Stratification sociale et inégalités

5. Egalisation des conditions et démocratie

5.1. Vie de Tocqueville

Documents associés - Textes de référence

Tocqueville : un nouveau Montesquieu ?


Keslassy, Eric (2000), Le libéralisme de Tocqueville à l’épreuve du paupérisme, Paris, L’Harmattan, coll. ''L’ouverture philosophique", p. 60-62


    Les lecteurs consciencieux qui dépassent la préface sont sensibles au parti pris pédagogique du corps de l'ouvrage. Il est vrai que l'exemplarité de l'Amérique, "eldorado de la législature" était alors un lieu commun. Dans la Démocratie, ils ne séparent pas ce qui est descriptif de ce qui est normatif. Aussi plutôt qu'à la science politique ou à ce que nous appellerions aujourd'hui la sociologie, la Démocratie appartient à la "philosophie". C'est un "plaidoyer" (Moniteur du commerce) dont on loue les "sentiments généreux" (Rossi) et une "gravité parlementaire" (Salvandy) qui va jusqu'à l'"aridité" (Le Semeur). La lecture, combien morale, de Tocqueville n'est guère divertissante - c'est d'ailleurs pourquoi on en dispense les femmes - et le modèle qui s'impose à tous, tant par le sujet que par le style, c'est Montesquieu. Les politistes d'aujourd'hui comparent volontiers la typologie de la Démocratie à celle de L'Esprit des lois. Les publicistes de 1835 sont moins savants. Bien souvent la référence à Montesquieu n'est que l'hyperbole de la louange. Mais elle comporte aussi une appréciation politique et une indication de méthode. Politiquement, Montesquieu est l'autorité révérée de tous les partisans du gouvernement représentatif, depuis les légitimistes de la Gazette de France jusqu'aux républicains modérés du National. Sur le plan de la méthode, Montesquieu passe pour le fondateur d'une "école" à laquelle se rattachent aussi Thiers et Mignet, "école qui se contente de rapporter fidèlement les choses, qui a pour but d'être instructive, pour obligation d'être exacte, dont les récits ont toute la simplicité de témoins qui déposent, dont la plume sincère, plus soucieuse de dire vrai que de se faire admirer, articule tous les faits disposés dans l'ordre des temps et accompagnés de leurs véritables circonstances ". De Montesquieu, Tocqueville a l'art de découvrir les effets et la portée (Lutteroth), de comprendre le présent afin d'éclairer l'avenir (Salvandy) d'éviter les effusions sentimentales si prisées des romantiques (Sainte-Beuve) : "M. de Tocqueville est sévère dans ses formes, didactique et rationnel dans ses conclusions, comme un homme qui croit que la logique gouverne le monde ; son livre est le développement rigoureux d'une idée mère, et l'on sent que l'imitation de Montesquieu, combinée avec la volonté d'être sobre, arrête l'essor d'une heureuse nature, et lui enlève peut-être plus qu'elle ne lui donne." Tocqueville est donc celui qui actualise L'Esprit des lois en étudiant les rouages d'une grande République dont Montesquieu ne pouvait "deviner" l'essor.

    Mais la philosophie de Tocqueville est moins appréciée que son érudition. La Démocratie a les vertus d'une banque de données où l'on puise des bribes de savoir. Dès 1835 elle fait rejeter dans l'insignifiance les récits des voyageurs anglais et les rares travaux constitutionnels traduits de l'américain. Tous les commentateurs privilégient, après l'introduction, les études constitutionnelles du Livre I de la Démocratie où le parti pris descriptif est le plus marqué et surtout les chapitres 5 et 8 où sont traités les sujets à l'ordre du jour : la commune et la décentralisation; la nature du régime (république ou monarchie); l'organisation unitaire ou duale du pouvoir législatif ; l'extension du suffrage ; le risque d'une tyrannie de la majorité. La Démocratie est utilisée comme un bon manuel de législation américaine qui permet de réfléchir aux rapports entre l'Etat et la société civile dans les sociétés modernes.