Intégration et solidarité

3. Exclusion et entraide

3.1. Exclusion et entraide: une situation préoccupante

Documents associés - Textes de référence

Un basculement plus fréquent


Déchaux, Jean-Hugues (1990), Pauvretés ancienne et nouvelle en France, coll. ''Observations et diagnostics économiques, n° 30, janvier", p. 29-32


Il y a vingt ans environ la pauvreté était principalement un état stable qui tendait à se reproduire. Rares étaient ceux qui tombaient dans la pauvreté ; dans ce cas, ils étaient généralement victimes d'un processus continu de fragilisation. Aujourd'hui, au lieu de naître pauvre, on le devient. Le basculement dans la pauvreté est plus fréquent et probablement plus soudain qu'autrefois. Selon l'enquête du CREDOC les deux-tiers des clients de l'Action sociale doivent faire face à des difficultés qui, en effet, ne remontent pas à plus de deux ans. Il ne s'agit donc pas de ménages depuis longtemps marginalisés, mais d'une population ayant vu sa situation se dégrader très vite.

Cette pauvreté nouvelle se distingue des formes plus classiques d'une autre manière : les pauvres ne se situent plus en dehors de la Société ; ils ne constituent plus une sorte de société parallèle dans laquelle ils auraient toujours vécu et vivraient encore. Avant d'être touchés par la pauvreté, ces ménages avaient leur place dans le système social. Leur mise à l'écart résulte d'un contexte social et culturel défavorable : famille ouvrière, faible revenu, faible niveau scolaire, absence de qualifications, chômage, charges familiales... Ainsi les ménages les plus exposés à la paupérisation se situent dans des catégories jusqu'alors épargnées, mais qui, étant relativement défavorisées, sont les plus vulnérables.

Les nouveaux pauvres vont-ils s'enfoncer dans la pauvreté traditionnelle et rejoindre le quart-monde ou parviendront-ils plus facilement, du fait même de leurs origines, à s'en sortir ? Il n'existe en France, à l'heure actuelle, aucune étude qui permette de répondre à cette question. Deux hypothèses inverses peuvent être avancées.

Du fait que le pauvre vit à l'écart des normes de bien-être de la société, toute pauvreté est une disqualification sociale. Les enquêtes ethnographiques montrent que le recours à l'assistance est généralement ressenti comme une épreuve humiliante parce qu'elle marque, de façon manifeste, la dépendance et l'infériorité sociale. L'assisté est officiellement désigné comme pauvre et par là même infériorisé et discrédité dans ses rapports sociaux. Les spécialistes parlent de "stigmatisation" car la pauvreté altère l'identité et devient un "stigmate" qui marque l'ensemble des rapports avec autrui. Si le pauvre ne peut se débarrasser du "stigmate" ou en compenser les effets, il devient un exclu et perd toute chance de sortir de la pauvreté. Or, pour les nouveaux pauvres, le "stigmate" est d'autant plus fort qu'il touche des ménages jusqu'alors pleinement intégrés à la société et correspond à une dégradation subite de leur condition. Qui plus est, cette "stigmatisation" ne peut être contrebalancée, comme c'est le cas pour la pauvreté traditionnelle, par une forte solidarité de groupe. Elle constitue même un obstacle à cette solidarité, dans la mesure où le poids du "stigmate" est tel que chacun essaie de s'en affranchir en détournant le discrédit dont il est l'objet sur d'autres pauvres. Au bout du compte, le "stigmate" se renforce et l'exclusion se profile. La pauvreté nouvelle ne serait alors que le stade d'entrée dans la pauvreté traditionnelle.

Mais l'hypothèse inverse est plus plausible. Les nouveaux pauvres ont d'autant plus de chance de s'en sortir qu'ils ne sont pas définitivement coupés de la société. Puisqu'ils ne vivent pas dans un monde à part qui fonctionnerait et se reproduirait selon des normes propres, ils devraient pouvoir se réinsérer plus aisément dans le système social. Aux États-Unis, une enquête vient de montrer que la population qui se situe au-dessous du seuil de pauvreté est essentiellement fluctuante. Deux tiers seulement des personnes qui vivent dans des familles pauvres une année donnée se retrouvent pauvres l'année suivante.