Régulation et cohésion sociale

3. Régulation sociale et conflits

3.1. Les conflits, une menace pour l'ordre social ?

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Syndicalisme et régulation sociale


Rosanvallon, Pierre (1988), La question syndicale, Paris, Hachette, coll. ''Pluriel", p. 97-101, extraits


Dans ce texte, Pierre Rosanvallon montre en quoi le syndicalisme a pu participer de la régulation sociale et politique des conflits sociaux.

 

Le développement du syndicalisme comme forme sociale n'a pas seulement correspondu à un impératif d'organisation du mouvement ouvrier, pas plus qu'il n'a simplement été indexé sur une histoire des luttes sociales. La structuration du phénomène syndical et sa reconnaissance légale – en 1884 – a également répondu à une contrainte de régulation sociale. Moyen de « défense » et de « conquête » pour ceux qui ont été les artisans directs de son histoire, le syndicalisme a aussi été perçu comme un principe d'organisation d'une société d'individus, nécessaire pour la rendre plus aisément gouvernable.

Les conditions dans lesquelles la loi de 1884 a été discutée et votée le montrent bien. On entend d'abord d'elle qu'elle favorise une canalisation constructive des revendications et des protestations. « Nous avons la conviction profonde, écrit par exemple le rapporteur du projet de loi au Sénat, Tolain, que c'est dans les syndicats professionnels que se trouveront bientôt les plus puissants éléments de sécurité publique, de progrès industriel et de progrès social ». […] La discussion du projet de loi sur les syndicats qui s'étale pratiquement sur huit ans – le premier projet est déposé par Lockroy en 1876 – est en effet dominée par la hantise de retour d'une situation de guerre sociale. Si les souvenirs de la Commune s'effacent un peu vers le milieu des années 1870 – les derniers proscrits sont autorisés à rentrer pendant cette période –, le climat social de la fin des années 1870 devient plus tendu. Les grèves se multiplient : il y a plus d'arrêts de travail pendant l'année 1879 que durant les cinq années précédentes. Les mouvements spontanés sont légion et les arrêts de travail commencent aussi à se coordonner sur le territoire. Le durcissement des grèves et le développement de la propagande révolutionnaire inquiètent à la fois la bourgeoisie, que le spectre de la Commune hante à nouveau, et les républicains de tous les horizons qui redoutent un affaiblissement périlleux du jeune régime. Les affrontements sociaux se durcissent encore dans les années 1881-1882, de nombreux syndicats – alors seulement tolérés – s'organisent avec comme objectif principal affiché de constituer des caisses de résistance pour soutenir l'action des grévistes. L'année 1883 constitue un tournant. Les républicains et les milieux d'affaires se mettent d'accord pour légaliser les associations professionnelles et tenter ainsi d'endiguer les mouvements sociaux en désamorçant leur potentialité subversive. L'exemple anglais est alors constamment invoqué. De nombreux orateurs, d'opinions assez diverses, montent à la tribune de la Chambre des députés ou du Sénat pour disserter des effets positifs résultant de la force des trade-unions. On voit dans la puissance de ces derniers la source de leur capacité à résoudre pacifiquement les conflits du travail et on oppose la rareté des grèves outre-Manche à leur multiplication anarchique en France. […] La forme sociale, même si elle n'est acceptée par certains que comme un moindre mal, une concession aux événements, cesse d'être appréhendée uniquement comme un instrument de lutte et de revendication. Elle est également perçue comme une condition de la régulation sociale. On attend de la légalisation du fait syndical qu'elle conjure le spectre des passions révolutionnaires, permettant à la société d'entrer dans une ère post-révolutionnaire de stabilité : le syndicalisme ou l'énigme résolue de la société démocratique moderne. Tout le XIXème siècle avait en effet été hanté par la peur du nombre, soucieux de conjurer le risque de décomposition lié à l'avènement de l'individu. L'image d'une société devenue sans prises, pur magnat humain, totalement sérialisée. Vision de la foule révolutionnaire incontrôlable, de l'émeute impossible à canaliser, de la masse indistincte et imprévisible, force sans visage et sans contours, foncièrement irreprésentable parce que degré zéro de l'organicité. Le suffrage censitaire de 1814 à 1848 avait été instauré pour conjurer cette peur. Le syndicalisme apparaît dans les années 1880 comme le moyen de l'exorciser dans un contexte de suffrage universel en permettant de combler le déficit de représentation qui marque structurellement la société moderne.