Politique agricole

1. L'agriculture face au marché

1.1. La terre n'est pas une marchandise comme les autres

Documents associés - Textes de référence

Sur les propriétés des paysans en France


MILL, John Stuart (1861), «Principes d’économie politique», Paris, Guillaumin, p. 314-317


C'est de la France généralement que viennent les impressions défavorables du fait de la propriété aux mains des paysans ; c'est en France qu'on a si souvent assuré que le système avait produit ses fruits dans l'agriculture la plus misérable possible, et que, par la subdivision de la terre, il réduisait en peu de temps, si déjà il n'avait réduit, les paysans à un état voisin de la famine. Il est difficile de se rendre compte de l'admission générale d'idées si contraires à la vérité. L'agriculture était misérable et les paysans étaient réduits à une indigence extrême avant la Révolution. A cette époque, en général, ils n'étaient pas propriétaires du sol. Cependant il existait des cantons considérables de la France où la terre, même sur une grande étendue, était possédée par les paysans, et, parmi ces cantons, un grand nombre formaient exception au déplorable état de l'agriculture et à l'indigence générale. Une autorité qu'on ne peut contester sur ce point est celle d'Arthur Young, l'ennemi invétéré des petites fermes, le coryphée de l'école moderne des agronomes ; et cependant, parcourant presque toute la France dans les années 1787, 1788 et 1789, lorsqu'il y trouve un système d'agriculture excellent, il n'hésite jamais à l'attribuer à ce fait de la propriété entre les mains des paysans. "En quittant Sauve, dit-il, je fus frappé de la vue d'une vaste étendue de terrain, composée uniquement en apparence d'énormes rochers ; cependant la plus grande partie de ce terrain était enclose et plantée avec le soin le plus industrieux. Chaque individu possède un olivier, un mûrier, un amandier ou un pêcher, et des vignes éparses au milieu d'eux ; de telle sorte que toute la terre est couverte du mélange le plus bizarre qui puisse se concevoir de ces végétaux et de ces rochers bombés. Les habitants de ce village méritent des encouragements pour leur industrie, et ils en recevraient si j'étais ministre en France. Ils transformeraient bientôt en jardins tous les déserts qui les environnent. Une semblable réunion de cultivateurs actifs qui changent leurs rochers en paysages fertiles, parce que ces rochers, je le suppose, sont leur propriété, agiraient de même sur des terres en friche s'ils étaient animés par le même principe tout-puissant." Dans un autre passage : "Allez à Roosendal (près Dunkerque), où M. Lebrun possède une propriété sur les dunes, à laquelle il a fait des améliorations, et qu'il m'a montrée avec beaucoup d'obligeance. Entre la ville et cet endroit se trouve un grand nombre de petites maisons élégantes, toutes pourvues d'un jardin et d'un ou deux champs enclos dans l'enceinte, formés de mauvaise terre pleine d'un sable naturellement aussi blanc que la neige, mais amélioré par l'industrie dans les plus grandes proportions que j'eusse encore vues en France ; et je passais alors près de quelques montagnes escarpées formant des terrasses très bien cultivées. On arrose beaucoup à Saint-Laurent. Le spectacle était très intéressant pour un fermier. De Gange à la montagne formée d'un terrain âpre que je traversais, ma course fut une des plus intéressantes que j'ai faites en France; c'est là que les efforts de l'industrie sont le plus vigoureux, que l'animation est la plus active. Cette activité a renversé tous les obstacles qu'elle a rencontrés, et a revêtu les rochers mêmes de verdure. Ce serait faire injure au sens commun que d'en demander la raison. La jouissance de la propriété doit avoir produit ce résultat. Donnez à un individu la possession assurée d'un rocher aride, et il le transformera en jardin; donnez-lui un jardin avec un bail de neuf ans, et il en fera un désert."

Dans sa description d'un pays situé au pied des Pyrénées occidentales, il ne parle plus d'après les conjectures, mais d'après sa connaissance personnelle. "Prenez, dit-il, la route qui conduit à Moneins, et venez alors considérer un spectacle qui était si nouveau pour moi en France que j'en pouvais à peine croire mes yeux : une succession de nombreux cottages de fermiers, bien bâtis, bien clos et confortables, bâtis en pierres et couverts en tuiles ; chacun ayant son petit jardin enclos par des haies taillées, avec un grand nombre de pêchers et d'autres arbres à fruits, quelques beaux chênes dans les haies, et de jeunes arbres entretenus avec un si grand soin qu'il n'y avait que le soin paternel du propriétaire qui eût pu opérer un pareil résultat. A chaque maison est attenante une ferme parfaitement close, avec des bordures en gazon fauchées et élégamment disposées autour des champs de blé, avec des portes pour passer d'un clos dans l'autre. Il existe quelques parties de l'Angleterre (celles où il reste encore quelques petits propriétaires de terres) qui ressemblent à cette campagne du Béarn ; mais nous n'en avons guère qui soient comparables à ce que j'ai vu dans cette traite de douze milles de Pau jusqu'à Moneins. Toute cette partie est entre les mains de petits propriétaires, sans qu'il y ait de fermes assez petites pour donner naissance à une population vicieuse et misérable. Un air de propreté, de vivacité et d'aisance respire partout. Il se révèle dans leurs maisons neuves et leurs étables, dans leurs petits jardins, dans leurs haies, dans les cours au-devant des portes, même dans les poulaillers pour leurs volailles et les étables pour leurs porcs. Un paysan ne songe pas à mettre son cochon à l'aise si son propre bien-être dépend d'un bail de neuf ans. Nous sommes maintenant en Béarn, à quelques milles du berceau d'Henri IV. Ont-ils hérité des bienfaits de ce bon prince ? Le génie bienfaisant de cet excellent monarque semble encore régner sur le pays ; chaque paysan a sa poule au pot." L'auteur remarque souvent la supériorité de l'agriculture dans la Flandre française, où les fermes "sont toutes peu considérables, et la plupart entre les mains de petits propriétaires". Dans le Pays de Caux, qui est aussi un pays de petites propriétés, l'agriculture était misérable ; sa manière d'expliquer ce fait est "que c'est un pays de manufacture, et que l'exploitation agricole n'y est qu'une occupation secondaire par rapport à la fabrication des tissus de coton qui se développe dans toute l'étendue du pays". Ce même district est encore le centre de manufactures et est toujours un pays de petits propriétaires, et c'est aujourd'hui, à en juger d'après l'apparence des récoltes ou d'après les rapports officiels, l'un des mieux cultivés de la France. "Dans la Flandre, dans l'Alsace et dans une partie de l'Artois, aussi bien que sur les bords de la Garonne, la France possède une agriculture égale à la nôtre. Ces pays, ainsi qu'une partie considérable du Quercy, sont cultivés plutôt comme des jardins que comme des fermes. Peut-être sont-ils trop comme des jardins, à cause du peu d'étendue des propriétés". Dans ces districts, l'admirable système de rotation des récoltes, si longtemps pratiqué en Italie, mais à cette époque généralement abandonné, était déjà généralement appliqué. "La succession rapide des récoltes, la moisson d'un genre de produits n'étant que le signal d'un nouvel ensemencement pour en recueillir une seconde (fait qui doit frapper tous les observateurs dans la vallée du Rhin), ne peut guère arriver à une plus grande perfection ; et c'est peut-être là un des points les plus essentiels d'une bonne agriculture, lorsque les récoltes sont distribuées aussi judicieusement que cela a lieu dans ces provinces ; les récoltes qui nettoient et améliorent le terrain servant de préparation à celles qui lui sont nuisibles et l'épuisent".