. C'est pourquoi je m'intéresse à une tradition non codifiée, qui part de Rousseau et, en passant par Proudhon et Sorel, va jusqu'à Sartre, avec son grand intérêt pour le groupe en fusion et les conditions d'apparition des moments "révolutionnaires", où une communauté est littéralement bouleversée.