L'analyse de la disponibilité des terres arables effectuée par le Club de Rome est encore intéressante à plus d'un titre. Elle est intéressante d'abord, pour l'effort de méthode qui la sous-tend : il vaut mieux une tentative d'évaluation chiffrée qu'une affirmation générale liée à un sentiment. Ensuite, pour l'analyse causale qui la motive. Le texte dit clairement qu'un accroissement des ressources alimentaires disponibles entraînerait automatiquement un accroissement de la population mondiale. On sait aujourd'hui que le schéma de la transition démographique est universel et que la quantité de ressources disponibles n'est plus le régulateur ultime de la fécondité. Enfin, on notera la tentative d'intégrer les progrès de productivité. Reste que la comparaison de ces estimations aux travaux actuels montre que les craintes n'étaient pas fondées.
Des études récentes démontrent que la surface totale des terres susceptibles d'être cultivées n'excède pas 3,2 milliards d'hectares. Les terres les plus riches, environ la moitié de cette superficie, sont effectivement cultivées de nos jours. Pour défricher, irriguer, fertiliser la seconde moitié, la transformer en terre arable, il faudrait investir de 215 à 5 275 dollars à l'hectare (de 1 000 à 27 000 francs au taux de change de 1972. Rappelons que l'euro vaut 6,55957 francs, ndlr). Le coût moyen serait de l'ordre de 1 150 dollars à l'hectare (environ 6 000 F). Selon un autre document de la F.A.O., la création de nouvelles terres cultivables est prohibitive sur le plan économique.
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En supposant que l'on soit décidé à payer le prix, combien pourrait-on nourrir de personnes, théoriquement tout au moins ?
La superficie de terre arable consacrée à chaque individu était en moyenne de 0,4 ha en 1970 (ce qui supposait une superficie mondiale des terres cultivées de l'ordre de 13 milliards d'hectares à cette époque). On a vu. que c'était insuffisant (1 /3 du globe souffre de malnutrition), les experts américains estiment qu'elle devrait être de 0,9 ha. La courbe inférieure de la figure ci-dessous, cependant établie sur la base de 0,4 ha par personne, donne la superficie des terres cultivables qui serait nécessaire pour nourrir une population croissante.
La courbe supérieure représente la superficie des terres, arables disponible en fonction du temps. L'allure de cette courbe est intéressante :
Jusqu'au début du XXe siècle, le plafond théorique des superficies cultivables était de 32 millions de km2. A partir de cette époque, ce plafond décroît du fait de l'urbanisation. On suppose que le logement, les installations de production industrielle, et l'infrastructure associée routes, canalisations, équipements collectifs, égouts, etc., font "mordre" pour chaque individu une surface de 800 m2 au détriment de la terre cultivable disponible. En outre, l'érosion de la terre arable par suite de culture intensive, – phénomène dont nous n'avons pas tenu compte – est loin d'être négligeable.
En admettant qu'on puisse utiliser intégralement la superficie des terres arables théoriquement disponibles, et cela dans les conditions les meilleures possibles, le manque de terre cultivable se fera désespérément sentir avant même l'an 2000 si la population continue de s'accroître au taux actuel et si on n'arrive pas à satisfaire ses besoins alimentaires en utilisant pour chaque homme une superficie de terre encore inférieure au strict minimum actuel.
La figure ci-dessus traduit clairement quelques-unes de lois fondamentales qui caractérisent l'expansion dans un système fini.
- Premièrement, elle montre comment on peut passer en quelques années d'un état d'abondance à un état de disette. Il y a eu jusqu'à ces dernières décennies un excédent considérable de terres susceptibles d'être cultivées. Dans les 30 ans à venir (temps de doublement de la population mondiale), nous risquerons d'être exposés à une pénurie brutale. Tout comme le propriétaire de l'étang au nénuphar, la race humaine ne disposera peut-être que d'un temps extrêmement réduit pour faire face à une crise résultant d'une croissance exponentielle dans un espace fini.
- Deuxièmement, elle fait apparaître qu'il est peu important de quantifier avec précision les hypothèses relatives aux limites de notre écosystème dans un contexte où la croissance exponentielle se poursuit inexorablement.
Nous pouvons toujours imaginer que l'urbanisation ne conduira pas au sacrifice d'un iota de terre arable. Dans ce cas la superficie potentiellement cultivable resterait constante comme le montre la droite en pointillé de la figure ci-dessus (droite d'ordonnée 32 000 000 de km2 Le point d'intersection de cette droite avec l'exponentielle se situerait aux environs de l'an 2010 ce qui laisse un répit de 10 ans par rapport à l'hypothèse précédente.
Nous pouvons aussi supposer qu'il est possible de doubler ou même de quadrupler le rendement des terres grâce à des progrès des techniques agricoles et à des investissements financiers permettant de tirer le meilleur parti possible de toutes les techniques. Les conséquences d'une multiplication par deux et par quatre de la productivité des terres (courbes pointillées à droite de l'exponentielle) se traduisent respectivement par un ajournement de la crise à 30 et à 60 ans environ, ce qui correspondra dans chaque cas à un délai inférieur au temps de doublement de la population.
Naturellement la société ne se laissera pas surprendre du jour au lendemain par l'apparition de la crise. Celle-ci n'est pas un phénomène ponctuel et les symptômes s'en manifesteront bien avant qu'elle n'ait atteint son paroxysme. Les prix des denrées augmenteront de telle sorte que les plus démunis mourront de faim ; d'autres, moins défavorisés, seront amenés à n'utiliser qu'une portion réduite de la terre disponible en se contentant de produits médiocres. Ces symptômes se manifestent déjà dans bien DES ENDROITS DU MONDE. Bien que la moitié seulement des terres potentiellement cultivables soient utilisées aujourd'hui, 10 ou 20 millions de décès sont chaque année imputables, plus ou moins directement, à la malnutrition. Plus ou moins directement... car il apparaît maintenant qu'une grande partie de ces décès est plutôt liée à des contraintes sociales qu'à des causes uniquement matérielles. Une relation claire existe entre ces deux catégories de limitations du système de production des denrées alimentaires. Si de bonnes terres faciles à aménager et à mettre en culture étaient encore disponibles, aucune considération économique ne s'opposerait à ce que l'on nourrisse ceux qui ont faim, et il n'y aurait pas de dilemme. Mais la meilleure moitié des terres potentiellement cultivables est déjà utilisée et la mise en culture de nouvelles terres serait si onéreuse que la société l'a jugée "non rentable. C'est le type du problème social que des limitations purement matérielles rendent particulièrement ardu.
Même si la société acceptait de payer le prix de la mise en valeur de nouvelles terres ou d'une amélioration des rendements, la figure ci-dessus montre avec quelle rapidité un nouvel accroissement de population amènerait une nouvelle crise : Chaque crise successive sera plus dure à surmonter. Toute duplication du rendement de la terre coûtera plus cher que la précédente. Ce phénomène pourrait s'appeler la loi des coûts croissants. Exemple : Pour augmenter de 34% la production mondiale de denrées alimentaires entre 1951 et 1966, les dépenses annuelles des agriculteurs se sont accrues, en moyenne, de 63% pour les tracteurs, de 146% pour les engrais azotés. Parallèlement, la consommation annuelle de pesticides a triplé. Le prochain accroissement de 34% nécessitera des investissements encore plus importants et l'utilisation de plus de ressources naturelles.